CHANEL BEADS
Your Day Will Come
(JAGJAGUWAR) – 26/06/2026

Il n’y a pas que le titre de Your Day Will Come qui le rapproche de Your Day Will Come, premier album de Chanel Beads paru en avril 2024. Il y a aussi… son contenu. On pourrait presque ressortir mot pour mot tout ce qu’on écrivait à propos de ce premier très bon projet de «««pop»»» (les guillemets sont ici essentiels), fantomatique à souhait, qui sonne comme lorsqu’on oublie de changer la vitesse de sa platine et qu’on écoute un 33 tours en 45 tours, ou l’inverse. On retrouve cette «musique post-apocalyptique faite d’Auto-Tune spectral, de progressions lancinantes au violon – ou au clavecin, ou au piano, ou à n’importe quel instrument un peu noble –, évoquant Steve Reich, sur lesquelles viennent danser samples aventureux, synthés ténébreux, guitares irréelles, percussions non identifiées et autres bidouillages informatiques», comme je l’écrivais à l’époque. Your Day Will Come déborde, toujours, d’une poésie aussi flottante que singulière. Tout semble léviter, plus ou moins paisiblement, au fil de ces quatorze morceaux portés par le souffle créé par des kicks que Shane Lavers réécoutait en plaçant son visage au plus près de ses enceintes de monitoring, transposition directe du numérique en sensation physique. Paroxysme de l’album de la débrouille, enregistré avec «n’importe quel micro se trouvant à proximité», Your Day Will Come sonne comme un rêve.
Pas dans le sens de la dream pop, même s’il s’en rapproche parfois, mais dans celui de cette uncanny valley qui vous fait vous demander «c’était quoi ce bordel ?» quand vous vous réveillez en sursaut. Un océan sonore, où tout se dilate au gré des vagues et des pulsations. Les voix, qu’il s’agisse de celle de Lavers ou de ses collaborateurs – dont le violoniste Zachary Paul et la guitariste Maya McGrory, déjà présents lors de la première naissance de Your Day Will Come –, sont le plus souvent enduites d’un vocodeur fantomal, quand elles ne sont pas enregistrées à cette distance limite où le micro commence à davantage capter les bruits ambiants que le chant lui-même. Et peu importe l’instrumentation – synthé ou guitare, violon ou boîte à rythmes –, tout paraît provenir d’un lecteur cassette au mécanisme endommagé, qui ondulerait la bande et ralentirait le temps. Ce second Your Day Will Come ne contient peut-être pas un morceau aussi saisissant qu’I Think I Saw, mais elle gagne en consistance et en cohésion. Un complément bienvenu plus qu’une révolution. Et des morceaux comme Spirit Showing, Song for the Messenger, The Coward Forgets His Nightmare, Outside Your Life ou la fabuleuse Tyler Richards méritent largement qu’on se perde une nouvelle fois dans les méandres du cerveau torturé de Shane Lavers. Et peut-être que, de cette manière, notre jour viendra lui aussi.
Jules Vandale ••••°°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
PIXIES
Complete B. Sides:1988-97
(4AD) – 26/06/2026

Les années 1990 sont l’époque chérie des CD singles dont le format a aujourd’hui disparu. Prolongement des «maxis» et nouveau support des «faces B», il permettait à des groupes prolifiques d’offrir des titres qui ne figuraient pas sur les albums et aux fans de profiter, en happy few, d’inédits, traqués avec ferveur. Souvent accessoires, ils se révélaient aussi comme des pépites secrètes. Dans sa première période, la plus créative, Pixies a non seulement sorti à un rythme effréné un album chaque année entre 1987 et 1991 (cinq disques marquants) mais a multiplié les EP brillants. Ils ont déjà été compilés en 2001 et sont aujourd’hui réédités (avec quelques titres live en bonus). Bienheureux sont les fans récents du groupe – dont le public se rajeunit – qui pourraient découvrir ces trésors cachés. On compte en effet dans cette niche parmi les meilleurs titres du groupe : Into the White, Bailey’s Walk, Manta Ray… La période Doolittle est la plus inspirée (le groupe marche sur l’eau). Il y a aussi des reprises (deux de Neil Young) et une d’un titre cocomposé pour la BO d’Eraserhead par David Lynch (le mythique In Heaven). Les sessions de Trompe le Monde ont laissé aussi quelques chutes intéressantes (l’instrumental trash Narc).
Rémi Lefebvre ••••°°
SORTIE DOUBLE CD, DOUBLE VINYLE ET NUMÉRIQUE
BETH ORTON
The Ground Above
(PARTISAN RECORDS) – 26/06/2026

C’est un disque qui appartient à la famille des albums en crue : Pieces of a Man de Gil Scott-Heron ou Astral Weeks de Van Morrison. Un disque de chansons qui, dans leur urgence, sortent de leur lit, rompent les digues, recouvrent les plaines sages et brouillent les formats. Cela fait plus de trente ans que la voix éraillée de Beth Orton déborde ici et là : elle s’illustra dans les années 1990 aux côtés des Chemical Brothers, posa les bases du folktronica mais sitôt cette esthétique nommée, elle s’en échappa. Peu importe le tissu dont il se drape, son chant va, sauvage, indocile. The Ground Above, neuvième album de l’Anglaise, propose un rock cotonneux vrillé de jazz libre, au fil de huit titres qui prennent leur temps. Entourée d’un groupe exceptionnel, comprenant le multi-instrumentiste Shahzad Ismaily et le trompettiste Christos Stylianides, elle explore en chacun des titres des souvenirs marquants (une amitié, une rupture, un deuil, une maternité). Mais ceux-ci, exempts de nostalgie, sont les starting-blocks à une course tête baissée, des tremplins pour climax émotionnels. Sur le final Otherside, elle célèbre le chant auroral des oiseaux. «Ils se disent simplement : “Je suis encore là.”». Telle Beth, dans un monde incertain, ils chantent, tenaces. Ce sont des survivants.
Pierre Lemarchand •••••°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
COUR DE RÉCRÉ
2
(MUSIQUE.EXE / DISKRETE MUSIC) – 26/06/2026

Le (désormais) duo Cour de récré porte parfaitement son nom. Nos lecteurs qui ont eu l’âge de voir exploser Pixies, Nirvana et Oasis dans leur prime jeunesse trouveront un air de famille troublant avec des sonorités et des mélodies comme issues de leur premier mange-disque ou de leur deuxième Game Boy. La bataille de la légitimité fait rage au long des dix titres de 2, troisième chapitre du projet de Stanislas Batisse, ici en duo avec Marion Josserand (Jokari, Boost 3000). Pour situer les choses, le Banana Split de Lio sonne comme une reprise du Velvet Underground à côté de La Ballade de Monsieur de C., En vide-grenier ou La Locomotive. Sous leurs atours d’élèves de CM2 sous LSD, Batisse, Josserand et leur partenaire de label Alexis Lumière – du label rennais musique.exe, centré sur la musique de jeux vidéo et le nostalgic core – savent parfaitement ce qu’ils font. Cette musique interroge les tentations de la fuite par la léthargie ou l’hyperactivité. Sous ses dehors de bonbon trop sucré, le disque porte un désir ardent de régression et la nostalgie d’époques jamais vécues, mais jugées par principe supérieures à la nôtre. Avec ces comptines pour adultes collés à leur joystick plutôt qu’à la vraie vie, il teste nos résistances de mélomane endurci et notre définition du bon goût. Au pire une vraie curiosité sur l’art d’être moderne en 2026 ; au mieux l’une des propositions francophones les plus originales de l’année.
Cédric Rouquette ••••°°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
E.VAX
Just Like Fire
(BECAUSE MUSIC) – 26/06/2026

On connaissait Evan Mast comme moitié de Ratatat, artisan d’un électro-rock instrumental aussi ludique que spectaculaire, ou comme producteur de l’ombre pour Jay-Z, Kanye West ou Kid Cudi avec qui il compose Pursuit of Happiness un des hymnes les plus marquants de son époque. Avec Just Like Fire, troisième album sous le pseudo de E.VAX, l’Américain emprunte une autre route : celle du sample, ou plutôt de sa déconstruction. Conçu entre New York et une chambre d’hôtel vietnamienne, l’album est né d’une série de contraintes volontaires : travailler vite, en solitaire, et ne construire sa musique qu’à partir d’échantillons. Rattrapé par des problèmes de droits, Mast a dû réinventer une grande partie du projet et ne garder que les fragments vocaux décomposés pour les réintégrer dans ses paysages mélancoliques et mouvants. De l’ouverture lumineuse de BEO à la beauté fantomatique de Say, construit autour d’un sample méconnaissable de Lovefool des Cardigans, Just Like Fire cherche moins à provoquer l’euphorie qu’à nous faire partager les émois musicaux de son adolescence (When I’m Gone). Le résultat est plus intime que démonstratif mais Mast livre sans doute son disque le plus libre et le plus vivant.
Cédric Barré ••••°°
SORTIE VINYLE ET NUMÉRIQUE
BORIS MAURUSSANE
Tears of English Town
(WW2W / HOT PUMA RECORDS / BELIEVE) – 26/06/2026

L’Overture du deuxième album de Boris Maurussane, glissant en un changement de tonalité d’un glouglou de synthétiseurs grésillants à la ligne claire d’un radieux instrumental beach-boysien (guitare brossée, violons caressés, basse ronde), annonce, tel un rayon de soleil perçant des nuages orageux (on appelle ça une «gloire» en peinture), la dialectique à l’œuvre dans Tears of English Town : comme une dissonance cognitive entre le trouble et la clarté, l’inquiétude et la joie, l’enfer et la grâce. La peur du déluge (Triangle), l’effroi devant l’incendie (Sur pilotis), l’anxiété devant le dérèglement des saisons (The End Is on Its Way), les idées noires (Tears of English Town), n’ont sans doute jamais trouvé expression plus lumineuse qu’ici. Comme chez tous les tenants de cette belle pop française (les amis Olivier Rocabois, Dorian Pimpernel, Julien Gasc, Mehdi Zannad), c’est une musique sous influences (MPB, pop baroque, de Canterbury, jazz arrangé, impressionnisme français), savante et luxuriante, inspirée par les hautes ambitions de Brian Wilson. L’harmonie est bien le fil rouge de cette véritable symphonie pop, portée par la voix haute (rappelant Laetitia Sadier, Robert Wyatt), à la limite du chancellement, de Maurussane. l’ensemble formant comme une boucle, un cercle, un accord. Parfait.
Wilfried Paris •••••°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE