Quand on est habitué aux petites salles parisiennes, une foule aussi dense que lors de ce samedi à Rock En Seine, ça peut perturber. Heureusement, ça peut aussi forcer à sortir des sentiers battus et de se laisser happer par Man/Woman/Chainsaw, Jessica93 ou encore Fcukers.
Quand on arrive devant la scène Volkswagen Roc On, la plus petite scène du parc de Saint-Cloud, vers 18h et quelques, une foule se masse déjà. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut assister au concert d’un groupe qui ne risque pas de rester longtemps en bas de l’affiche, juste au-dessus des astérisques. Man/Woman/Chainsaw – quel nom, mais quel nom qui claque ! – est un sextet anglais mixte passé par la scène du Windmill, avec un violon en son sein, mais la comparaison avec Black Country, New Road s’arrête là.
Cannonball, premier album sorti durant l’été et déjà acclamé par la critique comme par le public, pioche dans une multitude d’influences, de l’indie rock à l’hyperpop, du nu-metal au post-punk. Sur scène, le groupe restitue fidèlement l’explosivité et le talent de ses jeunes, jeunes, jeunes musiciens – une vingtaine d’années de moyenne d’âge. Clio « Starwood » Harwood, violoniste à l’imposante casquette noire griffée d’un GIRL et d’un ruban rose, semble particulièrement heureuse d’être sur cette scène.

Elle danse comme si sa vie en dépendait chaque fois que son instrument n’est pas sollicité pendant plus de douze secondes, prend ses bandmates en photo ou se fume une clope avec son voisin guitariste, alors même que Rock En Seine interdit le tabac dans son enceinte pour la deuxième année consécutive. On aurait presque envie d’appeler la sécurité pour leur coller 135 euros d’amende, mais voir des groupes dont les membres ont vraiment l’air d’être amis avant tout, ça réjouit. Et que dire de Nosedive, qui clôt la setlist et devient doucement, à force d’écoutes, l’un des meilleurs singles de 2026 ? On le répète : on reverra Man/Woman/Chainsaw à Rock En Seine dans deux ans, sur une scène à la hauteur de leur potentiel.
Arrêt aux stands — l’espace VIP du festival — nécessaire dès la fin du concert de Man/Woman/Chainsaw. Il faut en effet interviewer deux membres de cette sympathique bande d’Anglais avant d’attraper un burger sur le pouce et de filer voir quelques concerts. Enfin, « voir »… Seul, à 300 mètres de Turnstile, le groupe qui rend le hardcore mainstream, une réflexion philosophique se transforme rapidement en début de crise d’angoisse : quel intérêt y a-t-il à regarder un concert sur un écran géant lorsque ledit écran — et la scène elle-même — sont dissimulés derrière une forêt de milliers de crânes appartenant à des gens plus grands que vous ? Pourtant, de ce que j’en aperçois, le show a l’air magnifique et franchement amusant. J’aurai tenu dix minutes avant de battre en retraite vers un endroit plus respirable.

22h50. Seul sur scène, les cheveux plus longs que le mandat d’Emmanuel Macron et une clope au bec, Jessica93 – qui, dans la vraie vie, ne s’appelle pas Jessica mais Geoffroy Laporte – s’inquiète.« Bah alors, qu’est-ce que vous foutez là ? Vous allez pas voir Deftones ? Parce que je vous dis, je joue une chanson et après je me casse ». Il lance alors le froid fracas de sa boîte à rythmes, attrape sa guitare de métalleux, à la forme dodécagonale agressive et à la peinture noire comme les poumons d’un mineur, enregistre sur sa pédale de looper un riff sonnant comme le premier tonnerre après un été de canicule, puis pose sa guitare, attrape sa basse et fait grosso modo la même chose, looper mis à part.

On est bien à Rock En Seine, mais la dégaine du concert et la foule qui l’encourage à coups de « ouais Geoff’, vas-y ! » nous donnent plutôt l’impression d’être dans le triangle d’or des caves, composé de la Pointe Lafayette, du Chair de Poule et de l’ex-Tony SSD. Et c’est précisément ce qui rend le concert de Jessica93 aussi cool. Cool, c’est aussi le mot qui vient à l’esprit pour décrire le doomgaze de l’un des trésors les plus brillants et poisseux de l’underground parisien. Alors qu’on s’éloigne de la scène Roc On pour se diriger vers l’AXS, c’est La Colline du Crack, meilleur morceau de son album 666 Tours de Périph’ paru l’année dernière, qui nous accompagne vers la scène suivante…
On a bien fait d’arriver en avance. Il y a en effet un bon paquet de cool kids dans la foule qui attend Fcukers : vestes Balenciaga, bottes de bikers pleines de boue et lunettes de soleil à 23h30. Mais aucun d’entre eux n’arrive à la cheville de Shannon Wise, dernière à faire irruption sur scène et qui aura réussi à accrocher mon cœur en quinze secondes. Dès la deuxième chanson, Shannon demande au public s’il veut faire la fête avec eux et semble aussi à l’aise sur la scène de Rock En Seine qu’au milieu de son club new-yorkais préféré.

Celui qui l’est un peu moins, mais qui est tout de même très heureux d’être là, c’est Beck, invité à accompagner le groupe – habituellement un duo, mais complété ici par un batteur et un DJ – sur deux morceaux, dont I Like It Like That, qui provoque une petite éruption dans la foule. Jackson Walker Lewis, l’autre moitié du projet, affairé au synthé et à la basse, en profite pour raconter que la veille de sa rencontre avec Shannon (la chance…), alors qu’il était en panne totale d’inspiration, il a repris goût à la vie en samplant Devils Haircut, tissant de fait une filiation avec l’auteur de Loser.
La foule est ici en afterparty, dansant avec plus ou moins de coordination sur les morceaux indie-dub-house-rock-techno de Fcukers, tandis qu’un des membres de l’équipe du groupe immortalise tout ça avec une Canon XM1, caméra à cassette qui me ramène directement à mon adolescence passée au skatepark du village à convaincre mes potes de filmer mes tricks. Alors que je pensais ne rester que deux ou trois chansons, Ö, premier album des New-Yorkais paru plus tôt en 2026, m’emporte finalement jusqu’à la fin du concert, sur le très attendu Bonbon. Un titre qui résume assez parfaitement ce que j’aurai pensé de ces 45 minutes avec Fcukers.
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