Kim Deal, Black Francis, Dave Lovering, Joey Santiago : Pixies par Kevin Westenberg | © 4AD
Kim Deal, Black Francis, Dave Lovering, Joey Santiago : Pixies par Kevin Westenberg | © 4AD

Météorique par sa trajectoire, sa musique et son irrésistible radicalité, association improbable de personnalités qui n’avaient rien à se dire, Pixies (1986-1992 puis à nouveau actif depuis 2004) a eu une influence sur le rock dont très peu de groupes peuvent s'enorgueillir. Magic public les bonnes feuilles de l'article d'ouverture de son livret spécial consacré à Pixies.

Pixies s’est séparé en 1992. Magic est né en 1995. Et nos lecteurs nous ont demandé un numéro spécial Pixies, dans cette collection Magic 30 conçue pour célébrer le trentième anniversaire du magazine.

Cherchez l’erreur ? Y’a pas d’erreur.

Pas même un malentendu. Au contraire : en nous demandant un livret dédié à un groupe qui avait disparu avant même notre histoire commune, nos lecteurs ont affirmé, à leur élégante façon, ce que nous savons tous depuis des décennies, contemporains ou non du quatuor : l’influence de Pixies sur le rock mondial est quasiment inqualifiable tellement elle est massive.

Magic 30
Magic 30, Volume 6 : Pixies (sortie septembre 2026)

Et s’il n’y a pas d’histoire commune, il y a bien une préhistoire gorgée de sens. Avant Magic, il y eut les douze numéros de Magic Mushroom entre 1991 et 1995. Au cours de cette période, le fanzine fut en France l’ambassadeur quasi officiel du label 4AD (premier numéro de cette série, tiens donc), de ses artistes et de son emblématique graphiste, Vaughan Oliver, auteur en 2004 du visuel qui devait servir de couverture au hors-série Pixies de Magic.

Le 4 juin 1991, pour le vernissage d’une exposition organisée par l’équipe du journal avec le CRDC de Nantes à La Villette, sur l’œuvre d’Oliver, Black Francis s’était déplacé et avait donné un set en solo entièrement composé du répertoire de Pixies. Avant même cela, Philippe Jugé, cofondateur du magazine, fut aux premières loges des débuts de Pixies en France : parmi la trentaine de spectateurs du concert du 11 avril 1988 à l’Élysée-Montmartre, un festival 4AD rassemblant à Paris le quatuor de Black Francis avec ses aînés de Throwing Muses et The Wolfgang Press, et probablement comme premier acheteur du maxi Come On Pilgrim en 1987, un jour de concert de Clan of Xymox à Angers, sans le moindre indice sur la révolution rock qui se trouvait sous ses sillons.

Pixies (1986-1992), le groupe de rock le plus influent du monde

Charles Thompson aka Black Francis (leader), Kim Deal (basse), Joey Santiago (guitare) et Dave Lovering (batterie) allaient en quelques années (1986-1992) former le groupe de rock le plus influent du monde, sans le rechercher. Ils ont écrit à huit mains les principaux articles de la Constitution qui devait bientôt porter Nirvana, PJ Harvey, Radiohead et beaucoup d’autres sur le trône de nos imaginaires et de nos enthousiasmes bien réels.

De ce succès, ils furent – globalement, même si tout se débat, car ils remplissaient déjà des Zéniths – privés du temps de leur splendeur. L’une des raisons pour lesquelles Black Francis aurait brutalement mis fin à l’histoire du groupe est précisément qu’en tournant dans les Arénas en première partie du U2 d’Achtung Baby, il aurait réalisé qu’il plafonnait dans cette configuration et que ce niveau supérieur de gloire et de reconnaissance auquel il aspirait, il irait le chercher seul. L’avenir lui donnerait tort ; Pixies serait rapidement un souvenir mythique dont même ses admirateurs solo seraient nostalgiques.

Pixies, tous les témoins de l’époque le confirment, ne pouvait pas durer, mû par une dynamique interne toxique, essentiellement entre Black et Deal, deux fortes têtes peu enclines au partage de la lumière en dépit du miraculeux accord de leurs timbres et intonations. Mais le choc causé par les tournées et les disques de leur groupe avait déjà laissé une empreinte définitive.

Dave Lovering, Joey Santiago, Black Francis et Kim Deal : Pixies par Kevin Westenberg | © 4AD
Dave Lovering, Joey Santiago, Black Francis et Kim Deal : Pixies par Kevin Westenberg | © 4AD

Deux fois, il a fallu utiliser le conditionnel pour entrer dans cet article. Donner sur Pixies un récit documenté avec l’indicatif à tous les étages n’est pas chose aisée. Il n’y a pas de groupe culte sans mythe fondateur. Pas d’œuvre passée à la postérité sans légende urbaine que le temps aura forcément déformée. Le goût très relatif de Frank Black pour la confession, sa mauvaise foi légendaire, son absence souvent perceptible de raisonnement conscient sur la gestation de ses chansons eurent vite fait d’entourer les témoignages enregistrés sur Pixies d’un halo de fragilité. La notion même de source primaire est à prendre avec des pincettes pour un groupe formé de taiseux sans symbiose interpersonnelle.

«Nous ne nous parlons pas beaucoup entre nous, lâche Frank Black dans le documentaire Comeback No One Expected. Pas que nous ne nous aimions pas, c’est juste notre façon d’être.» L’histoire commune de Pixies n’existe pas : il existe une histoire reconstituée tel un puzzle entre ce que les artistes ont bien voulu lâcher, ce que les témoins directs ont ajouté, ce que les admirateurs ont bonifié.

L’histoire d’un gang qui peut tutoyer le Velvet Underground, Buzzcocks et Nirvana parmi les légendes du rock capables de faire coïncider énergie primale, mélodies racées et textes frappants s’articule autour de cinq disques incontestables, chéris quasiment à parts égales par leurs admirateurs : le minialbum Come On Pilgrim (1987), les LP Surfer Rosa (1988), Doolittle (1989), Bossanova (1990) et Trompe le Monde (1991), résultats fracassants d’une troupe en déséquilibre permanent et en furie créative aussi puissante que peu contrôlée.

Réglons ici le cas de l’éléphant au milieu de la pièce. Oui, Pixies est un groupe à nouveau actif depuis son retour sur scène en 2004. Oui, il enregistre à nouveau des disques inédits depuis 2014. Mais – sans remettre en cause le côté entraînant des prestations scéniques qu’il nous a été donné d’apercevoir – nous rédigeons ce livret en considérant que cette deuxième carrière est d’importance picrocholine à côté de la première. Elle est la conséquence presque fatale de la première, mais elle en est, au mieux, l’ombre – même pas envahissante, reconnaissons-lui cela. Il y avait une demande croissante pour revoir Pixies une décennie après leur séparation. L’offre a suivi, assurant enfin à Black et ses partenaires les dividendes de leurs années passées en éclaireurs de l’underground.

Ce guide d’écoute sera centré sur ces années d’odeurs de bière, de joints et de caniveaux (on n’invente rien, vous allez le voir), ces disques culte (le «carré magique» comme nous l’avons baptisé dans le volume 1 de notre hors-série sur les années 1990), leur impact instantané, leurs répliques jusqu’à nos jours – et leurs légendes pas totalement tranchées.

Vous venez de lire un cinquième du grand récit d’ouverure de notre livret Magic 30, volume 6 – Pixies

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