Enregistré sur quatorze mois d’une rare intensité – entre chocs électriques dus à une installation vétuste, surveillance policière et menaces d’expulsion – “Electric Hour”, deuxième album de Sword II, s’impose comme une perle de shoegaze DIY, flamboyante et habitée, parue le 14 novembre 2025. À l’occasion de leur passage à Paris pour la Block Party du Supersonic, on a rencontré le trio basé à Atlanta pour leur poser « quelques » questions.
Alors, ce concert ce soir, c’était comment ?
Travis Arnold (guitare / chant) : C’était super. On adore les grandes scènes bien spacieuses.
Mari González (basse / chant) : Oui, la scène était cool. Et j’ai l’impression que les gens étaient à fond, non ?
Certain Zuko (guitare / chant) : Oui. Franchement, le public était vraiment bien.
Et c’était votre premier concert à Paris, c’est ça ? Première fois ici ?
Mari : Oui, toute première fois.
Vous avez eu le temps de faire un peu de tourisme avant ?
Mari : On voulait. On est allés faire un peu de shopping, dans le coin.
Certain : On a juste acheté des collants et des jambières.
Ce que j’adore dans Electric Hour, c’est qu’on a presque l’impression d’entendre les agents du FBI vous espionner pendant l’enregistrement du disque. À quoi ressemble une journée de studio quand vous vivez constamment avec la peur de vous faire expulser du lieu où vous enregistrez, que ce soit par le propriétaire ou à cause de la pression policière ?
Certain : C’est juste étrange de faire de la musique quand tu as constamment l’impression que ton monde peut s’effondrer à tout moment. Oui… c’était un peu effrayant. Très incertain. Mais maintenant, quand je réécoute le disque, je suis surtout heureux qu’on ait continué à faire de la musique. Heureux qu’on ait réussi à le terminer. Et pour le prochain album… on aura moins peur. On va juste devenir des salopes.
Mari : Ça ressemblait un peu à une bataille, d’une certaine manière. Il y avait tellement de choses autour de nous. On portait beaucoup de vêtements de camouflage (rires). Mais oui, on avait vraiment l’impression que c’était quelque chose qu’on devait accomplir, quelque chose qu’il fallait mener jusqu’au bout. Et c’était très difficile.
Comme une prophétie ? Une quête ?
Mari : Oui, carrément. Et maintenant qu’on est là, c’est facile de romantiser tout ça. De dire : « ah oui, c’était une quête, une prophétie…». Mais sur le moment, on essayait vraiment quelque chose de nouveau dans notre façon de travailler. Il y avait des jours faciles, d’autres très durs. Beaucoup de larmes. Beaucoup de routine aussi. De monotonie. Mais maintenant qu’on est arrivés au bout, on peut se dire « oui, c’était une quête. »
Franchement, si ça s’était passé dans les années 90 et que ça avait concerné Loveless ou un disque du genre, ce serait devenu une histoire mythique. J’ai l’impression que l’enregistrement d’Electric Hour pourrait devenir un super documentaire sur ce que signifie faire de la musique en 2026.
Mari : Oui. J’aurais aimé qu’on documente davantage tout ça parce que c’était vraiment complètement fou. Au début, on avait installé le studio dans une pièce à l’étage, puis on s’est fait électrocuter de manière assez violente. Donc on a déménagé en bas, mais c’était toujours humide, dégueulasse… Et pourtant, c’était aussi très beau à d’autres moments. On a eu de la chance d’avoir cet espace.
Tu parlais justement des électrocutions… Je me demandais : s’il n’y avait pas eu tous ces problèmes électriques dans le studio, est-ce qu’Electric Hour aurait eu une ambiance différente ? Est-ce que ça a changé le disque par rapport à ce que vous imaginiez au départ ?
Certain : Oui, je pense. Parce qu’au début, on ne s’attendait absolument pas à ça. Et puis tout à coup, chaque fois que tu touchais quelque chose, tu avais peur de te prendre une décharge. Donc tout avait une forme de timidité. Je me sentais comme ça en permanence, dans ma manière de toucher les choses, de jouer… Et puis notre disque dur a grillé à un moment, à cause des problèmes électriques. Donc il y avait toujours cette sensation que tout pouvait être anéanti à n’importe quel moment. Mais maintenant on est positifs. On se sent bien pour la suite.
Vous avez déjà trouvé un endroit pour enregistrer le prochain album ?
Certain : Oui. On a un nouveau studio. Un vrai studio solide.
Sans FBI, sans risque d’expulsion, sans panne électrique ?
Certain : Enfin… la police sera toujours là pour attaquer les gens. Pour les harceler. Qu’ils aillent se faire foutre. Et nous, on sera toujours du côté des gens qui se battent contre ça, du côté des mouvements de libération. Ça fera toujours partie de notre vie. Et c’est comme ça qu’on fait de la musique.
Et justement, toute la situation autour du collectif Stop Cop City – projet visant à empêcher la construction du Centre de Formation à la Sécurité Publique d’Atlanta – aujourd’hui… le projet existe toujours ? Ou il a été abandonné ?
Certain : Non, il est là.
Mari : Oui. Ils l’ont construit. Et c’est vraiment tout près de là où j’habite, et de là où vit ma mère aussi. Mais oui… un jour, ça n’existera plus. Un jour, ça disparaîtra. C’est là maintenant, mais ça ne durera pas éternellement, tu vois ? C’est comme la Bastille. On n’y enfermera plus personne.
Et qu’est-il arrivé à vos amis qui ont été arrêtés ?
Mari : Beaucoup vont bien aujourd’hui. Beaucoup des charges contre eux ont été abandonnées. Mais pas toutes. Certaines personnes ont encore des poursuites, donc on continue de les soutenir autant qu’on peut. Et puis, pendant qu’on enregistrait le disque, il y avait aussi tout le mouvement de solidarité avec Gaza. Il y a encore beaucoup de gens poursuivis à cause de ça. Il y a notamment cette personne, Jakai McCray, qui a été reconnue coupable d’avoir incendié neuf voitures de police en soutien à Gaza. Il va bientôt être condamné pour ça. Il risque jusqu’à dix ans de prison.
Certain : Oui… enfin, peut-être cinq ans ou quelque chose comme ça. Donc oui, il devra probablement faire de la prison. On espère que les gens continueront à le soutenir pendant cette période.
En France, on a cette réputation d’être toujours en train de manifester – certains diraient « pour rien », mais évidemment ce n’est jamais pour rien. Comment ça se passe, les manifestations aux USA, notamment vis-à-vis de la réponse policière ?
Certain : La plus grosse différence, c’est surtout que les flics ont des armes. Tous les flics ont une arme. Les policiers n’ont pas d’armes ici ?
On a des armes dites « non létales », mais en pratique elles peuvent être très dangereuses. Par exemple les LBD, qui tirent des sortes de balles en caoutchouc. Normalement, ils n’ont pas le droit de tirer de certaines façons, mais en pratique… même la forme des armes montre qu’elles ne sont pas censées être utilisées comme ça, et pourtant… Je crois que c’était il y a deux ou trois ans : il y avait des manifestations dans le centre-ouest de la France, dans une zone rurale…
Certain : Les mégabassines ? C’était les Soulèvements de la Terre ?
Oui, oui. Et des images tournées par les policiers ont été révélées quelques mois plus tard. On entendait littéralement des flics dire « on va faire comme Hitler en 1940, on va tirer sur tous ces bâtards »
Certain : Oui, oui. C’est là que ce jeune s’est fait exploser le crâne. Il a eu cette blessure horrible.
Il y avait aussi des images de policiers à moto : un qui conduisait, l’autre qui tirait comme dans un western. Sauf qu’on parlait de manifestations, pas d’un film de cow-boys.
Certain : Au final, les flics, en France comme aux États-Unis… je pense qu’ils finissent tous par atteindre le même niveau de violence.
Mari : Les flics américains sont complètement idiots. Ils ne sont formés à rien. Ils débarquent sans même comprendre ce qu’il se passe. On leur apprend surtout à provoquer les gens, à les attraper, à les intimider… Je ne sais pas.
Certain : Oui, et c’est dangereux parce qu’ils ont peur. Du coup ils prennent des décisions absurdes et risquées.
Tu n’es pas censé avoir peur quand tu es policier. Enfin… peut-être qu’il faudrait leur faire passer d’autres tests.
Mari : Ça arrive quand même que certains quittent la police. Pas assez, mais ça arrive.
Certain : J’ai aussi l’impression qu’à chaque fois qu’il se passe quelque chose de fort aux États-Unis, ça résonne en France. Même le symbole de la guillotine, par exemple, a beaucoup marqué des gens chez nous. Il y a toujours une sorte de lien entre les mouvements de résistance en France et aux États-Unis.
Le truc drôle avec la France, c’est que beaucoup disent « le wokisme, ça vient des États-Unis, on n’en veut pas.» Mais quand certains rêvent d’un Trump français, là soudain l’Amérique devient cool. Mais c’est vrai que vous avez souvent quelques années d’avance sur nous, que ce soit en musique ou en politique. Donc quand quelque chose de positif émerge là-bas, je me dis toujours que ça arrivera peut-être ici aussi. Par exemple, j’aimerais beaucoup voir émerger une vraie scène alternative country en France. Pour l’instant, vous nous ramenez juste de l’extrême droite.
Certain : Oui… et puis Macron. Mais bon, le fait qu’il ait couché avec sa prof, c’est quand même un peu hot.
Pour revenir à votre musique : comment est-ce qu’on transforme la peur en quelque chose de musical ?
Travis : Je pense que la manière dont on représente cette peur, c’est surtout une question d’atmosphère. Même dans les voix. Sur Electric Hour, on a beaucoup travaillé ça. Par exemple sur Scar, certaines façons de poser la voix créent quelque chose de presque inquiétant. Il y a ce côté creepy.
C’est quoi le morceau le plus creepy du disque selon vous ? Moi je dirais peut-être Even If It’s Just a Dream. Parce que ce morceau imagine un couple qui a un enfant à travers un procédé presque de science-fiction… mais on peut aussi y voir la projection fantasmatique des conservateurs sur la parentalité queer.
Certain : Oui, exactement. Tout le monde n’a pas compris ça, d’ailleurs. Beaucoup de gens étaient un peu perdus. Donc c’est cool que tu l’aies saisi.
Mari : En vrai, plus de gens l’ont compris que ce à quoi je m’attendais. Et pas seulement des personnes queer. Beaucoup de gens sont venus me voir en disant « tu as parfaitement mis en mots ce désir impossible d’avoir un enfant avec quelqu’un qu’on aime. » J’ai reçu beaucoup plus de retours comme ça que je ne l’aurais imaginé. Je pense que la chanson fonctionne même sans comprendre tout ça, mais oui, ça m’a surpris.
Certain : La première démo du morceau était encore plus flippante.
Mari : Oui. Un jour, on sortira cette première version.
Vous avez changé des paroles ou c’est surtout la production ?
Certain : Les paroles sont les mêmes, mais la production est très différente.
Mari : On avait même un outro où on murmurait tous…
Certain : Oui ! On hurlait pendant genre trois minutes. On le sortira bientôt.
Quel est le morceau qui change le plus entre la démo et la version finale sur l’album ?
Certain : Peut-être Even If It’s Just a Dream.
Mari : Disconnection est celui qui a le moins changé. Les voix sont des prises uniques.
Certain : Quand je réécoute, je me dis “putain, j’aurais dû le refaire”, mais en même temps c’est cool comme ça.
Et c’était quoi le morceau le plus dur à enregistrer sur l’album ?
Certain : Scar. Mais c’était fun. On partait en vrille.
Mari : On devenait trop existentialistes.
Certain : Ne jamais devenir trop existentialiste en studio.
Moi j’essaie de faire de la musique chez moi, mais je tourne un peu en rond avec la guitare. J’ai compris qu’avec des accords simples, on peut déjà faire des chansons… mais je change juste le capodastre et je me rends compte que je tourne en boucle.
Certain : C’est pour ça qu’il faut utiliser le feedback.
Mari : Oui, et cet album revient justement à des choses très simples. Quand j’ai grandi, j’essayais toujours de jouer des accords compliqués pour « avoir l’air de savoir jouer », mais là on est revenus à l’essentiel. Même Dream, c’est juste des touches blanches, des choses très simples. Et en fait, il y a beaucoup plus d’espace comme ça pour construire autour.
Dans Even If It’s Just a Dream, j’adore le solo de la fin – surtout dans la version album. Et Halogen est aussi un de mes morceaux préférés. Il joue beaucoup avec la lumière et l’obscurité. Quand vous parlez de lumière, c’est quoi exactement ? Quelque chose de productif, de surveillant, d’ambigu ?
Certain : Oui, Halogen, c’est la lumière dans Turn all the lights off. L’idée, c’était plutôt de…
Mari : Une forme d’aliénation ?
Certain : Oui, comme éteindre les lumières. Un peu comme tout faire exploser pour se sentir en sécurité.
Parce que vous dites aussi « peut-être que leur monde est plus sombre que le nôtre »…
Certain : Oui, le monde des “pigs” est plus sombre que le nôtre.
Comment pourrait-on leur apporter de la lumière ?
Certain : Apporter de la lumière aux “pigs” ? Non, pas sûr qu’ils en aient besoin.
Peut-être qu’ils vont changer un jour…
Certain : Ils vont devoir se débrouiller.
Mari : Je pense que c’est un bon point. J’ai l’impression qu’eux souffrent peut-être plus que nous.
…ils essaient de nous faire souffrir autant qu’eux souffrent ?
Mari : Oui, j’ai l’impression qu’ils mènent des vies très sombres, très dures. Et d’une certaine façon… j’espère qu’ils restent humains. On ne peut pas juste… je ne sais pas. Mais bon, on entre dans un autre débat. Ils peuvent changer, oui. Mais ce n’est pas notre rôle. On doit continuer à se battre. Mais malgré tout…
Vous avez dit qu’un concert, c’est une heure pour faire une révolution. Est-ce que vous pensez que la musique a encore ce pouvoir en 2026 de créer des mouvements internationaux capables de rendre le monde un peu plus lumineux ?
Mari : Je pense que oui. Même les grosses pop stars influencent le monde entier : elles donnent envie de faire la fête, puis parfois de se sentir triste, de romantiser la mélancolie… Si elles peuvent faire ça, alors on peut tout faire. On peut littéralement déplacer des corps avec le son. Mais évidemment, ce n’est pas simple.
Certain : Mais nous, on y croit profondément. On essaie de canaliser ça dans notre musique. C’est aussi pour ça qu’on est là, en France aujourd’hui. On peut parler à des gens à des milliers de kilomètres, transmettre une énergie, une vibe. Ce n’est pas seulement les paroles ou les interviews, c’est quelque chose de plus large. Et on a rencontré énormément de gens grâce à ça : des personnes qui impriment des fanzines, qui organisent des concerts dans des squats… En tournée, on voit plein de mouvements et de gens qui essaient vraiment de changer les choses. Et on espère que d’autres groupes feront pareil : pas juste « je joue un concert », mais aussi « je fais partie de quelque chose ». On peut vous raconter ce qui se passe chez nous, aux États-Unis, et comment les gens essaient de faire bouger les choses.
Oui. Et pour vous, c’est quoi la forme la plus pure de connexion à la musique ? Parce que j’ai interviewé récemment un groupe, 1000 Rabbits, qui disait que danser sur leur musique, c’était la connexion la plus pure. Mais il y a tellement de façons différentes de se connecter à la musique… Pour vous, ça passe par quoi ?
Mari : Tu parles de quand on joue, ou quand on écoute ?
Les deux.
Mari : Je pense que pour moi, la musique a toujours fait partie de mon identité. Mais paradoxalement, les concerts n’ont jamais été si simples. Je voulais toujours les aimer plus que je ne les aimais vraiment. J’étais souvent fatiguée, je partais avant les rappels… Donc mon rapport le plus pur, c’est plutôt l’écoute seule, chez moi, avec des écouteurs, à regarder le plafond. Et jouer en live m’a longtemps paru un peu expérimental, presque étrange. J’avais parfois l’impression que les gens voulaient que ça s’arrête… Mais récemment, en rencontrant plus de public, j’ai réalisé que les concerts comptent vraiment pour les gens. Même si tu fais partie de beaucoup d’artistes qu’ils écoutent, le fait d’être là en vrai a quelque chose de fort.
Moi, j’ai 28 ans. Il y a dix ans, je ne savais pas trop quoi faire après le lycée, alors j’ai fait du droit. J’ai fait deux ans et demi de fac de droit, loin de Paris. Et je venais voir des concerts ici une ou deux fois par an. Et je me souviens exactement d’un concert, le 29 mai 2017, le jour de mes 20 ans. Ce soir-là, en sortant de la salle, je me suis dit : « je veux travailler dans la musique.» Je ne savais même pas quoi faire précisément, mais je voulais en faire partie. Six mois plus tard, j’ai dit à mes parents que je voulais arrêter le droit pour travailler dans la musique. Et je crois que ce soir-là, j’ai vraiment connecté avec la musique pour la première fois. C’est un peu cliché, mais je pense que la musique m’a sauvé la vie. Et elle sauve la vie de beaucoup de gens. C’est un art qu’on peut emporter partout avec soi, ce qui n’est pas tout à fait le cas du cinéma, par exemple.
Mari : Oui, et pour compléter ce que je disais, maintenant que je fais des concerts tout le temps, je pense souvent à ça : tu joues devant des gens dont tu ne sais rien de la journée ou de la vie. Tu ne sais pas ce qu’ils traversent. Et en fait, tu arrives à les toucher d’une manière qui dépasse le langage, ce qui est parfois compliqué avec des inconnus. Donc oui, je pense que ça peut être très important.
Est-ce que tu dirais qu’être dans un groupe en 2026 est, quelque part, un acte politique en soi ?
Certain : Non, je pense qu’il y a beaucoup de groupes qui essaient de ne pas forcément raccrocher ça à une dimension politique. Mais en même temps, faire de la musique à plusieurs, c’est quelque chose de très spécial. Cela dit, tu n’as pas besoin d’être dans un groupe pour ça : les producteurs, les rappeurs, les DJs collaborent aussi constamment et jouent avec d’autres personnes. Donc je ne pense pas que le fait de faire de la musique ou d’être dans un groupe ait une dimension politique inhérente. Mais nous, on veut faire partie d’un mouvement, et on en fait déjà partie, un mouvement qui cherche à construire un autre monde, une autre manière de vivre, contre le capitalisme. Évidemment, on doit aussi composer avec le système dans lequel on vit, parce que le capitalisme structure tout. On est dans la modernité, donc ça influence tout. Mais au fond, tout ça reste une expérimentation. Personne ne sait vraiment quelle est la bonne manière de faire, donc on essaie, simplement.
Et si Sword II était un système politique, ce serait quoi ?
Certain : Pour moi, ce serait comme un village ou une ville où il y a une pièce remplie d’instruments, et tout le monde peut venir jouer. Les instruments appartiennent à tout le monde, et chacun a son temps pour jouer. Les sons du monde, les instruments du monde seraient en commun, accessibles à tous. Par exemple, je pense que c’est OK de chanter sur l’amour. On n’est pas obligés de chanter uniquement sur la surveillance ou l’état du monde. Je pense que beaucoup de groupes veulent justement créer un lien plus fort avec leur musique et avec ce qui se passe autour d’eux. Mais c’est compliqué de savoir quoi dire exactement, parce que tout est très complexe et on a l’impression qu’il faut tout comprendre. Mais en réalité, le monde est foutu, et les gens au pouvoir ne s’en soucient pas vraiment. Ils gardent les choses pour eux.
L’autre jour, j’ai écrit ma première chanson politique et je me suis senti comme Che Guevara. Mais il y a aussi une énorme tendresse dans votre disque. Comment vous la maintenez dans un contexte aussi étrange, aussi dur ?
Travis : C’est vraiment difficile. À ce moment-là, on était épuisés, en colère. Et en plus, on devait gérer nos vies en dehors du groupe, qui étaient déjà intenses. En fait, c’était presque impossible de ne pas être tendre. On ne pouvait pas faire semblant d’être heureux ou hyper excités.
Vous avez des jobs à côté de la musique ?
Mari : Pas vraiment des jobs « normaux ».
Certain : Oui, on a tous des situations un peu étranges comme ça. Moi je n’en parle pas trop.
C’est un peu ton monde secret, en fait.
Certain : Oui, exactement.
Et est-ce que tu dirais que le shoegaze est un espace safe pour la queerness ?
Certain : Pas forcément. Je ne pense pas.
Mari : Je ne sais vraiment pas. Je pense qu’on est des amateurs de shoegaze. Mais je ne dirais pas qu’un genre musical est intrinsèquement queer ou accueillant. Ça dépend vraiment des gens. C’est très spécifique.
Travis : Je ne suis pas d’accord. Je pense qu’il y a deux “secteurs” du shoegaze en ce moment. Tu as les gens bizarres qui font des trucs cool et intéressants, et puis ceux qui font des trucs un peu ennuyeux…
Mari : Justement, c’est ce que je dis : ça dépend des personnes, pas du genre.
Qui ferait partie de ce shoegaze « cool » et intéressant ? Bien sûr vous. Et aussi, je dirais TAGABOW.
Mari : Exactement. TAGABOW c’est génial. Full Body 2. Tout ça sonne très différent des trucs ennuyeux.
J’ai l’impression qu’un des effets de Trump aux États-Unis, c’est qu’il a rendu les groupes de shoegaze meilleurs. Cette ambiance permanente de peur a rendu la musique plus cool. D’ailleurs, je voulais vous interviewer il y a un an déjà, parce que j’avais écrit un article qui s’appelait “After the Fall”, sur la montée des groupes de shoegaze avec Wednesday, Fibonatto Horse, Hotline TNT, Full Body 2, TAGABOW J’avais interviewé TAGABOW aussi, juste après la sortie de Lotto. Et j’ai l’impression que le shoegaze au Royaume-Uni dans les années 90 était assez apolitique. Les groupes étaient peu bavards. Et aujourd’hui, j’ai l’impression que les groupes américains doivent être beaucoup plus flamboyants qu’avant.
Travis : Je pense que dans les périodes vraiment sombres, c’est là que la musique devient la plus expressive. Les émotions sombres sont plus intenses que la joie, et ça se traduit dans la musique.
Quels autres groupes faut-il suivre dans cette scène ?
Mari : On a joué récemment avec un groupe à Londres : Healing Power of Horses. Ils sont super cool. Ce n’est pas vraiment du shoegaze, mais c’est très expérimental, avec des sons intéressants.
Healing Power of Horses ? C’est comme les petits chevaux avec du piano qu’on voit dans les hôpitaux américains sur TikTok ?
Mari : Non, c’est plutôt un mélange de trip-hop et de slow core…
Certain : Mais globalement, je pense que ça dépend vraiment des gens, pas du genre. Le shoegaze, à la base, c’est des pédales, de la distorsion, des voix en arrière-plan… Donc ce n’est pas forcément quelque chose de flamboyant. Mais certains artistes, tu les reconnais immédiatement. Et c’est ça qui est intéressant dans le shoegaze au début : c’était expérimental, sans nom, sans étiquette.
Et le terme de shoegaze était même une insulte à la base. Des journalistes anglais ont vu un concert de Moose et ont dit « ils regardent leurs chaussures », parce qu’ils fixaient leurs pédales.
Mari : Vous savez quoi… j’ai vraiment envie d’aller aux toilettes.
Certain : Moi aussi… On revient !
Ok… en attendant Travis, comment as-tu commencé la guitare ?
Travis : J’ai eu ma première guitare quand je vivais en Jamaïque. Mes parents m’en ont offert une. Et j’étais déguisée en Bob Marley pour une fête. J’ai commencé à jouer dans des groupes après.
J’aime beaucoup ta présence scénique. Dans ces genres-là, les gens sont souvent très statiques, mais toi tu bouges beaucoup.
Travis : Bouger aide beaucoup. Et je pense que le moment le plus fort avec la musique, c’est autant quand tu l’écoutes seul que quand tu vois un artiste sur scène avec une vraie présence. Ça transforme l’écoute, comme une bande-son de film.
Quel a été le premier artiste que tu as vu qui a changé ta vie ?
Travis : Bad Brains. C’était un groupe punk des années 80, un groupe de musiciens noirs rastafari. Et ils étaient très en avance politiquement.
99 % des groupes de shoegaze sont blancs. Comment tu fais pour te retrouver dans ce type de musique ?
Travis : Pour moi, ça a toujours été une question de son. Et je pense que, pour revenir à la question de savoir si la musique est politique… oui, je pense que ça peut l’être, vraiment. Quand c’est fait dans un certain contexte.
Tu penses que peut-être on est tous dans une logique d’expérimentation permanente ? Ou est-ce qu’il reste encore des choses à explorer ?
Travis : Il y aura toujours des choses à explorer. Il y a tellement d’artistes expérimentaux aujourd’hui. Et certains arrivent même à toucher un public large. Et je pense que c’est super important que les gens entendent qu’il existe autre chose que ce qu’on leur sert à la radio. Quand j’ai découvert le punk ou des musiques qui n’étaient pas de la pop, j’ai eu l’impression d’être réveillé. Comme si quelque chose m’ouvrait à l’idée qu’il existe d’autres façons de vivre, d’autres façons de penser. Et aujourd’hui, il y a plein de nouveaux artistes incroyables, même en dehors du rock.
Mari : C’est bon, je suis de retour !
Certain : Moi aussi !
Parfait ! Sugarcane compare l’amour à une industrie extractive. Comment est née cette métaphore ?
Mari : Ça vient d’une expérience liée à une zone autonome et récupérée en Colombie. Il y avait une plantation de canne à sucre en monoculture, et des gens ont repris la terre. Ils ont transformé un espace détruit par l’industrie en quelque chose de vivant, presque une jungle à nouveau. Donc la métaphore vient de là. De l’idée de l’addiction au sucre, mais aussi du capitalisme, et de la possibilité de reprendre ce qui a été abîmé.
Oui… et aussi l’idée de se réapproprier son corps, si je comprends bien.
Mari : Oui, exactement.
Et donc : qu’est-ce qui arrive ensuite pour Sword II? Dans les deux, trois, quatre, cinq prochaines années ?
Travis : Déjà, là, on part à Amsterdam.
Certain : On termine la tournée, puis on rentre chez nous. On va reconstruire notre studio, le rendre vraiment confortable, chaleureux, agréable. Et ensuite on va recommencer à écrire dedans. C’est ça, le gros plan.
Peut-être un Sword III ?
Certain : Honnêtement, si on fait un morceau appelé Sword III, les gens ne pourront même plus faire la blague.
Et dernière question, que je pose toujours : quelle est la question que vous avez toujours rêvé qu’on vous pose en interview ?
Mari : C’est une très bonne question…Peut-être celle-là.