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Villagerrr, Ghinzu, Greg Mendez…: le cahier critique du 29 mai 2026

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VILLAGERRR
Carousel
(WINSPEAR/MODULOR) – 29/05/2026

Je ne sais pas si vous savez, mais le 29 mai, c’est mon anniversaire. Mince, je l’ai déjà dit dans plusieurs chroniques… Bon. Ce Carousel me fait extrêmement plaisir. Parce que je sais ce que j’irai acheter à la boutique Modulor dès l’instant où je sors du bureau. Il serait facile de dire que le cinquième album de Mark Scott sous le nom de Villagerrr est son meilleur – certes, il l’est, mais ça ne vous avance pas beaucoup. Teethe, Greg Freeman, MJ Lenderman, Wednesday, Momma… ce ne sont pas seulement des noms qui peuplent mes playlists, mais autant d’artistes et de formations auxquels on peut rattacher Carousel, tant dans l’entourage que pour les influences. Un condensé de ce qui se fait de mieux en slowcore, alternative country, shoegaze et autres genres qui sentent le foin, la Budweiser tiède et l’ampli surchauffé.

Tenez, par exemple, Crystal Ball et ses guitares à mi-chemin entre le grondement d’une moissonneuse-batteuse à quelques centaines de yards de vous et le souffle du vent dans les branches d’un tilleul d’Amérique, essence omniprésente dans le Midwest. Ou bien encore Locket, dont le ronflement semble avoir été compressé pour ne pas souffler les murs de la cabane en rondins où vous êtes en pleine sieste. Mais Carousel n’attend pas sa moitié, là où se cachent ces chansons, pour se montrer séduisant. Il l’est dès Full Nelson – le nom d’une prise de catch et d’un morceau de Limp Bizkit – qui ouvre à la fois la fenêtre et le disque, laissant entrer ces nappes de pedal steel qui sonnent comme le meilleur de ce que le pays de l’Oncle Sam a à offrir. Et quand le pedal steel reste au garage, ce sont les slides de Boone Patrello (l’un des mages derrière les guitares de Teethe) qui s’envolent avec la majesté d’un pygargue à tête blanche. Parmi l’instrumentarium, on retrouve aussi quelques touches de glockenspiel (sur le morceau-titre et What Does It Mean?), de violons (Virginia et Roadstar) ou encore de banjo (là aussi sur Roadstar).

Et quand on ferme les yeux, on se retrouve, nous aussi, dans la voiture de Mark Scott, à réécouter les maquettes de Locket, Swimming ou Virginia, pendant que défilent zones industrielles désaffectées, champs bien clôturés, villes en briques cuivrées, plaines zébrées de rivières et forêts de feuillus. “Don’t forget we’re on a team” – tel est le mantra de Locket, et peut-être du disque entier. Il est vrai que le monde n’est pas en super grande forme, à l’échelle macro comme micro, mais rien de tel que ces voix enveloppantes, celle de Mark Scott, secondé par Carolina Chauffe, Avery Fogarty, Ceci Clark ou encore Ceci Sturman, pour s’échapper un peu de tout ça. Carousel n’est pas un album qui rouvrira le détroit d’Ormuz, mais il vous fera oublier le prix du litre à la pompe. Et parfois, c’est tout ce dont on a besoin.

Jules Vandale •••••° 

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

GHINZU
W.O.W.A.
([PIAS]) – 29/05/2026

L’histoire de la musique est scandée par des gestations interminables d’albums : Smile par les Beach Boys, The Life of Pablo par Kanye West, Detox par Dr. Dre ou Chinese Democracy par Guns N’Roses (ce dernier, on aurait pu s’en passer). Le groupe belge Ghinzu sort son quatrième album. Son origine remonte à plus de dix ans (2013). Annoncé en 2016, il a été depuis sans cesse reporté. Le groupe a composé par phases, de manière erratique, enregistrant «des bouts d’albums mis à la poubelle puis repris», allant d’avortements en approfondissements. Le collectif se dit «libre» et «sans échéances» et n’a finalisé l’album qu’une fois pleinement satisfait. «Le jour où on a des frissons à l’écoute de chacun des morceaux et qu’on est satisfaits en totalité, on le sort. Tant que ce n’est pas le cas, on continue, on recommence, on jette des trucs puis on les reprend», annonçait il y a quelques années le charismatique chanteur John Stargasm.

Le groupe a laissé patienter son public par des rééditions de ces trois premiers disques et surtout par des retours sur scène qui ont entretenu sa réputation de groupe de concert et de festivals aux prestations dantesques. L’attente valait-elle la chandelle ? W.O.W.A. fait le choix de la continuité. Les Belges n’ont pas mis à profit cette longue période de maturation pour révolutionner leur style. Ils n’ont pas bouleversé les bases de leur post-punk fuselé et mâtiné de prog (ici l’ouverture, When Other Worlds Await). Le nom du groupe fait référence à la marque de couteau Ginsu («plus on coupe, plus il s’aiguise»). Pas sûr que la promesse d’être acéré soit ici honorée tant le groupe a décidé de ne pas se renouveler. Mais quel groupe propose aujourd’hui une telle explosivité ? Ce quatrième disque creuse le sillon d’un rock intense émotionnellement, à la flamboyance assumée, nerveux, crâneur et gonflé qui n’exclut pas l’élégance (le final apaisant, Breathless et ses cordes). On n’est toujours pas très loin des tensions et dénivelés du premier album de Muse, Showbizz, ce qui n’est pas une référence indigne (malgré la suite du groupe), si on ne dédaigne pas le théâtral. Les artificiers flamands offrent treize nouveaux barils de poudre.

Ghinzu a toujours le goût de l’embrasement. Les morceaux sont fondés sur des alternances entre piano voix, portées par la voix profonde de John Stargasm, et des déflagrations soniques (l’emblématique Fool). On pense aussi à Pixies (le groupe, influence évidente, est cité dans le deuxième morceau Snow White) pour les ruptures rythmiques et les ascensions nourries de bruitisme. Omniprésentes, les basses fuzz, distordues ou au médiator, mènent la barque, emmenant riffs répétitifs et claviers inquiétants. C’est à la fois carré et assez tortueux (Death Race). Très cinématographique, la musique des Belges cultive les oscillations entre tensions et relâchement. Les allergiques à l’épique trouveront tout cela un peu lourd et passeront leur route. Les amateurs du panache un peu grandiloquent du groupe dégusteront ces nouveaux morceaux dans l’attente des concerts qui les porteront à incandescence.

Rémi Lefebvre •••••°°

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

CAMILLE CAMILLE
Enchanted Sea
(LABELMAN) – 29/05/2026

C’est un deuxième album (Could You Lend Me Your Eyes, beau déjà, avait paru en 2021) mais il revêt toute la grandeur des premières fois : un engagement total mêlé à une certaine précarité – l’impatience. La fragilité du chant et des arrangements, conjugués à la détermination d’exprimer ce qui se joue en soi, ramène à d’anciens chavirements qui firent date – les essais auguraux, pour exemples, de Devendra Banhart, CocoRosie ou Josephine Foster. Le chant de la Belge Camille Willemart résout l’impossible : une voix intérieure qui aurait franchi des terres entières et plusieurs générations avant d’advenir. Intime, il s’épanouit dans des panoramas de poche, la grandeur indocile des paysages qu’on imagine, le murmure du vent. Cantatrice de boîte à musique, chanteuse pour épaule, scatteuse de chambre, Camille Camille frappe d’abord par son attachement farouche à la liberté : ses chansons s’expriment en anglais, en français ou tout simplement en vocalises, car parfois les mots sont impuissants à décrire la dérive ou l’irrépressibilité des sentiments. Elle souffle dans sa flûte comme en une bouteille de passage ; emprunte le sillage d’une ballade folk, d’une berceuse ou d’une valse comme s’aventure en terrains plus expérimentaux – c’est un disque qui épouse, par tous les moyens et en particulier ceux à portée de main, le chant du monde.

Pierre Lemarchand ••••°°

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

GREG MENDEZ
Beauty Land
(DEAD OCEANS) – 29/05/2026

Un Tascam Portastudio, une guitare acoustique et une voix traversée d’errances – dire que l’approche de Greg Mendez, sur Beauty Land, est minimaliste relève du doux euphémisme. Pour qui connaît le songwriter basé à Philadelphie, rien de vraiment nouveau sous le soleil : c’est toujours aussi doux, toujours aussi beau. À ceci près que, depuis 2023, Greg Mendez perpétue cet art de l’épure chez Dead Oceans – presque incongru quand on partage l’affiche avec Wednesday ou Slowdive. Beauty Land n’a jamais vu la lumière du jour. Littéralement. Enregistré sur bande dans une petite pièce sans fenêtre, studio de fortune, l’album irradie pourtant d’une clarté rare, comme si le soleil s’était infiltré à travers chaque microporosité des murs. Il éclaire chaque frottement de corde en nylon, chaque mot prononcé d’une voix chevrotante, chaque apparition discrète d’un clavier-jouet ou d’une batterie. Il rentre dans cette catégorie des disques qui portent parfaitement leur nom. Mais la beauté, ici, n’est jamais seule : elle s’accompagne d’une mélancolie lucide et profonde, qui affleure dans I Wanna Feel Pretty, No Evil, Everybody Wants to Be Your Friend (Except Me) ou encore It Breaks My Heart, sans doute la plus belle chanson de plus ou moins une minute de l’année. 

Jules Vandale ••••°° 

SORTIE CD, VINYLE, CASSETTE ET NUMÉRIQUE

DOUBLESPEAK
Doublespeak
(BLANC CHECK LTD/LONDON RECORDS) – 29/05/2026

1 + 1 + 1 = 1 ? Si vous êtes nul en mathématiques (comme moi), c’est la conclusion à laquelle vous devriez arriver par cette équation avec un connu (Vince Clarke, fondateur de Depeche Mode, The Assembly, Yazoo, Erasure, etc.), un quasi inconnu ou plutôt un oublié (Neil Arthur, fondateur et chanteur de Blancmange) et un inconnu ou plutôt un invisible (Benge, producteur électro de Tunng, ou encore John Foxx). Les trois réunis, deux anciens combattants, survivants encore verts des courants dits new wave et électro pop du début des années 1980, et un quinqua allant allègrement vers la soixantaine, revisitent sur ce disque plutôt amusant et rétro une dizaine de titres empruntés à la crème des groupes post-punk des eighties dont Back to Nature de Fad Gadget ou encore I Can’t Escape Myself de The Sound, mais ne s’interdisent pas non plus d’aller voir du côté d’ABBA avec une réjouissante reprise de The Visitor. Rien d’essentiel ou d’inoubliable mais on sent que les trois de Doublespeak se sont bien amusés à redonner vie à des titres tombés dans l’oubli. La voix soul de Neil Arthur, seul rescapé de Blancmange, groupe culte un peu oublié de ces années-là, donne une saveur ou plutôt une couleur particulière à ces morceaux. À picorer, pour en extraire un ou deux titres à ajouter sur une playlist Deezer ou Spotify dédiée à l’électro pop. 

Frédérick Rapilly ••••°°

SORTIE CD, VINYLE, CASSETTE ET NUMÉRIQUE