STRANDED HORSE with BOUBACAR CISSOKHO
The Warmth You Deserve
(TALITRES) – 04/04/2025

On ne sait pas exactement qui mérite «la chaleur» mentionnée dans le titre du cinquième album de Stranded Horse (The Warmth You Deserve), mais l’on se surprend à penser qu’on mérite le successeur de Grand Rodéo (2022), comme on a mérité chacun des disques du projet de Yann Tambour depuis 2007. Le musicien ex-parisien, redevenu normand, est un des plus patients tisseurs de sons de la scène pop. Yann prend toujours quelques années, cinq en moyenne, pour nous revenir avec une série resserrée de titres, huit ou neuf – ici, neuf – autant de mondes à explorer sur le temps long après nous avoir séduits du premier coup par leur précieuse évidence. Après avoir enregistré Grand Rodéo en quatuor, et donné ainsi à son répertoire un son de «groupe» assez inédit sur disque, Stranded Horse revient ici à l’épure qui fait son empreinte depuis Churning Strides (2007).
Tout a été conçu et enregistré à deux, guitare sèche et kora, et rien d’autre sinon la ligne de chant sans artefact de Tambour. Son partenaire est ici Boubacar Cissokho, neveu et disciple de Ballaké Sissoko. Boubacar Cissokho avait déjà laissé son empreinte sur Luxe (2016), mais il en était une parmi d’autres. Luxe était un disque où Tambour partageait quelques lignes de voix avec Eloïse Decazes d’Arlt, laissait s’exprimer un orgue, et explorait explicitement à la marge des riffs de pop et une approche (free) jazz. Sur The Warmth You Deserve, l’on réentend l’épure de Churning Strides et Humbling Tides (2011), à dominante folk. Et l’on se souvient pourquoi et comment ces entrelacs de notes cristallines, d’une grande générosité, ont toujours paru habillées d’une intemporelle pureté. Avec deux titres en français, et le reste en anglais, Tambour s’y exprime avec sa voix la plus mature, celle qu’il a dessinée au cours des dix dernières années, abandonnant les intonations nasales qui le caractérisaient au départ de sa carrière – à l’exception peut-être de So High, l’un des pics émotionnels du disque.
L’apparente simplicité du dispositif dissimule un tour de magie musical permanent. Les notes des cordes pincées se posent pour tapisser la mélodie, se muent en tourbillon lumineux sans l’avoir annoncé, se déversent comme un liquide céleste pour l’ouïe, avec une dynamique si épatante qu’elle empêche de désigner des sommets et des creux dans la tracklist. Less Is More est un slogan qui a pu nous paraître démagogique dans bien des contextes, même s’il transmet une vérité souvent vérifiable. À l’échelle de son style musical indéfinissable, Stranded donne pourtant à ce signe de ralliement une illustration musicale dont on peine à saisir l’équivalence. À balayer sa discographie, à écouter et réécouter sa dernière livraison, l’on s’interroge sur l’identité d’autres artistes qui, comme Yann Tambour, ont quasiment créé un style qui se confond avec le nom de leur groupe, si pur, si majestueux, et quelque part si intimidant qu’il faudrait être inconscient pour chercher à l’imiter. Si la liste de ces artistes existe, elle est aussi épurée que l’intro de la chanson titre et ouverture de l’album, The Warmth You Deserve.
Cédric Rouquette ••••• •
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
YANN TIERSEN
Rathlin from a Distance | The Liquid Hour
([PIAS]) – 04/04/2025

C’est en 2023, lors d’une tournée effectuée avec Émilie Quinquis, que Yann Tiersen a écrit ces morceaux. Se déplaçant en voilier et jouant dans des lieux alternatifs – disquaires, pubs ou églises –, pour rompre avec tout réflexe capitaliste et écocide, c’est lors des escales qu’il les a composés. Ils prolongent le mouvement que Tiersen a initié il y a trente ans, en soulignant l’épure. On a le sentiment qu’il aspirait initialement à faire entrer le monde dans ses chansons, comme bateaux en bouteille, faisant se percuter instruments, mélodies et couleurs. Le geste paraît ici inverse : le Breton incorpore sa musique au monde, la fond dans ses monochromes et lui fait épouser son rythme, – celui des vagues et du vent. Chaque morceau s’articule autour d’un motif mélodique ou rythmique que Tiersen sonde, comme l’on creuse une idée, l’on plonge dans ses pensées. La première partie de ce double album recueille des morceaux au piano solo tandis que la seconde déploie des paysages électroniques. C’est la mer d’abord contemplée, le mouvement imperceptible et faussement tranquille de son onde puis c’est l’immersion, le tumulte des abysses. Épousant la démarche de son auteur, la musique tourne le dos à tout spectacle, laissant la place à l’introspection et visant les profondeurs.
Pierre Lemarchand ••••°°
SORTIE DOUBLE CD, DOUBLE VINYLE ET NUMÉRIQUE
ARNE VINZON
À propos de fantômes
(LES DISQUES PAVILLON) – 04/04/2025

En 2011, Arne Vinzon avait fait le buzz en étant invité à la télévision par le troupier Hanouna, qui s’était moqué de sa chanson Lente Dépression. Ne sachant sur quel pied danser (second degré ou authentique singularité ?), on découvrait alors l’électro-pop décalée d’Arnaud Vincent (paroles, voix) et Matthieu Devos (machine), des chansons tristes sur le zoo de Vincennes ou un petit lapin mort, mais chantées d’une voix guillerette sur des arrangements synthétiques dansants, entre cold wave et ritournelles enfantines, Marc Seberg et Marc Toesca. Le cinquième album d’Arne Vinzon renoue avec l’ambivalence de ses premiers essais, mariant airs mélancoliques et beats survoltés sur des chansons en fuite, vers la campagne (Jeremiah Johnson), une exoplanète (Kepler 452 B) ou les abysses (Les Rochers), de quelqu’un qui «n’accroche plus» à rien (piste 4), désespéré par le contemporain, la grisaille urbaine (Charleroi, piqué à Verlaine), la fatalité technologique («Mot de passe ton chemin / Virus russe dans ton bain / Carte à puce sur ton chien / Hash ta gueule dès demain», sur Bip Bip). C’est surtout ce phrasé singulier, entre parlé-chanté houellebecquien et lyrisme à la Bashung, et cette poésie brute, légère mais sans ironie, qui font d’Arne Vinzon une personnalité indiscutablement héroïque, non conforme, dans le paysage musical français.
Wilfried Paris ••••°°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
MOMMA
Welcome to My Blue Sky
(LUCKY NUMBER) – 04/04/2025

Je ressens, en Welcome to My Blue Sky, la même chose que la première fois que j’ai eu Rat Saw God de Wednesday dans les oreilles, à peu près il y a deux ans, pour une chronique dans un hebdo dont je ne me rappelle plus le numéro. Comprendre un certain rafraîchissement, la claire promesse que je réécouterai cet album à tête reposée, comprendre «débarrassé de toute considération professionnelle qui me fait décortiquer ce disque alors que je voudrais juste l’apprécier innocemment». Et dont je me dirai que je l’avais un poil sous-noté. Mais ce que Rat Saw God avait en intensité émotionnelle, Welcome to My Blue Skye l’a en immédiateté pop, en faisant le genre de disque parfait à se mettre dans le lecteur cassette pour un périple en direction de la Ouest Coast. Le quatrième album de la formation originaire de Brooklyn, centrée sur le duo Etta Friedman – Allegra Weingarten, fait la part belle à cette interprétation grungy-pop du shoegaze, stylisation typiquement américaine qui, je dois le dire, gagne du terrain dans mon cœur d’amateur de grosses guitares qui n’ont pas pour seul but que de sonner bizarrement. Nul doute que ce sera aussi votre cas après quelques écoutes – on pose ça là, mais il y a de grandes chances qu’on ait un de nos disques de l’été.
Jules Vandale ••••°°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
ARTHUR SATÀN
A Journey That Never Was
(BORN BAD RECORDS) – 04/04/2025

Délaissant pour quelque temps – définitivement ? – son projet garage-punk JC Satàn, le brillant touche-à-tout Arthur Larregle officie depuis 2021 en solo sous le pseudo d’Arthur Satàn. Après un premier essai ostensiblement pop So Far So Good sorti sur le label Born Bad Records, l’hyperproductif bordelais récidive avec un exaltant double-album, A Journey That Never Was, une œuvre psychédélique aux influences sixties pleinement assumées, dense et ambitieuse. Hommage appuyé aux monumentaux White Album des Beatles, A Saucerful of Secrets de Pink Floyd ou même Odessey and Oracle de The Zombies, le disque réussit l’exploit de ne jamais tomber dans un mimétisme déférent mais souligne au contraire un songwriting impeccable et personnel. Solitaire mais bien entouré, Arthur Satàn convoque dans sa salle de jeux John et Paul (Lovely Suzy), Brian Wilson (My Valentine), les frères Davies (Glamourous Rex) et s’amuse avec eux à explorer les fondamentaux d’une époque en dix-sept titres jouissifs dont chaque refrain touchera en plein cœur les amoureux de mélodies lumineuses et fédératrices. Un disque dont on aura du mal à faire le tour et sur lequel il faudra revenir impérieusement pour en saisir toutes les extravagances et coups d’éclat.
Cédric Barré •••••°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
HELD BY TREES
Hinterland
(TWEED JACKET MUSIC LTD / LASGO RECORDS DISTRIBUTION) – 04/04/2025

De prime abord, Held By Trees initié par un certain David Joseph (ex Bosh, groupe de britpop chrétien) prête à confusion. Pensez donc, une formation post-rock ouvertement influencée par les derniers albums de Talk Talk et l’unique disque de Mark Hollis, comptant aussi parmi ses collaborateurs d’anciens musiciens du groupe et de l’artiste précités : Robbie McIntosh (guitares), Martin Ditcham (percussions), Simon Edwards (basse), et Andy Panayi (flûte)… C’est ainsi que David présentait Held By Trees à ses débuts. S’en étaient suivis trois EP (Solace, Eventide et Held By Trees & Martin Smith), certes sous influence, mais qui prolongeaient la geste «TalkTalkienne» avec moults précautions (trop, sans doute). Sur ce premier album instrumental, où les guitares, comme des pinceaux maniés par des virtuoses laissent de petites touches colorées sur une toile, s’ajoutent de nouveaux musiciens échappés de Supergrass, Swans, Slowdive ou Primal Scream. Mais aussi Charlie Hollis. Le fils de Mark intervient tout en délicatesse sur quatre des huit titres de ce disque entre post-rock, post-pop, jazz expérimental et ambient. Surprenant, intriguant, voire menaçant comme ce titre, Hinterland Soul, secoué par un saxophone, qui pourrait évoquer une furieuse tornade s’estompant dans le sfumato d’un tableau de la Renaissance. Un disque qui, passé les tempêtes, entraîne peu à peu l’auditeur dans une sorte de mise en suspens que l’on pourrait qualifier de minérale et bienfaisante (The Pylon Line, Boughs and Branches).
Frédérick Rapilly ••••°°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
MIKI BERENYI TRIO
Tripla
(BELLA UNION) – 04/04/2025

Il y a trois ans, Miki Berenyi revenait dans un touchant et drôle exercice autobiographique (Fingers Crossed) sur son enfance de fille d’une actrice japonaise et d’un homme d’affaires hongrois et sa trajectoire de musicienne au sein de Lush. L’histoire de l’artiste, commencée avec les premiers singles du groupe en 1989, n’est pas terminée. Elle rebondit, après l’épisode Piroshka, avec ce nouveau projet signé par l’excellent label Bella Union (Simon Raymonde) et construit avec Kevin McKillop (Moose, autre groupe rescapé des années 1990 et vénéré depuis longtemps par ce journal) et Oliver Cherer (Gilroy Mere, Aircooled) alors que le shoegaze connaît une nouvelle fortune avec des groupes passés, toujours valeureux (Ride, Slowdive), ou aussi de nouveaux rejetons, aventureux, (Bdrmm…). L’album propose, entre dynamique dance music et embruns shoegaze, un bain amniotique de machines et de guitares difficiles à démêler porté par la voix de Miki dont l’ingénuité éthérée est toujours immédiatement reconnaissable. Tout n’est pas réussi, cela manque un peu d’aspérités (les claviers assez laids de Gango, quelques titres faiblards…) mais on se délecte d’une inspiration toujours au beau fixe sur quelques morceaux. Le très touchant et troublant Vertigo documente la première expérience de dépression de Miki, déclenchée par la ménopause. Surtout le final Unique nous replonge avec bonheur dans les climats et boucles ouatées de Cocteau Twins et toute une glorieuse époque.
Rémi Lefebvre •••°°°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE
ANIKA
Abyss
(SACRED BONES RECORDS / MODULOR) – 04/04/2025

Repérée en tant que «chanteuse bizarre» par Geoff Barrow (Portishead, Beak>) qui en avait fait en 2010 l’héroïne chancelante d’un premier album assez sublime de reprises groovy-gothiques (dont une version hantée de I Go to Sleep, la berceuse noire Ray Davies), Anika vit depuis et plutôt laborieusement sur cette première heure de gloire, d’albums solos bricolés (Change, 2021) en collaborations (avec le combo psyché mexicain Exploded View). Abyss, enregistré quasiment live aux Hansa Studios de Berlin, soit souffre d’un réel manque d’inspiration, soit reflète «la frustration, la colère et la confusion que ressent Anika Henderson dans notre monde contemporain», comme le suggère le communiqué de presse. Énervé, électrique et décousu, l’album a les influences nineties revendiquées (Hole, Garbage) sur le morceau titre, un blues rock assez conventionnel, gonflé à la saturation sur les refrains, ou sur Honey, post-punk lorgnant vers les dissonances. Et Anika sait encore se transformer en Nico pour millennials sur le psychédélisme primitif de One Way Ticket, traversé de guitares sinueuses et discordantes, ou se rebeller contre les injonctions masculines sur le punk Out of the Shadows (avec le mantra “I want my own room”, piqué à Virginia Woolf). Mais l’album se perd vite dans des signes distinctifs – chant narcotique, regard perdu dans le lointain – qui finissent par virer à la caricature.
Wilfried Paris ••°°°°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE