Catherine Ringer, dans le clip de "C'est comme ça" (1986)
Catherine Ringer, dans le clip de « C’est comme ça » (1986)

Les vies bien remplies finissent mal, en général – Catherine Ringer en 20 grandes chansons

Catherine Ringer, entrée dans la vie des Français bien au-delà du cercle des amateurs de pop, a disparu le 15 septembre 2026, à l’orée de ses 69 ans, des suites d’un cancer foudroyant. Tragique écho. Elle aura survécu dix-neuf ans à Fred Chichin, victime du même désastre en 2007. Ringer avait fondé avec lui, en 1979, Les Rita Mitsouko, un duo qui a fait exploser les frontières entre rock, chanson, théâtre et cabaret, permettant à la new wave et à tant d’autres influences (le punk, les musiques latines, la synthwave, la chanson à texte) de pénétrer la variété française avec des propositions en apparence condamnées d’avance : des mélodies entêtantes sur le cancer et la joie de vivre réduite en cendres, des comptines sur les trains de la mort, des pépites funk sur des femmes désirantes.

Tout, alors, est passé crème sur la bande FM, tant les Rita ont pu incarner, quasiment seuls, une forme de movida à la française, la créativité des années 1980 débarrassée des multitudes de vacuités que l’époque autorisait aussi pour passer à la radio et à la télé. Au sommet de sa visibilité en 1986 — Jean-Baptiste Mondino aux manettes du clip de C’est comme ça —, la chanteuse à la voix puissante mais si habitée, au passé de danseuse, volontiers cartoonesque, a toujours refusé le surplace et s’est montrée fidèle à des élans expérimentaux sur Système D (1993) et Cool Frénésie (2000).

Marquée jusqu’à la fin par la mort de Chichin, guitariste génial et arrangeur sous-estimé, elle a continué à porter seule le répertoire du groupe sur scène (celle de la Philharmonie en 2020), tout en développant une carrière solo, notamment avec Ring’n Roll (2011) puis Chroniques et Fantaisies (2017). Elle laisse une discographie dont le sommet remonte aux années 1980, mais qui a traversé quatre décennies avec un courage artistique incontestable, pour donner corps à un post-punk français en réinvention permanente. Cette sélection de 20 titres n’en capture que l’essentiel.

Minuit dansant (1982) | Le tout premier single des Rita Mitsouko, sorti chez Virgin, bien avant la percée au Top 50. Un document d’origine plus qu’un tube. Ringer s’y distingue par sa voix théâtrale et Chichin par une adoption sans complexe des riffs de guitare sur tapis de synthé.

Don’t Forget the Nite (1982) | Sorti la même année que Minuit dansant, ce titre anglophone conforte la perception d’un groupe qui se cherche autant qu’il ose tout. Il témoigne d’une influence post-punk britannique assez marquée.

Marcia Baïla (1984) | Le titre qui change tout, transforme Les Rita en phénomène national, écrit en hommage à Marcia Moretto, danseuse et chorégraphe argentine proche de Ringer, morte d’un cancer en 1982. Inusable.

C’est comme ça (1986) | Extrait le plus connu de l’album The No Comprendo, le mieux vendu de la carrière du groupe. Un classique du rock français et une chanson toujours pertinente sur le sentiment de doute et de submersion, qui s’offre le luxe d’une intro de 42 secondes toutes guitares dehors.

Les histoires d’A (1986) | Les déboires amoureux, ici fatals, sont traitées ici avec une ironie mordante, comme dans un cartoon, sur un tempo punk-pop effréné d’une grande créativité (les chœurs aussi décalés et désarticulés que les aspirations de chaque membre du couple).

Andy (1986) | Immense tube lui aussi extrait de The No Comprendo, ce titre funk-rock (contemporain du Kiss de Prince) survolté est porté par un refrain théâtral et comique devenu culte. Le duo est au sommet de sa verve satirique, capable de transformer un dialogue absurde en classique radiophonique.

Le petit train (1988) | Derrière son refrain faussement guilleret et sautillant, digne d’une comptine de moyenne section, ce titre extrait de Marc et Robert aborde la tragédie de la Shoah et les convois de déportation vers les camps de la mort, en hommage au père de Catherine Ringer, Sam Ringer, rescapé du camp de concentration d’Auschwitz.

Singing in the Shower (1988) | Duo improbable et réjouissant avec Ron et Russell Mael de Sparks, dans un registre plus loufoque et anglophone que le reste du répertoire du groupe. Le titre illustre le goût de Ringer et Chichin pour les collaborations, qui nourriront la suite de leur carrière.

Les amants (1993) | Ce titre, extrait de Système D, pousse très loin le mélange entre lyrisme dramatique et guitares abrasives relevées d’accordéon. Il porte une théâtralité et une intensité vocale caractéristiques de cette période perçue comme plus sombre dans la discographie du groupe : moins de second degré et plus d’écho aux tensions sociales, des guitares et des rythmiques plus lourdes, même si le rythme ternaire allège ici l’atmosphère.

L’hôtel particulier (1993) | Deux ans après la disparition de Gainsbourg et sept ans après son pugilat mythique sur le plateau de Canal+ avec Gainsbarre (« vous êtes une pute« , « c’est vous qui êtes un gros dégueulasse« ), Ringer reprend la piste la plus sulfureuse de L’Histoire de Mélody Nelson (1971) où le narrateur décrit le rendez-vous avec Melody. Mais Ringer va au bout de l’idée et du son : l’orgasme scandaleux de l’adolescente. L’hommage posthume et circonstancié le plus audacieux de l’histoire du rock ?

Y’a d’la haine (1993) | L’un des titres les plus tendus et sombres du groupe, presque industriel dans sa production, à des années-lumière de la pop solaire des débuts, tandis que Mathieu Kassowitz n’a pas encore fait passer le mot dans la culture populaire.

My Love Is Bad (1993) | En plein retour de hype trois ans après In the Deathcar, enregistré pour le film Arizona Dream d’Emir Kusturica, Iggy Pop, associe sa voix à celle de Ringer sur un rythme qui hésite entre le latino et le rock balkanique. Les deux timbres s’y travestissent goulument, cernés par les cuivres.

Cool Frénésie (2000) | Morceau titre et morceau d’ouverture de l’album, Cool Frénésie donne à entendre Les Rita Mitsouko d’après la vague trip hop et d’après la French Touch, sensible au son de son époque, mais toujours au service de son art si spécifique. Qui est d’abord celui du frottement (que porte en lui l’association des mots « cool » et « frénésie ») et qui est aussi celui de la conscience sociale (un récit de migrant fuyant sa terre adorée sur une embarcation de fortune)

Femmes de Moyen Âge (2000) | Un morceau très gainsbourgien dans son approche de la phonétique, sur les femmes à la quarantaine (l’âge moyen), sur lesquelles pèsent encore des préjugés dignes du Moyen Âge quand elles sont en situation de faire leurs propres choix. Elle devient alors une métaphore de l’obscurantisme qui bride encore la liberté de mouvement et de pensée des femmes (« Femmes de mauvais âge« , « en cage« ).

La sorcière et l’inquisiteur (2000) | Morceau théâtral construit comme un duel vocal, entre déclamation et rock’n’roll, c’est l’extrait de Cool Frénésie le plus écouté. Le morceau met en scène l’interrogatoire et le supplice d’une femme accusée de sorcellerie par un religieux ; et par extension, l’origine historique et conceptuelle du féminicide.

Mahler (2011) — Ce morceau est un extrait de Ring’n Roll, premier album solo de Ringer après la mort de Fred Chichin. En pleine période de deuil et de reconstruction, c’est Ringer comme on ne l’avait jamais entendue, intime, intense, en talk over devant un orchestre (« Au fond de moi, Oui, c’est bien toi, Encore toi, Qui me fait rire, Là ! Ton regard, Est dans mes yeux, Oui c’est ta flamme, Et je suis deux« ).

Vive l’Amour (2011) — Également extrait de Ring’n Roll, ce titre affiche une énergie plus rock et directe que Mahler, preuve que le deuil n’a pas éteint sa vitalité. Il montre une Ringer qui tourne en boucle sur le même thème (« Je fais que penser à mon amoureux« ) dans un registre ici beaucoup plus lumineux.

Triton (live à la Philharmonie de Paris) (2020) — C’est la version scénique du titre extrait de La Femme Trombone (2002), tirée de l’album Catherine Ringer chante Les Rita Mitsouko à la Philharmonie de Paris. Deux piliers de la vie de Ringer résumés en un disque : le sens de la scène et la fidélité à son partenaire des Rita.

Love Me, Please Love Me (Love Him, Please Love Him) (2024) | Catherine Ringer, la femme à la voix grave, reprend le classique de Michel Polnareff, l’homme au timbre efféminé, pour un disque hommage au chanteur du Bal des Lazes. L’un des derniers contrepieds de Catherine Ringer, qui pousse l’exercice à fond en décentrant le texte (Love Me devient Love Him), et en fondant la mythique partie piano de Polnareff dans une rythmique de poche puis un beau numéro de pop orchestrale.

Ma chérie (avec Alice on the roof, 2025) — Ringer reprend avec la chanteuse belge Alice on the roof ce morceau d’une infinie justesse sur la relation mère-fille, composé par Anne Sylvestre et enregistré avec sa propre fille en 1977. Alice on the roof a raconté avoir vécu cet enregistrement comme un concert intime, tenue par la main de Ringer du début à la fin. L’un des tout derniers témoignages publics de sa voix. « Nous garderons nos ailes, Ma chérie« , y est-il promis.