La Route du Rock 2026 restera comme une édition-référence : de Fontaines D.C. à Mogwai, de Smerz à Horsegirl, d'Aldous Harding à Darkside, rarement le festival malouin aura trouvé un tel équilibre dans sa programmation, avec des artistes au rendez-vous de leur réputation. Voici les 10 noms que l'équipe de Magic retiendra.
La Route du Rock annonce 30 000 festivaliers accueillis en 2026, pour sa 34e édition, sa meilleure affluence en douze ans. Cela signifie-t-il qu’on a vu la meilleure édition depuis des lustres ? Ce n’est pas impossible, tant ce qui frappe à la sortie de ces quatre jours de concerts est l’absence de temps faible, de moment dispensable, d’artiste pas totalement à sa place. Avec un grand écart peut-être plus ample que jamais entre prises de risque artistique (Moin, Smerz, Darkside), noms établis (Cate Le Bon, Dry Cleaning, Mogwai, Aldous Harding) pour ne pas dire ronflants (Fontaines D.C.) et artistes émergents (Horsegirl, Snuggle, Friko), la programmation 2026 a atteint un point d’équilibre tout à fait galvanisant, que les artistes ont honoré en apparaissant pour la plupart sous leur meilleur jour face à une foule qu’on a déjà connue plus portée sur la fête que sur l’écoute attentive. Voici les dix prestations que l’équipe de Magic gardera en mémoire. Dix noms que nous continuerons à suivre dans nos colonnes.
Ce compte-rendu a été écrit en déficit de sommeil notoire par Martin Cadoret, Frédérick Rapilly, Cédric Rouquette et Jules Vandale.
1. Fontaines D.C., les incontournables

Il y a eu deux Routes du Rock la semaine dernière. D’abord le festival où la crème de l’indie mondiale a pu alterner entre les scènes et les genres. Puis il y eut le samedi, complet depuis des lustres, qui ne fut rien d’autre qu’une montée en puissance, presque une montée en tension, vers le concert de Fontaines D.C., dont la popularité reste sidérante. En ligne, cela se compte en nombre de likes à chaque post sur leurs réseaux sociaux. À Saint-Malo, par la flopée de tee-shirts à l’effigie du groupe irlandais, du premier au dernier rang.
On ne peut plus rien faire, c’est maintenant certain, pour les nostalgiques du quintette à peine sorti de l’adolescence qui défendait Dogrel, son premier album, avec l’innocence des débuts (et qui leur avait valu de jouer en diurne en 2019, une autre époque).
Mais la discussion reste ouverte avec celles et ceux qui ont pris en pleine tête leur show de 2022 et leur évolution depuis : une machine de guerre rodée pour les grandes scènes, d’une puissance phénoménale, d’une précision ébouriffante, en bonne partie dépendante du charisme de son chanteur Grian Chatten, mais qui restent le produit d’un pur travail de groupe.
Le frontman nous semble avoir fait la paix avec l’idée d’être une rock star. Il se nourrit et nourrit à son tour la passion dévorante de son public. Il a abandonné le look débardeur sorti de la salle de muscu de 2022, quand il semblait se chercher un double pour supporter la pression qui s’accumulait sur le groupe. Il s’habille aujourd’hui comme un jeune homme de son âge et perfore l’époque de tout son être.
Fontaines D.C. nous réservait une surprise. Ce ne fut pas la confirmation du cinquième album (venue le lendemain sur les réseaux sociaux) mais un featuring de Kurt Vile. La setlist était assez équilibrée entre Romance (7 titres), Skinty Fia (5 titres), Dogrel (4), A Hero’s Death (1) et deux inédits, Marianne et Six Shots Morning.
On mentirait si on disait que ces deux titres nous ont totalement emportés. Ils confirment que les D.C., qui n’ont plus rien à prouver dans le milieu d’origine, celui du rock indé, entrent dans une phase de leur carrière gavée de pièges sur le plan créatif. Mais leur prestation a confirmé de façon claire, nette et précise qu’ils n’avaient aucun rival en Europe sur la scène indé — et qu’il allait falloir se lever tôt pour leur contester ce statut. – C. R.
2. Aldous Harding, l’hypnose collective

Aldous Harding aura quitté la Route du Rock comme la femme aux mille voix et aux mille et un visages, tous plus expressifs les uns que les autres. L’artiste néo-zélandaise a soufflé les festivaliers avec un set d’une intensité absolue, à fleur de peau mais maîtrisé. À la fois déconnectée du monde qui l’entoure et enveloppée par sa musique, Aldous Harding a fait le silence comme jamais face à une foule malouine hypnotisée.
Elle a fait quelques gestes, souri beaucoup après les chansons, jamais pendant, trop occupée à repousser le champ des rictus possibles, et n’a pas dit un mot sauf à la fin : « Who is in love at the moment? Lucky… »
On ne sait quels déséquilibres peuvent enfanter autant de voix, de personnages, d’univers singuliers sous l’apparente permanence du registre musical. Train on the Island, son dernier album, a décontenancé pas mal d’auditeurs, mais ce set prouve davantage, nous semble-t-il, l’absolue cohérence de l’œuvre d’Aldous Harding.– C. R.
3. Mogwai, le mur du son

Si on a bien compté, c’est la quatrième fois que le groupe de Glasgow se produit à la Route du Rock, et la première depuis quinze ans. Là aussi, le son est majestueux, le post-rock du quatuor inondant tous les recoins du fort. Le set des Écossais, drapeau palestinien déployé sur leurs amplis, a duré 1h15 et balayé les quasi trois décennies de carrière du groupe pour nous faire vivre des émotions fortes.
Premier morceau : Mogwai joue Yes! I Am A Long Way From Home, le premier titre de Young Team, l’album qui les a révélés il y a presque 30 ans. De l’excellent Hardcore Will Never Die But You Will (2011), ils tirent non pas Rano Pano (dommage) mais How To Be A Werewolf. Le set a conjugué des moments de grande douceur, guitares à peine perceptibles, et explosions de saturation, à l’image du dernier morceau, We’re No Here, qui a laissé Saint-Malo sans voix et nous donne envie de dire aux Écossais : à quand vous voulez pour une cinquième Route du Rock.– M. C.
4. Darkside, nuit étrange

Crescendo… C’est ce qui pourrait servir de « motto » à Darkside, le projet electro-rock de Nicolás Jaar et Dave Harrington, rejoint en 2022 par le batteur et percussionniste Tlacael Esparza. Sur scène après 23h, le trio commence — à dessein — de façon laborieuse. Qui est sur scène ? Qu’est-ce qui se passe ? Est-ce les roadies qui sont en train de régler les instruments ou les musiciens de Darkside ? Ce sont bien Nicolás, Dave et Tlacael, mais il faut l’arrivée des percussions jouées et lancées par ce dernier pour qu’une structure émerge et que le public — dont moi — comprenne que le concert a bien commencé. C’est un parti-pris. Et ça marche. La transe démarre, s’installe : frappes lourdes, percussives, chants murmurés, marmonnés…
Peu à peu, allant crescendo, il se met en place quelque chose, une musique de danse électronique traversée par des riffs de guitare qui viennent non pas lisser le tout mais plutôt hérisser les mélodies, des gimmicks excitants, des syncopes… Un batteur, un guitariste et un homme derrière ses machines : la formule est simple. Il se dégage de Darkside un sentiment épique, cinématographique. Les gens regardent. Un peu hypnotisés. Debout. Assis. Allongés, parfois. Quelques-uns s’essaient à danser, sans vraiment trouver le bon tempo. C’est maladroit, mais pas disgracieux. Juste étrange. Ils renoncent vite et se rapprochent de la scène, se fondent dans la foule qui a les yeux levés. On plane. Un peu. Beaucoup. Sans trop savoir pourquoi, j’ai des images de Conquistadores qui surgissent dans ma tête et viennent se superposer à celle du trio opérant devant moi. Au bout d’un moment, on se détache de l’expérience, puis on réalise, et donc on y retourne.
Comme si Darkside était une sorte de Pink Floyd électro — leur nom est un hommage à l’album The Dark Side of the Moon — jouant les shamans silencieux en sculptant une matière sonore prêtant à une forme de méditation. C’est majestueux. Depuis l’arrivée de Tlacael, et trois albums à écouter religieusement (Psychic, Spiral, Nothing), le trio devrait peut-être envisager une nouvelle étape : enrôler une voix, une grande voix, pour donner plus de sang et de chair à son projet. En attendant, écoutez ou réécoutez l’un de leurs titres phares, le planant et presque disco S.N.C., tiré de Nothing. Décollage yogique quasi garanti, à défaut d’extase. Crescendo ma non allegro ! – FRap
5. Smerz, le vent du Nord

Peut-on parler de choc quand le spectacle vous percute avec des gants de soie, des nappes de son enveloppantes et une sophistication épurée ? Il faut croire que oui. C’est le sort que nous ont réservé les Norvégiennes de Smerz à la Route du Rock, en plein milieu du festival, vendredi soir.
Catharina Stoltenberg et Henriette Motzfeldt, qui partagent leur temps entre Oslo et Copenhague, au beau milieu de cette scène danoise dont elles contribuent à définir l’aura, ont pu décontenancer certains festivaliers : la preuve de l’existence d’un univers artistique singulier, celui de leur dernier album, Big City Life, et de leur carton numérique You Got Time, I Got Money.
Les deux musiciennes, tour à tour chanteuses et instrumentistes, en quartet pour les besoins de la scène, transfèrent en concert la sensualité froide de leur univers sonore, mélange de postures à l’économie, comme au ralenti, mises en valeur par des lumières incandescentes et un ventilateur digne des plateaux hollywoodiens dont Catharina Stoltenberg, en héroïne hitchcockienne post-moderne, abuse en majesté.
Si on voulait se faire une idée des mutations du trip-hop trente ans après son émergence, on pourrait écouter Smerz, sur scène comme sur disque. Même si à l’évidence, comme leurs aînés, Stoltenberg et Motzfeldt arracheront toute étiquette qui leur sera proposée. Avec la grâce qui les caractérise. – C. R.
6. Horsegirl, le trac passé

Être un groupe émergent dans un festival aussi bourré de têtes d’affiche que cette édition de la Route du Rock, ça doit quand même être plutôt chouette. Prenez Horsegirl, par exemple : à peine les balances du trio chicagoan terminées, les trois musiciennes se lancent dans une partie de football improvisée avec les bénévoles du bar, profitant de ce dernier moment de calme avant la tempête. À 18h30, Horsegirl aura la lourde tâche d’ouvrir la journée de jeudi, premier jour du festival. Un rôle plutôt ingrat, mais que Nora Cheng, Penelope Lowenstein et Gigi Reece, 22 ans de moyenne d’âge, vont parfaitement assumer. À 18h25, les trois filles qui fendent la foule en formation, l’air d’aller se chercher une bière, c’est bien elles, en train de jouir anonymement de leur trac, qu’elles tentent de dompter en se mettant en pack, façon équipe de rugby, en coulisses, juste avant de prendre possession de la scène.
Leur musique possède cette qualité rare d’être immédiatement accueillante, particulièrement sur Phonetics On & On, leur deuxième album, dont plusieurs morceaux occupent une place centrale dans la setlist. Le reste du concert navigue entre Heavy Glory, extrait de Versions of Modern Performance (2022), et quelques titres inédits qui prolongent naturellement l’univers de leur dernier disque, sacré disque de la semaine par Magic le 14 février 2025.
Quelque chose d’enfantin, de très ludique et de décontracté, avec une assise rythmique parfaitement calée, des mélodies toutes simples et déconstruites, mais aussi quelques bonnes idées, comme ce MicroKorg bâillonné au gaffer pour maintenir les touches enfoncées sans avoir à laisser le doigt dessus, ou cette guitare où l’on vient coincer une écharpe pour atténuer le bruit des cordes sur Julie. Un « tu peux danser si tu veux » lancé à la foule par Nora Cheng avant un morceau achèvera de nous faire fondre, tout comme le « vous êtes très jolis » lâché alors que le concert touche à sa fin. Et terminer sur Switch Over, le titre le plus péchu de Phonetics On & On, était décidément une très, très, très bonne idée. – J. V.
7. Ulrika Spacek, la destruction créatrice
J’avais coché le samedi soir de la Route du Rock pour deux choses : 1) faire l’hilarante blague du « j’ai perdu mon pote, il a un T-shirt Fontaines D.C., tu l’aurais pas croisé ? » à qui voudrait bien l’entendre, et 2) le concert d’Ulrika Spacek. Trois ans après la dernière venue du quintette londonien en France, le 29 mai 2023 à la Maroquinerie, où il venait défendre Compact Trauma, album de la rédemption, Rhys Edwards, Joseph Stone, Syd Kemp, Callum Brown et Rhys Jenkins ont profité de la grande tournée construite autour d’Expo, notre album de la semaine du 6 février 2026, pour passer par le Fort Saint-Père.
Derrière eux, leurs guitares offset — la Fender Jaguar blanche de Rhys Edwards, avec son pickguard écaille de tortue et son sticker Hi How Are You, est un modèle de beauté — et leur myriade de samplers, un immense écran diffuse des visuels aussi léchés que leur art-rock à tendance kraut, trip-hop et shoegaze. Preuve que la magie du concert n’est pas seulement auditive : elle est aussi visuelle. Mention spéciale aux lignes de code informatique sur fond glitché de Square Root Of None, ou aux plans de brevets industriels qui rejoignent parfaitement la grille de lecture de Build A Box Then Break It, morceau évoquant la nécessaire destruction créatrice d’une carrière artistique.
Comme on pouvait s’y attendre, les membres d’Ulrika Spacek sont toujours aussi impressionnants de maîtrise instrumentale qu’en 2023, rendant la setlist préparée pour l’occasion encore plus impactante : du neuf (Square Root Of None, Build A Box Then Break It, Picto), du vieux (If The Wheels Are Coming Off, The Wheels Are Coming Off, No.1 Hum, Freudian Slip), du culte (Mimi Pretend), et un gigantesque Sheer Drop pour boucler la boucle. Un très bon avant-goût de leur concert en tête d’affiche à la Maroquinerie en octobre prochain. – J. V.
8. Dry Cleaning, l’art des énergies contraires

Sur scène, le quatuor londonien auteur de New Long Leg, meilleur album de l’année 2021 selon Magic, devient un quintette avec l’aide d’une guitare rythmique, et le dispositif vénéneux qui se referme sur nous à chaque album n’en devient que plus limpide. La batterie de Nick Buxton et cette guitare claire donnent une assise rythmique qui claque, Tom Dowse à la guitare et Lewis Maynard à la basse font gicler des notes à tout va — et leurs cheveux avec —, donnant au répertoire de Dry Cleaning son côté entraînant sinon irrésistible. Puis Florence Shaw, avec sa distance posturale et son spoken word faussement désabusé, donne en surplus le goût sucré-salé qui caractérise ce rock aux saveurs multiples. Le contraste entre d’un côté l’énergie débordante de Dowse, ses faux airs d’attaquant de Serie A qui vient haranguer la foule après un but décisif, et de l’autre Florence Shaw perdue dans ses pensées et son flow placide, ne semble pas plus travaillé que cela. Mais il produit un effet qui ne s’use pas. – C. R.
9. Moin, actualité du post-rock

On en a vu plus d’un, décontenancé par cette sorte de drone rock hypnotisant mélangé à du shoegaze et du grunge : un post-rock des temps modernes venu de Londres. Le trio guitare-basse-batterie devient quatuor sur scène avec l’ajout d’un musicien chargé de lancer les samples vocaux et autres nappes de synthés qui constituent la base du travail de Moin. Première surprise : malgré leur programmation sur la petite scène, le son est absolument démentiel.
Pas de vocaliste ici, mais une vraie frontwoman : Valentina Magaletti, à la batterie, le cerveau du groupe, qui donne le tempo et capte l’attention au centre de la scène. Le set alterne entre instants planants et hypnotiques à la Mogwai — en faisant une parfaite première partie — et vrais moments de tension quasi techno. La proposition est déroutante — on a vu pas mal de spectateurs partir après quelques morceaux — mais ceux qui sont restés ont été conquis. Une belle montée en puissance sur tout le set aura laissé les corps en transe jusqu’aux derniers instants, avant une dernière note abrupte et des baguettes de la batteuse jetées dans la foule. Rock’n’roll. – M. C.
10. Friko, la fièvre
Something Worth Waiting For (Quelque chose qui vaut le coup d’attendre), c’est le titre du deuxième album du quatuor de Chicago, et c’est aussi ce qu’on a ressenti samedi soir quand les jeunes Américains ont pris la scène d’assaut un peu avant 23 heures. Les quatre musiciens à peine vingtenaires avaient réellement la bougeotte, remuant avec tant d’intensité que cette énergie n’a eu aucun mal à se propager dans le public qui pogotait dès la première chanson. Leur musique, oscillant entre rock urgent et folk orchestral, sonne comme un best-of des années 1990-2000 avec une énergie à la Arcade Fire… On pourrait aussi les comparer au Radiohead des tout débuts — une comparaison qui doit beaucoup au chant enfiévré de Niko Kapetan, son fascinant falsetto et sa tessiture vocale élastique. Une excellente surprise. – M. C.