"It Better Be Something Great" : c’est ainsi que les Westside Cowboy avaient baptisé leur premier EP, paru en 2025. Un titre-programme, presque une prophétie. Depuis, le jeune quatuor de Manchester a assuré – au propre comme au figuré – les premières parties européennes de Black Country, New Road et de Geese, avant de confirmer toutes les attentes avec "It Goes On", un premier album ébouriffant qui tient largement les promesses de ses débuts. Extraits d'une rencontre plus longue avec Aoife Anson O'Connell et Reuben Haycocks autour de l’un des grands disques de cette rentrée.
Qu’est-ce qui vous attire dans cette mythologie américaine ? Les cowboys, tout cet imaginaire qui semble traverser votre musique ? Est-ce simplement la simplicité des accords ou est-ce quelque chose de plus profond ?
Reuben Haycocks (guitare / voix) : C’est une relation assez étrange. Évidemment, nous ne partageons pas vraiment les positions politiques de l’Amérique. Et plus largement, il y a beaucoup de choses dans ce qu’est devenue l’Amérique auxquelles nous n’adhérons pas. C’est même assez triste de ressentir ça. Parce qu’en même temps, nous avons grandi avec les films américains, les musiciens américains, toute cette culture. Alors on s’est dit qu’on pouvait prendre toutes ces influences et les transformer en quelque chose qui nous ressemble. On ne veut pas faire du cosplay. D’ailleurs, le nom Westside Cowboy n’était peut-être pas la meilleure idée, parce qu’on n’a jamais eu envie d’être des cowboys à cheval. On aime sincèrement l’Angleterre. Même si, évidemment, nous ne sommes pas non plus d’accord avec une bonne partie de la politique britannique. Mais nous avions besoin de faire passer tous ces éléments américains à travers notre propre regard.
Aoife Anson O’Connell (basse / chant) : Oui, pour mieux les comprendre. Au départ, on parlait beaucoup de ça parce qu’on jouait essentiellement des reprises de skiffle. Et le skiffle, d’une certaine manière, c’est déjà la réponse britannique à la musique country. Nous avons tous grandi dans différentes versions de ce qu’on pourrait appeler «le milieu de nulle part». Et c’est exactement ce que tu disais : quand on grandit avec toute cette influence culturelle américaine, surtout quand on a notre âge, on se construit une image très particulière de l’Amérique. L’Amérique de notre enfance est très différente de celle qu’on découvre en vieillissant. C’est une sorte de monde de rêve où tout est plus grand, plus brillant. Il y a des musiciens incroyables, des films extraordinaires, des séries géniales. On a l’impression que tout est possible. Et tout semble baigné dans cette espèce de lumière dorée.
Pour revenir à It Goes On, vous parlez souvent, à propos de l’album, d’une émotion que vous appelez “the yank”. Déjà, est-ce que ça a un rapport avec «yank» au sens de «Yankee» ?
Aoife : Non, pas du tout. Enfin, si tu veux l’interpréter comme ça, pourquoi pas. J’essaie toujours de trouver la meilleure façon de l’expliquer… Le « yank », c’est davantage une sensation émotionnelle. La meilleure manière de le décrire, c’est que dans beaucoup de morceaux de Future Islands, notamment sur In Evening Air, il y a toujours certains enchaînements d’accords ou certains mouvements harmoniques qui provoquent une émotion extrêmement forte, presque écrasante. Et je pense que beaucoup d’artistes ont trouvé leur propre manière de produire cet effet. Nous, on avait envie que ça arrive plusieurs fois sur ce disque.
Est-ce que c’est quelque chose que vous recherchez consciemment pendant la composition ? Est-ce que vous essayez des dizaines d’accords jusqu’à trouver celui qui «yanke» ? Ou est-ce que vous composez normalement et vous vous rendez compte après coup que le morceau possède cette qualité-là ?
Reuben : Je pense que dès le départ, il y a toujours quelques petites miettes de cette idée. Parce que la plupart de nos chansons sont construites autour du «yank», d’une manière ou d’une autre. Ou au moins autour de l’idée qu’il y aura un moment de ce genre quelque part dans le morceau. Ensuite, quand on se retrouve en répétition une semaine plus tard ou quelque chose comme ça, on identifie précisément où se trouve ce moment-là et on commence à le développer, à le rendre concret. Donc je dirais que c’est un peu des deux.
Aoife : Et ce n’est pas toujours un moment précis non plus. Parfois, c’est juste une toute petite chose. Parfois, c’est un changement d’accord. Parfois, c’est un pont. Parfois, c’est simplement l’atmosphère générale du morceau, sa vitesse ou son énergie. Ça peut prendre plein de formes différentes. Mais je crois qu’on essaie toujours de donner à nos chansons une sorte de réceptacle émotionnel, quelque chose qui contient ce sentiment.
Dans le clip de Kick Stone (The Boys), On y voit le FC United of Manchester. Qu’est-ce que représente le FC United of Manchester pour vous, au-delà du football ? Parce que vous dites que le club porte un certain état d’esprit qui est aussi important pour Westside Cowboy. Comment avez-vous créé ce lien avec eux ?
Aoife : Le club appartient à ses supporters. C’est un club antifasciste, anti-millionnaires, très socialiste. Et ils invitent des groupes locaux de Manchester à jouer avant les matchs. Paddy y avait joué avec un autre groupe appelé Holly Head, qui a d’ailleurs sorti une chanson aujourd’hui. Donc Paddy y a fait un concert. Et l’ambiance est vraiment magnifique, parce que ça va à l’encontre de ce qu’on imagine parfois être la mentalité d’un supporter de football. On a l’impression de retrouver ce que le football était à l’origine. Ça ressemble vraiment à quelque chose de profondément communautaire. Et on a tout de suite trouvé que ça correspondait énormément à la manière dont nous voulions fonctionner nous-mêmes. On trouve que leur façon de gérer le club est incroyable. Et on avait envie de célébrer ce qu’ils ont réussi à construire.
Reuben : Ça me fait aussi repenser à ce qu’on disait au début sur la politique et sur notre amour pour l’Angleterre. Il se passe des choses horribles partout dans le monde. Et en Angleterre, en ce moment, on a un vrai problème avec l’extrême droite. Des choses comme le football ou le patriotisme britannique pourraient être formidables, mais elles sont récupérées et détournées vers quelque chose de très laid. Ce qui est génial avec le FC United, c’est qu’on y sent une vraie fierté de la communauté et du football. Je ne sais pas… Avec Westside Cowboy, j’essaie souvent de trouver une manière d’exprimer à quel point nous sommes patriotes. Enfin, patriotes dans le sens où nous aimons profondément ce que l’Angleterre représente pour nous. Nous sommes fiers de toutes les personnes et de tout ce qui la compose. Et je ne pense pas qu’on devrait laisser ces choses-là être confisquées. Enfin, pas tout ce qui compose l’Angleterre.
Votre premier EP s’appelait It Better Be Something Great. Et je suis sûr que beaucoup de gens vous ont découverts grâce à vos EP ou à vos tournées avec BCNR ou Geese. Ils s’attendent donc à ce que It Goes On soit « quelque chose de grand ». Et il l’est. Comment vivez-vous ces attentes ? Est-ce excitant ? Grisant ? Ou plutôt une source de pression ?
Aoife : Je pense que, même si nous ne croyons pas avoir fait le meilleur album du monde, je peux parler au nom du groupe en disant que nous en sommes vraiment fiers. Nous avons l’impression d’avoir réalisé un premier album qui nous ressemble sincèrement. Bien sûr, il y a toujours une peur liée au regard des autres. Mais cette fois, plus que jamais auparavant, je crois que nous sommes vraiment à l’aise avec le fait de sortir cette œuvre.
Reuben : Et puis ça dépend aussi du jour où tu nous poses la question. Si tu me la reposes demain, ma réponse sera peut-être différente.
Aoife : Oui, ça dépend probablement de notre niveau de fatigue.
Vous dites que ce n’est pas le meilleur disque du monde. Que lui manquerait-il pour devenir le meilleur album de tous les temps ?
Aoife : Il faudrait qu’il soit fait par quelqu’un d’autre (rires).
Ce ne serait plus un disque de Westside Cowboy s’il n’était pas fait par vous.
Aoife : Eh bien… Dans ce cas, nous ne sommes probablement pas les bonnes personnes pour faire le meilleur album de tous les temps.