Aldous Harding défend son album "Train on the island" sur scène. Nous étions au Festival Rush, à Rouen, dans les Jardins de l'Hôtel-de-Ville, jeudi 11 juin 2026.
Le concert happe dès lors qu’Aldous Harding apparaît : sa démarche hésitante, à la claudication légère, ses mains qui circonvoluent et ses yeux écarquillés, lentilles sans filtre des pensées qui se précipitent et se cognent dans sa tête, miroirs des merveilles et des affres du monde autour. Cette minute annonce ce qui contribue à faire de l’art de Harding un art à part : ses silences, ses troubles, sa versatilité et son imprévisibilité – une manière pointilliste de suspense. C’est du silence et, pourtant, c’est déjà sa musique. La scène qu’elle foule, à peine, est nichée au creux du vallon des anciens jardins de l’abbatiale Saint-Ouen, surplombée par le chevet de la vieille église rouennaise, plongeant dans un bassin à poissons. Le ciel est mauvais, la pluie menace, le vent souffle et l’on se dit que c’est un temps idéal, sur le fil du rasoir, pour les chansons en équilibre de la funambule néo-zélandaise. L’équipe du Festival Rush a fabriqué un théâtre de verdure, un lieu idéal pour sa comédie.
Silhouette longue de Pierrot, coupe à la garçonne, visage de farine aux angles soulignés d’encre noire, deux yeux comme des pièces découpées dans le tissu du ciel. Oscillant entre étonnement et dessillement, le regard d’Aldous fouille le public mais, en vérité, on sait que c’est ailleurs qu’il se fiche – plus loin, au-delà des flèches du haut portail, derrière les cimes des platanes et des marronniers. Et, à coup sûr, au plus profond d’elle-même. C’est son corps qui nous parle et, dès lors, coupe court à toute fonction du langage. Peut-être un « Yeah », un ou deux « Thank you » et un « Cold » lâché dans un frisson, quand son blouson de satin échoue à la protéger tout à fait du froid. « Cold » – un message minimal, un signal faible, une impulsion courte de Morse, un mot d’enfant. Un des fils ténus qu’Aldous noue entre elle et les spectateurs, en dehors des codes repassés de la pop. C’est dans les gestes centenaires de Sarah Bernhardt et du mime Marceau, prolongés par Lindsay Kemp puis David Bowie et Kate Bush, passés au tamis de son imagination, qu’on décèle peut-être une filiation.
Aldous Harding, déjà, est un personnage, qu’inventa un jour de jeunesse Hannah Sian Topp, en accommodant un prénom de garçon au nom de remariage de sa mère. Ainsi décollée d’elle-même, la chanteuse peut se dédoubler : il y a la femme au timbre grave, un peu lasse, et il y a une deuxième Harding, au chant haut et empli de détermination, qui croise le fer avec la première. Sur le métier musical tissé par ses quatre musiciens, méticuleusement disposés autour d’elle, s’entrelacent les fils du temps – enfant, vieillarde, femme à l’abandon ou défiante – et la palette des humeurs – hautaine, espiègle, inquiète, menaçante – ; Aldous est tout cela à la fois.
Aldous Harding se meut dans le jour finissant
La batterie, la basse, la guitare acoustique, la harpe et les claviers créent les décors stylisés au sein desquels elle jette ses personnages. Dans ses chansons s’entre-tissent les mondes du réel et du rêve. Branchée sur les arcanes de son inconscient, sa musique nous perd en l’expression tout en contrastes de ce qui se trame en elle, dans les dédales de ses sentiments. L’artiste sculpte les chansons comme on croque un caractère : la fantaisie, la joie, une tristesse sourde, une mélancolie arc-en-ciel. On le devine : chacune de ses chansons contient des fragments de son histoire personnelle ; livrés ainsi, comme les pièces d’un puzzle incomplet, ils revêtent le statut de mystères entiers, clés secrètes d’une énigme insoluble. Des flashes, des images jetées comme les morceaux déchirés d’une photographie perdue.
Aldous Harding se meut dans le jour finissant. Elle étire le temps et occupe, à sa manière si singulière, l’espace. Elle a tracé, à force de notes, de mots et de jeu entre son corps et la lumière, les accolades d’une parenthèse. Elle serre sa guitare acoustique comme on berce un enfant ou agrippe le fruit inespéré d’un larcin. Danse comme l’on danse la première fois de sa vie, les membres un peu raides, tout à la surprise d’un corps qui se déplie. Se penche sur son micro comme on affronte un vent contraire. S’allonge, yeux fermés, sourire aux lèvres, écoutant sa chanson se poursuivre sans elle, se dissipant en volutes dans l’atmosphère. S’assoit et songe, goûtant quelques gorgées de silence, ses quatre musiciens suspendus à l’imperceptible signe qui remettra en branle ce monde étrange cerné par le carré net de la scène ; enclenchera une musique nouvelle.