À 38 ans, Jean Felzine, éternelle gueule de jeune premier gominé, sort avec «Cinéma Permanent» son deuxième album solo. Le premier, «Chord Memory», paru en 2023, avait été bricolé pendant des mois chez lui avec des machines. Pour celui-ci, il a choisi la méthode totalement opposée, en s’entourant de trois musiciens. La grande nouveauté, c’est que cette fois, Mustang, c’est totalement fini. «Mégaphénix» (2024) aura finalement été le chant du cygne du groupe formé à Clermont-Ferrand en 2006. Sans Mustang, Jean Felzine n’a pas tardé à se remettre en selle avec un disque très personnel.
Le dernier album de Mustang date de 2024. Et vous voilà désormais en solo. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Je ne tiens pas trop à m’étendre là-dessus, on n’a pas spécialement communiqué mais disons qu’il y a eu des désaccords. Et puis, ce qui a un peu entériné tout ça, c’est le décès l’année dernière de Rémi Faure, le batteur historique du groupe. Il ne jouait plus avec nous mais avait fondé le groupe. C’était un morceau de l’âme de Mustang. Sa disparition a été comme un signe.
Le deuxième titre de l’album, Adieu, évoque un peu tout ça…
Je l’avais écrite avant le décès de Rémi mais oui, la séparation de Mustang, c’est un peu un adieu à 20 ans de ma vie quand même.
Comment est né cet album ?
Quand la rupture s’est opérée, j’étais déjà en train d’écrire beaucoup de chansons. Bizarrement, c’est un album qui s’est écrit très facilement. J’ai dû composer 30-35 chansons en un mois, au printemps 2025. Une par jour en quelque sorte. Ça m’a permis de surmonter la séparation. Sinon, je serais resté chez moi à me morfondre en me demandant ce que j’allais faire de ma vie… Comme souvent dans ma vie, les chansons m’ont sauvé la peau. Et puis j’ai toujours rêvé de faire un disque acoustique, sans chimie, sans synthétiseur, en faisant venir d’autres musiciens, notamment des guitaristes. Je me défends à la guitare mais je ne sais pas tout faire. C’est précieux d’accueillir d’autres sensibilités.
Cela reste pourtant un disque personnel. Vous y abordez des thèmes particulièrement sensibles, comme la fin de vie de votre père…
La mort, l’amour, l’argent, ce sont des thèmes inépuisables ! J’avais déjà évoqué le décès de mon père dans des chansons de Mustang. Il est décédé il y a longtemps mais j’arrive à un âge, 38 ans, où j’ai des copains qui perdent à leur tour leur parent. Ça a ravivé des souvenirs.
De là à décrire dans Un homme peut-être cette scène incongrue où vous tenez le sexe de votre père pour l’aider à uriner…
La bite à papa ! L’expression est trop bonne. La bite à papa, c’est facile à chanter. Je ne me mets pas de limite quand j’écris une chanson. Si je trouve que le thème est bon… Cela n’a pas été une chanson difficile à écrire bizarrement. De toute façon, j’essaie de prendre un minimum de temps sur une chanson, de ne pas y passer plus d’un jour ou deux et de prendre des décisions très vite, quitte à ce qu’elles soient pas très bonnes… Ça m’est arrivé d’écrire le premier couplet et le refrain est venu deux ans plus tard, mais c’est trop de temps pour une petite chose quand même qu’est la chanson.
Comme Gainsbourg, vous pensez que c’est un art mineur ?
Je suis d’accord avec lui. Il n’y a pas beaucoup de choses à apprendre pour faire une chanson. Quelqu’un qui vient d’acheter une guitare et qui apprend trois accords, il peut écrire une chanson magnifique. Quelqu’un qui n’a pas étudié la peinture, l’architecture, ça va être plus compliqué. La chanson, c’est démocratique.
Vous y travaillez quotidiennement ?
J’essaie de prendre des notes tous les jours. Je me suis beaucoup discipliné ces dernières années parce que si je suis obligé de sortir régulièrement des disques pour vivre. C’est parfois chiant, j’aimerais bien prendre une année sabbatique et faire le tour du monde mais j’ai pas de blé. En même temps, ça donne de l’énergie. C’est à la fois un plaisir et un métier. Un artisanat dans lequel on s’améliore. Certains pourraient parler de métier passion. Après, il y a tout ce qui est satellite et qui est pénible. Ça prend du temps et de l’énergie d’attirer l’attention sur ce qu’on fait.
Vous avez toujours eu un succès critique mais pas populaire. C’est compliqué à gérer ?
Je regrette surtout de ne pas jouer plus parce que j’adore être sur scène. Les deux choses que je préfère, c’est écrire des chansons et chanter sur scène. C’est mon métier. Si j’étais pâtissier, mon plaisir serait de faire des gâteaux et de regarder les gens les manger ! C’est vrai qu’il y a une certaine reconnaissance dans la presse mais il y a un plafond de verre que je n’ai jamais percé. C’est un mal pour un bien parce que ça me donne de l’énergie pour continuer et ne pas me reposer sur mes lauriers. Je ne cherche pas la séduction directe du public, j’essaie de faire les chansons qui me plaisent le plus et advienne que pourra.
L’écriture de ce disque a été facile, nous disiez-vous. Et son enregistrement ?
C’est peut-être le disque le plus facile que j’ai réalisé. On l’a enregistré en 6 jours, voix comprise. Totalement à l’opposé de mon premier disque solo (Chord Memory en 2023) qui m’avait pris plusieurs mois de bricolage. Là, je voulais qu’on aille dans un beau studio, avec une belle acoustique et que l’on enregistre vite.
Qu’est-ce que l’approche acoustique de Cinéma Permanent change ?
Je ne voulais pas m’égosiller sur ce disque. Je sortais d’une tournée avec Mustang avec de grosses guitares. J’avais envie de plus de douceur. Tous projets confondus, c’est le neuvième album que je réalise et j’avais envie d’essayer des trucs que je n’avais jamais faits. D’écrire des chansons que je peux jouer dans la rue sans micro et qui puissent fonctionner comme ça. Aujourd’hui, j’entends beaucoup de musique informatique. On dit souvent électronique, mais elle est plus informatique qu’électronique, parce que ça sort de l’ordinateur. Ça peut être bien mais je me suis dit : si les Russes attaquent et qu’on n’a plus de wifi, ça devient quoi, mon métier ? Je voulais être un peu le barde dans Astérix.
Il finit souvent bâillonné à un arbre…
C’est vrai ! Disons que c’est plus un truc survivaliste. Il me fallait des chansons que je puisse facilement jouer après l’Apocalypse. Je pense aux chanteurs dans le métro. J’ai beaucoup de respect pour qui a le courage de chanter dans la rue. Je n’ai jamais osé le faire, j’y serais peut-être contraint un jour. J’ai beaucoup travaillé les chansons à l’état de mémo d’iPhone, vraiment sans rien, pour qu’après les arrangements soient de l’ornement, mais que la chanson elle-même, le squelette, soit hyper solide. Et ça, on le sent quand on joue une chanson sur scène. Il suffit juste de plaquer les accords, de chanter et elle fonctionne.
Vous aviez des modèles en tête pour ce disque ?
Un truc tout bête, c’est Brassens. J’adore comment sonnent ses disques. Parce que bon, Brassens, on parle toujours des textes alors que c’est un mélodiste. Quand on est musicien, et si on reprend du Brassens, qu’on met les mains dans le moteur, on trouve que les harmonies sont belles, qu’il y a des tensions, des trouvailles. La formule est simple, c’est guitare, contrebasse et parfois une deuxième guitare et à partir de ça il peut laisser libre cours à sa créativité sur les mélodies, les textes. Donc oui, pour Cinéma Permanent il y a du Brassens, des trucs de folk, de Bob Dylan, Mississippi John Hurt. J’envisageais cet album comme un disque de folk, ce qu’il n’est pas tout à fait. Ça reste aussi un disque de pop et de chanson française.
Parlons quand même des textes, de vos textes. Chez vous, ils sont parfois au second degré, souvent incisifs… On ne sait jamais sur quel pied danser…
Je vois ça comme des couleurs ou des saveurs en cuisine. Je peux avoir envie de faire un plat très épicé, cinglant, ou un plat très rond, plein de crème, de sucre. Parfois même, j’aime bien avoir plusieurs saveurs dans une seule chanson. Je n’ai jamais fait de disque monolithique. Il y a des artistes qui font ça très bien, mais moi j’aime que ce soit un peu kaléidoscopique, avec une chanson très naïve, une chanson très corrosive…
Vous êtes souvent comme ça, sur le fil. On ne sait pas si c’est du lard ou du cochon !
Ça crée de l’attention chez l’auditeur ! Tout le monde a fait des chansons sur la mort, sur l’amour, des chansons politiques, des chansons satiriques. Alors il faut essayer de trouver un angle pour que la chanson mérite d’exister, qu’elle soit un peu neuve. J’essaie d’être honnête. Par exemple, le gars qui dit : y a que moi qui travaille. J’avais un pote qui disait ça, j’ai connu un patron aussi comme ça. Et puis, moi comme tout le monde, ça m’arrive de pester contre les incompétences administratives. Évidemment, c’est faux, y a plein de gens qui travaillent mais ça fait un bon titre, c’est marrant à chanter. Et puis ça me permet de m’interroger sur ma propre connerie.