Alors que le duo de rock psyché, originaire de Cabestany, dans les Pyrénées-Orientales, publie le 19 juin "Live at Beaubourg", son tout premier album en concert enregistré les 24 et 25 octobre 2025 à Paris, et s’apprête à poursuivre sa tournée pour l’album "Faded" aux États-Unis, au Canada et au Mexique en octobre et novembre, se produisant notamment à New York, San Francisco et Los Angeles, le très bavard et prolifique Lionel revient – sous l’œil bienveillant de sa compagne Marie – sur le processus créatif du groupe et ses inspirations.
Vous faîtes de la musique. On vous écoute. Mais comment, toi, écoutes-tu la musique ?
Depuis que je suis môme, mon écoute active, c’est au casque, en fermant les yeux et en me faisant un film. Avec les Stooges, les Doors, les Cramps… Tous ces groupes, je les ai découverts gamin. C’est mon catéchisme, ma Sainte Trinité. Le disque Otis Blue d’Otis Redding (publié en 1965) : je l’ai écouté mille fois et je me suis fait mille films différents. C’est un truc que j’ai toujours aimé : me laisser aller, flotter et m’inventer des histoires sur des musiques que j’écoutais. Je me souviens aussi de Fernandel racontant La Chèvre de monsieur Seguin. Ça me fascinait. Ce principe-là m’a toujours beaucoup plu : cette idée qu’il puisse y avoir une cohérence à la fois dans «l’instrumentarium» et la narration. Mais si des gens écoutent nos disques sans connaître l’histoire qui va avec [Lionel fait référence à l’album Faded, sorti en 2025, pensé, imaginé en hommage à des stars hollywoodiennes déchues, ndlr], ce n’est pas vraiment un problème.
Avec Marie, vous travaillez ensemble, ou chacun est sur sa partie ?
Ça dépend. Le secret dans notre cas, c’est de tout noter, tout enregistrer, tout documenter. J’ai un truc : je joue de la guitare devant la télé, en regardant un film, même un film qui ne m’intéresse pas. Et par je ne sais quel processus d’infiltration, tu vas trouver un riff. À force de chercher, et c’est chercher sans chercher, tu trouves une couleur, tu trouves quelque chose. Tous ces petits thèmes, ces idées de riffs, je les enregistre sur mon téléphone ou je les chantonne sur l’enregistreur quand il me vient un truc et que je suis dans la rue. L’idée, c’est que tout ce qui arrive par miracle comme ça, il faut pouvoir le choper.
En écoutant votre musique, une formule m’est venue en tête : la part des anges (l’expression désigne de façon poétique le phénomène naturel d’évaporation du volume d’alcool dans les fûts). Vous vivez dans un pays de vin et c’est comme si ce qui était capté sur vos disques, c’était cette part des anges…
Ce pourrait être aussi la part du diable (Rires), mais je comprends ce que tu veux dire (Il réfléchit). Moi, quand je te dis que je regarde un film pour trouver une idée de riff, ce n’est pas forcément la musique du film qui va influencer le truc. C’est plus une atmosphère… Si là, maintenant, on vient me voir et on me dit : «Écoute, c’est un peu urgent, il y a untel qui aimerait bien que tu lui proposes quelque chose pour cet après-midi», à partir du moment où j’entends ça, où j’y réfléchis, il y a toujours un truc qui me vient. Tu chopes toujours un début de quelque chose. Une contrainte, c’est comme un mur de tennis pour te renvoyer la balle. Avec Marie, on a toujours fait quelque chose de créatif de ces contraintes, y compris quand il nous est arrivé quelque chose, je te parle des malheurs de la vie.
Sur vos albums (Costa Blanca (2013), Malamore (2016), De Película (2021)…), on entend de l’espagnol, de l’italien, de l’anglais, du français. À ton avis, comment le choix d’une langue agit sur les morceaux ? Est-ce que, par exemple, le français, c’est pour raconter des histoires ?
En gros, le français, c’est très souvent sur des talk-overs. C’est rarement chanté, à part quand c’est Bertrand (Belin) qui le fait (Bertrand chante un titre sur l’album Faded, mais aussi sur l’album Shadow People (2018), ainsi que sur le disque De Película). Oui, le français est la langue de prédilection pour raconter. C’est très compliqué, très, très fragile, l’utilisation du français. La frontière avec le loupé, le naze, le ridicule est très fragile. Même un truc comme Je ne suis pas très drogue (2002) qui a l’air d’être une connerie écrite à la va-vite, en fait, ce sont des textes qui ont demandé vraiment beaucoup de boulot pour en garder l’essentiel, virer tout ce qui était superflu. L’anglais, on le maîtrise très mal, mais pour moi, c’est une langue qui fonctionne tout de suite : avec vingt mots de vocabulaire, tu peux faire un truc. Peut-être parce que, d’entrée de jeu, le «rock‘n’roll» et la pop, c’est lié à la langue anglaise, à l’accent américain pour le rock’n’roll… Mais si le français est un peu fragile, c’est très fort quand ça fonctionne. Par exemple, depuis la nuit des temps, il y a cette espèce de frustration des Français avec le fait que le rock’n’roll, ce n’est pas un truc pour nous… Le rock français, ça n’existerait pas. En fait, on se pose un faux problème, parce que la vraie force de la musique française, elle est dans ce qu’a fait Gainsbourg avec la langue. C’est-à-dire un mec qui a fait l’inverse : il allait chercher le meilleur truc de son époque à chaque fois. Quand c’était le reggae, il est allé faire les trucs avec les Wailers, mais il raconte, il pose les mots, c’est ultra fort. Et ça, les Anglais nous l’envient.
Aujourd’hui, quel est votre rapport aux États-Unis ? J’ai remarqué que beaucoup de vos collaborations sont avec des musiciens à priori britanniques, pas des Américains. Pourtant, musicalement, vos racines sont quand même plutôt en Amérique, non ?
Oui, mais un truc très curieux depuis le tout début, c’est qu’on a eu une vraie main tendue de la part des mecs de la musique électronique. D’entrée de jeu. Lors des premiers enregistrements, quand on n’avait vraiment pas une thune et qu’on ne connaissait rien au mixage, à la prise de son, au mastering, tous ces trucs-là, un mec qui s’appelle Raph Dumas, Raphaël Dumas, un DJ qui est célèbre chez nous, nous a fait venir dans son studio, a mixé Je ne suis pas très drogue. Il s’est occupé de nos premiers titres, nous a expliqué l’intérêt d’un mastering. Il ne nous a pas pris une thune. Il a mixé les trois premiers albums pour nous, gratos. Ensuite, c’était Andrew Weatherall, le producteur et DJ anglais qui passait nos disques en DJ set avant nos concerts à Londres pour que les gens viennent. Il a fait un remix, gratos. Après, tu as Laurent Garnier, qui nous a aidés. Puis le musicien David Holmes : on a joué dans son club en Irlande du Nord. Il nous a calés. Il faisait la synchro pour de super séries télé. Il a passé certains de nos tracks et nous a fait jouer dans son club. Il a remixé certains titres. Et c’est marrant, parce que ce sont des gens qui ont les mêmes racines que nous, qui ont écouté les mêmes disques dont on parlait tout à l’heure. Tiens, par exemple, les Chemical Brothers, c’est le plus grand groupe de rock de tous les temps pour ça, parce que c’est des mecs dont l’idée, c’était de faire des tubes et de faire danser les gens, mais avec des bases de rock garage, avec des pédales fuzz, en digérant tous ces trucs-là.
Sur vos tournées, qu’est-ce que tu considères être un bon concert ?
Je vais partir de l’idée inverse. Un concert catastrophique, c’est un concert où je ne vais rien ressentir. Même si tout allait bien, même si les gens dans la salle ont aimé… Pour moi, ça, c’est vraiment un concert raté. La vraie raison pour laquelle moi, je fais des concerts, c’est pour cette espèce de moment où je vais prendre un plaisir absolu par le flux des sons et par le truc qui monte. C’est un ressenti que tu n’as avec rien d’autre, en tout cas ni avec l’alcool, le sexe, la drogue, ni la dopamine du sport. C’est un truc particulier. Ce qui est devenu compliqué pour nous, c’est de trouver un tracklisting où les gens qui nous aiment et qui sont venus sur la tournée précédente ne se mangent pas le même concert. Ensuite, il n’est pas question qu’ils assistent au disque joué à la note près : ça n’a aucun intérêt.
J’ai vu Nick Cave deux fois de suite à la Villette, c’était le même concert. J’étais étonné et ça m’a sorti du truc. Il répétait la même intervention au mot près et mimait l’émotion. Je ne lui en veux pas, mais il n’était pas dans le moment…
Moi, je ressens ça, je comprends. Alors c’est vrai que nous, on peut jouer le même tracklisting tous les soirs pendant quinze jours, parce que moi, je ne suis pas forcément un très bon musicien. Tu as des mecs qui peuvent changer tous les soirs, qui savent tout jouer, qui lisent la musique. Nous, pas du tout : moi, je sais jouer quatre accords à la guitare. Les morceaux des Limiñanas, c’est très simple. La difficulté, c’est effectivement de ne pas présenter la même version soir après soir.
Est-ce que la solution, c’est d’intégrer, comme vous le faîtes, le côté bricole, les accidents, au concert ?
Les musiciens avec lesquels on bosse depuis des années sur scène, on les prend pour ce qu’ils sont. Même s’il y a des titres des Limiñanas qu’on ne se sent pas d’adapter à la scène. On leur envoie le tracklisting des titres qu’on va jouer, et une fois qu’on a commencé à répéter, avec Marie, on les écoute. On ne va pas faire venir quelqu’un pour le brider.
Une dernière question. Tu mentionnais le musicien irlandais David Holmes (il a collaboré avec Primal Scream, Étienne Daho, New Order et a fondé le groupe Unloved) qui vous avait aidés à placer des titres dans des séries, à faire ce qu’on appelle des synchros. Il y a eu un morceau dans la série Gossip Girl (Down Underground), un morceau dans la série The Serpent Queen. Est-ce que la diffusion apporte vraiment beaucoup pour la notoriété ?
Aujourd’hui, ce serait à réévaluer parce que le temps a passé. Comme on a pas mal tourné, maintenant (iI s’interrompt)… je touche du bois, on a la chance d’avoir du monde aux concerts. Mais à l’époque, quand on a fait la série Gossip Girl, c’était la première fois qu’on entendait le terme de synchro. On ne savait pas ce que c’était. Et je ne savais pas ce que c’était Gossip Girl, non plus. Tu te rappelles (s’adressant à Marie à côté de lui qui acquiesce), c’est toi qui me disais : «Je connais». On était sur le label américain Trouble in Mind. Et Lisa, la patronne de Trouble – ils sont à Chicago – reçoit un mail pendant la nuit. Elle nous dit : «Il y a cette opportunité-là avec Gossip Girl. Moi, je vous conseille de le faire». Déjà, on gagnait 3000 dollars, ce qui pour nous était ouf parce qu’on n’avait jamais gagné un rond avant avec la musique. C’était en 2010. Et elle insiste : «Vraiment, vous devriez le faire, car je pense que pour la notoriété du groupe et pour que vous arriviez à toucher un public, c’est une bonne idée». On nous avait proposé un deal très très bien payé si on prenait toute la thune, et divisé par deux si on leur laissait la moitié mais en échange, ils nous mettaient sur le portail de la série Gossip Girl. Lisa nous oriente : «Moi, je vous conseille fortement de choisir la seconde option». Donc on dit OK. La série passe. Ils avaient pris notre morceau (Down Underground) pour une scène apparemment très importante où le personnage principal faisait une overdose. Ils avaient foutu notre morceau avec une espèce de “mood” dessus. Et quand ils ont diffusé l’épisode, ils ont fait le lien direct avec le track du groupe en renvoyant sur notre page officielle. Moi, je m’en foutais, je ne m’intéressais pas beaucoup aux réseaux sociaux, mais je me rappelle qu’à l’époque, sur MySpace, le compteur avait vraiment explosé. Et les quelques clips qu’on avait faits avec des morceaux à nous ont commencé à être relayés par ce site. Donc oui : sans qu’on s’en rende compte… Ça nous a amené un public, une notoriété. Aujourd’hui, ce n’est pas la raison principale pour laquelle on fait toujours de la musique, mais c’est une des raisons de notre longévité. Ça nous a assuré une exposition. Regarde ce qui s’est passé avec les Cramps, un de mes groupes préférés, et la série Mercredi [Wednesday en version originale, disponible sur Netflix depuis 2022. La série est l’une des plus vues sur la plateforme et a popularisé le titre Goo Goo Muck des Cramps, ndlr]. Je suis allé voir sur Spotify. Ils sont à je ne sais pas combien de millions d’auditeurs par mois (1,2 millions de followers en 2026), là où des groupes équivalents de l’époque sont en train de sombrer dans l’oubli. Des potes de mon fils se sont mis à écouter les Cramps en bagnole. Je leur demande : «Mais d’où ? Comment tu écoutes les Cramps, toi ?». Ils ont découvert ça grâce à la série. Il y a des gens qui ont écouté les Cramps parce qu’il y a eu la série, parce qu’il y a Spotify. Donc, on n’est pas du tout réfractaires à ce genre de démarche. Au contraire. Et puis, c’est toujours bien de voir ta musique sur des images.