Alela Diane, festival Eldorado, juin 2026
Alela Diane, festival Eldorado, juin 2026 | © Laurence Buisson

Alela & Jesse, le jour puis la nuit

Ceci n'est pas un compte-rendu du festival Eldorado Americana, qui s'est tenu les 26 et 27 juin à Vancé, dans la Sarthe, sous la conduite de Michel Pampelune. Juste quelques lignes, guidées par l'émotion, sur deux des plus grandes autrices-compositrices américaines vivantes réunies sur une même scène, à quelques heures d'intervalle : Alela Diane et Jesse Sykes.

Alela Diane lève les yeux vers le ciel et, tandis qu’elle chante ce couplet tant de fois chanté, tiré d’une chanson de jeunesse, «Oh! my mama, she told me / « Use your voice, my little bird! » / She said « sing! sing! sing! melodies »», deux buses passent haut dans le ciel. Sa main, imperceptiblement, stoppe, puis reprend son picking. Le nuage solitaire qu’elle avait prié, au début du concert, de masquer le soleil de plomb de ce début d’été, s’est définitivement fixé. Ils sont à présent légion et le bleu du ciel se pare d’un gris métal.

Alela le sait bien, et sa supplique était avant tout révérence : c’est la nature qui décide. Ces signes qu’elle lui envoie – la visite éclair des oiseaux, la main guérisseuse des nuages –, elle les reçoit, reconnaissante. La chaleur étouffante qui sévit sur la France frappe aussi la région de Portland, Oregon, où elle vit, confiait-elle tristement avant de monter sur scène. Les hommes sauront-ils finalement entendre ces signes-là ?

Alela entame le dernier mouvement du concert qu’elle donne ici, dans l’ancienne scierie de Vancé, le village sarthois où se tient le festival Eldorado, initié par Michel Pampelune, dont le label Fargo avait, vingt ans auparavant, sorti son premier album, alors qu’elle n’était qu’une jeune artiste inconnue de Nevada City. Ses musiciens, après une courte séquence seule à la guitare, la rejoignent à nouveau.

A la batterie : son demi-frère, Danny Austin-Menning ; à la contrebasse, Sebastian Owens. C’est à leurs côtés qu’elle a enregistré, dans le grenier de sa maison, les chansons de son septième et dernier album, Who’s Keeping Time ? A sa gauche, à la guitare, Dylan LeBlanc, grandi à Muscle Shoals, Alabama.

Alela et lui ne s’étaient pas vus depuis quinze ans – Dylan en avait vingt à peine, souligne-t-elle – et c’est dans ce bout de campagne d’un autre Maine qu’ils se retrouvent. Tous deux ont poussé dans le même terreau musical, aussi les arpèges et les notes tenues de LeBlanc se glissent naturellement entre les battements de cœur des chansons d’Alela. 

« Of love / In stillness / Of love / In silence ». C’est sa dernière chanson. Elle siffle, comme sifflaient Lennon, Otis Redding et les bluesmen avant elle, comme sifflaient les ouvriers et les lavandières, comme sifflent les mères et les pères qui endorment leurs enfants, comme sifflent les oiseaux. Le ruban noué dans ses cheveux est agité par le vent ; les volants de sa robe légère, à la toile bleue imprimée de fleurs blanches, ondoient pareillement. C’est une brise qui vient de l’Oregon qui a fait le voyage avec elle, un souffle continu, le vent incorporé et rejeté ; ce n’est pas du spectacle, c’est la vie qui se poursuit.

Quelques gouttes de pluie constellent le plancher de la scène tandis qu’Alela chasse l’air, expulsé de ses poumons, entre ses dents. Égrène les notes d’un dernier accord, sourit, accroche le regard de ses musiciens, puis remercie. C’est fini. Quelques minutes à peine, le temps que sa silhouette menue ne disparaisse derrière la scène plantée dans la verdure, et les ventres féconds des nuages s’ouvrent pour déverser leurs réservoirs de pluie. 

L’anthracite du ciel se zèbre d’éclairs blancs. Tout près, le tonnerre claque, électrique, et recouvre le cours ordinaire des conversations. C’est la plus ancienne des musiques, le larsen primitif. L’averse s’arrête d’un coup, aussi soudainement qu’elle avait jailli. Un premier rayon perce et frappe le bois acajou de la guitare Guild de Jesse Sykes: elle est là qui s’accorde. Une autre artiste dont les premiers pas furent encouragés par Fargo. Un autre visage de l’Amérique.

Longs rideaux de cheveux jais, lunettes fumées, chemise noire sur une paire de jeans prolongée par des salomés dont les lanières dessinent, sur la peau tendre des chevilles, des chemins étranges, tracés cryptiques, courbes de labyrinthes. Une autre manière de jouer les musiques enracinées : Alela empruntant au folk un songwriting ancré dans l’expérience, des mélodies ciselées, des arrangements boisés et une voix d’eau claire ; Jesse hantée par le blues, ses rythmes étirés et ses images troubles, le danger qui rôde à chaque carrefour. Un orage les sépare.

Elle s’installe sur la chaise posée à gauche de la scène ; son âme sœur, Phil Wandsher avec qui elle fonda son groupe The Sweet Hereafter et partagea une large partie de sa vie, s’assoit à droite. Ils se font légèrement face. Mais, du concert, Jesse n’ouvrira pas beaucoup les yeux. Le tremblement de sa main gauche, l’araignée que tissent ses doigts graciles tranchent avec la profondeur, l’aplomb rauque du chant – une voix qui remonte de la gorge, rescapée des gouffres, une voix plus vieille que le corps qu’elle traverse, plus vieille que les poutres épaisses de la scierie, plus vieille que son portail déglingué, plus vieille que n’importe lesquels des souvenirs ou des légendes qui vaguent dans les parages. C’est une voix d’un autre âge et qui évolue sur un autre plan de la réalité – une voix de fantôme.

Sous le ciel qui s’assombrit, aux derniers sursauts gris perle et aux aplats opale finissants, les esprits se pressent dans la bouche de Jesse Sykes. Les rythmes d’élégie de ses chansons leur ouvrent grand leurs bras. Quand leur cadence, par quelque accident, s’accélère, les deux musiciens la ralentissent aussi sec. « Too loud, too fast… We are not Motorhead ! », glisse, malicieux, Phil. Les notes longues et vibrées de sa guitare électrique sont des larmes puisées dans le souvenir de l’orage. 

Ce qui se joue là est une seule et même chanson, une danse qui fait s’arrêter le temps, le sol qui s’ouvre au ralenti. « Oh, you feather treasure / Let yourself come down / Let yourself be/ Overcome ». Les yeux de Jesse, tournés vers l’intérieur, ne les voient pas : les oiseaux qui avaient visité le concert d’Alela repassent en sens inverse. « We ride across this city / Starting fires recklessly / And if this darkness lingers / I’ll fall to you. » La pluie qui s’invite à nouveau est trop légère pour éteindre les feux que les deux musiciens allument tandis que le jour chute. De son dernier chant, Jesse Sykes appelle la nuit. Et celle-ci tombe enfin.