Après avoir piloté le numéro spécial Magic 30 (100 pages spéciales) consacré à PJ Harvey, le rédacteur en chef de Magic Cédric Rouquette livre son classement subjectif des dix albums studio de l'Anglaise.
Pour tout savoir sur la discographie de PJ Harvey, ses pièces-maîtresses comme ses raretés, un numéro indispensable : le Magic 30 consacré à l’œuvre de l’Anglaise, qui a secoué la scène rock comme peu d’artistes féminines avant elle avec Dry en 1992, et ne cesse, depuis de se renouveler.
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10. The Hope Six Demolition Project (2016)
« On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment« , selon une formule prêtée au cardinal de Retz – PJ Harvey l’expérimente à son corps défendant avec ce neuvième album, mal aimé et mal perçu à sa sortie, peut-être car il a été mal conçu. La narratrice onirique et poétique de Let England Shake, qui avait si bien réussi sa mue vers des textes à portée plus universelle, oublie ici sa propre éthique. Après trois années de voyages au Kosovo, en Afghanistan et dans les quartiers pauvres de Washington D.C. aux côtés du photojournaliste irlandais Seamus Murphy, elle prive justement d’espace les mots de ses textes pour livrer un récit sans filtre — copiant-collant des expressions entendues au fil de ses pérégrinations, les mots d’un journaliste du Washington Post transposés sur une mélodie sans que celui-ci en ait conscience. Le dispositif, « terriblement difficile à définir » selon un mail de Murphy rendu public au comble de la polémique, peut laisser sceptique. Sur un hypothétique best-of de PJ Harvey de vingt titres, combien de morceaux de Hope Six franchiraient le cut ? Sans doute aucun.
9. Uh Huh Her (2004)
« Je m’y suis perdue« , reconnut PJ Harvey – résumant en quatre mots l’enjeu central de cet album bancal, rendu comme on rend une copie double pleine de ratures faute d’avoir suivi une idée claire. Harvey produit elle-même l’album, joue de presque tous les instruments sauf la batterie, confiée à Rob Ellis, son complice depuis le trio originel, et l’enregistre en grande partie chez elle, en huit-pistes, en solitaire. En revenant aux origines, Harvey pensait retrouver son identité d’artiste — elle se trompait : son identité d’artiste, c’est de se renouveler en permanence. Comme album, Uh Huh Her est un travail sans relief. En revanche, comme recueil de chansons, c’est un des disques les plus passionnants de l’histoire du rock – une sorte de carrefour de toute l’œuvre de PJ Harvey. D’ailleurs ce n’est pas un album : c’est le mélange de deux maxis qui ont l’un et l’autre perdu leur chemin et ont décidé de faire cause commune en croyant se renforcer l’un l’autre.
8. Rid of Me (1993)
Deuxième album de PJ Harvey, enregistré dans une maison isolée dans la forêt du Minnesota à l’hiver 1992, produit par Steve Albini — des Pixies et de The Jesus Lizard, bientôt aux manettes de In Utero de Nirvana. Les chansons saturées d’hémoglobine de Rid of Me dressent sur l’échafaud tous ceux qui feraient passer la violence pour de l’amour. C’est un disque profondément inconfortable, qui pousse le malaise à son paroxysme jusque dans ses râles gutturaux, ses aspérités organiques et ses instrumentations stridentes. La critique de l’époque s’est souvent arrêtée à la rugosité du son, sans vraiment s’aventurer dans une lecture approfondie des paroles — précisément là que réside la singularité de PJ Harvey. Dans le contexte de la troisième vague du féminisme et des théories du genre développées par Judith Butler, elle dissèque les rapports humains et certaines formes de masculinité toxique avec une acuité rare, sans freins, sans limites. La tournée qui suit la sortie du disque marque la fin de la formation originelle du trio.
7. Dry (1992)
En voilà, une place qui va choquer. Mais l’impact du disque à l’époque ne renseigne pas sur sa capacité à durer –Dry le fait moins que beaucoup de disques de PJ Harvey. Premier album de PJ Harvey, enregistré pour l’équivalent de 5 000 euros à The Icehouse, un studio situé à Yeovil, une petite ville de 50 000 habitants dans le Somerset. Polly Jean voyait ce disque comme sa première véritable chance mais aussi sa dernière d’enregistrer un album : « C’était un disque très extrême et c’était aussi une grande joie pour moi de pouvoir le faire. » Onze titres enregistrés en mode trio – PJ Harvey au chant, guitare électrique et violon, Steve Vaughan à la basse, Rob Ellis à la batterie, à l’harmonium et aux voix. Le trio avait fait ses débuts catastrophiques sur scène dans le village de Charmouth en avril 1991 : « Nous avons commencé à jouer devant une cinquantaine de personnes, et avant même la fin du premier morceau, nous avions vidé la salle. »
6. To Bring You My Love (1995)
Véritable premier album solo de PJ Harvey après la fin du trio, composé et écrit à la campagne dans une maison achetée près de chez ses parents, payée grâce aux royalties accumulés avec son début de carrière. À la production, PJ Harvey elle-même, ainsi que Flood (Nitzer Ebb, Depeche Mode, Curve) et John Parish. Ce disque où le vocabulaire biblique est très présent s’impose comme l’album charnière, celui qui va lui permettre de passer un cap dans la jungle impitoyable du rock’n’roll. Son titre phare, Down by the Water, figure en septième place – sorte de blues électro à l’ambiance poisseuse, angoissante, inspiré d’une chanson traditionnelle américaine racontant l’histoire d’une femme noyant sa fille. Un journaliste de The Independent décrivait ce disque avec une certaine justesse comme « une créature menaçante et cauchemardesque« .
5. Is This Desire? (1998)
Quatrième album studio de PJ Harvey, Is This Desire? continue encore aujourd’hui d’être disséqué à la recherche d’indices susceptibles de percer à jour une personnalité aussi rare qu’énigmatique, avare de confidences médiatiques. Harvey, qui approche alors la trentaine, vient tout juste de se séparer de Nick Cave d’un simple coup de fil. Derrière une galerie de portraits de femmes insoumises — Angelene, Leah, Catherine, Joy — Harvey opère une transition vers des paysages sonores plus bruts, proches de l’électro minimale et du rock industriel. Pour les versions finales, elle a transféré les démos quatre pistes sur un enregistreur multipiste et utilisé les voix originales – c’est sa photographie la plus touchante et la plus sincère. C’est aussi son chapitre le plus douloureux : épuisée par ses premières années de tournée, elle s’est sentie au bord de la rupture, demeurant captive d’une spirale autodestructrice, avant qu’il lui faille plus d’un an et une analyse pour terminer l’album. Un conte macabre, d’une beauté sinistre et tragique, qui continue d’inspirer les artistes les plus exigeantes de leur génération.
4. I Inside the Old Year Dying (2023)
Dixième album studio de PJ Harvey, sorti en juillet 2023 sur Partisan Records, I Inside the Old Year Dying est inspiré d’un long poème intitulé Orlam, une séquence de textes formant un seul et même récit publié en 2022, écrit en dialecte du Dorset. À partir de ce récit poétique, l’artiste a imaginé non pas une transcription sous forme de chansons scandées, récitées, mais bien un album pas forcément « facile » au premier abord — singulier, une sorte de voyage dans les méandres de l’âme. Dans ses interviews, Polly Jean évoquait aussi une quête, un questionnement autour de l’intensité de ce qu’est un premier amour. Découpé en douze plages, il s’écoute « un peu comme si on plongeait dans l’eau chaude d’un bain parfumé pour se réconforter. » Prayer at the Gate ouvre l’album sur une voix plutôt haut perchée qui semble vouloir percer une brume épaisse — lent, traversé de bruits étranges, de frottements, d’ambiances qui plongent l’auditeur dans un état second. Parfois, souvent, une musique n’a pas vraiment besoin d’être expliquée — juste ressentie.
3. Stories from the City, Stories from the Sea (2000)
Avant Stories from the City, Stories from the Sea, PJ Harvey était perçue comme une rockeuse un peu sauvageonne, un secret que les circuits indé conservaient tant que cela restait possible. Depuis la parution-événement de ces douze chansons à la rentrée 2000, le plus grand succès commercial de sa discographie, la Britannique est une grande dame de la pop internationale. Grand disque, il est gratifié du Mercury Prize le plus sidérant de l’histoire : ce soir-là, le 11 septembre 2001, coincée par sa tournée à Washington D.C., Harvey l’accepte par téléphone — de sa fenêtre, elle voit le Pentagone en feu. C’est surtout le premier disque que PJ Harvey a enregistré parce qu’elle en avait envie plutôt que besoin, ce qui lui donne son évidence, sa clarté, son côté « album de la maturité ». PJ Harvey est multiple — urbaine et du terroir, aimante et revancharde, mélodiste et rageuse — et nulle part ailleurs que sur Stories elle n’aura assumé sa cohérence dans ces dualités. L’album est exempt de temps faibles, jusque dans sa mise en son, la plus économe et pourtant la plus accomplie de ses débuts.
2. Let England Shake (2011)
Brillant et reconnu comme tel dès sa sortie — deuxième meilleure vente en carrière, nouveau Mercury Prize, bien des trônes aux palmarès de fin d’année —, l’album manipule l’ambiguïté avec une grande dextérité, rendant l’auditeur adulte, curieux, saisi et concerné par la complexité du monde qui l’entoure. PJ Harvey se nourrit des guerres en Irak et en Afghanistan, du terrorisme et de la guerre au terrorisme, du souvenir d’expéditions militaires hasardeuses, pour faire résonner des mots qui n’ont pas vieilli d’une seconde à l’époque de Gaza, de Marioupol et du Soudan. Elle chante bien des horreurs – des hommes réduits à des morceaux de viande, des bras et des jambes dans les arbres – mais elle le fait avec une beauté détachée qui lui donne toute sa puissance. Pour la première fois, l’étrangeté presque surnaturelle de l’autoharpe est l’instrument central des compositions. Polly Jean va chercher dans sa tessiture aiguë des mélodies qui font d’épouvantables épreuves collectives le matériau de comptines en puissance.
1. White Chalk (2007)
« Au début, j’ai commencé à chanter comme ça à cause du piano. Il faut savoir que je ne sais pas en jouer. » Ainsi débute le grand entretien qui accompagne la première couverture de Magic par PJ Harvey, en octobre 2007. Son disque le plus excentrique, le plus courageux, le plus en rupture et probablement le plus fascinant de sa discographie — à peine plus d’une demi-heure de musique, onze chansons qui encapsulent une plongée dans les expériences humaines les plus vertigineuses : le deuil, la violence psychique, les démons intérieurs. Né d’un vieux piano qu’un ami de Polly Jean ne savait que faire, l’album marque la première et unique fois dans sa carrière où Harvey se retrouve absolument seule sur scène. PJ Harvey aurait probablement coiffé tous les as de la guitare qui cartonnaient alors en servant une version d’elle-même plus sexy que Dry, plus enragée que Rid of Me, plus distordue que To Bring You My Love — elle change au contraire tout d’un coup : instrument principal, registre vocal, univers musical, univers visuel. Une succesion de moment à la fois alarmants et étrangement réconfortants — un disque majeur, parfaitement intemporel et universel.