Listomania
5 octobre 2017
Timber Timbre : images du futur
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Timber Timbre : images du futur

Six mois après la sortie du fabuleux Sincerely, Future Pollution et la couverture de notre numéro 203, les Canadiens Timber Timber sont de retour en France pour une tournée de 5 dates. L’occasion de se repencher sur l’interview fleuve que le groupe accordée à Magic en février dernier, dans son repère montréalais, le No Name Bar.  

 

Vous avez enregistré votre nouvel album en France, au studio La Frette. Pourquoi ce choix ?

Taylor Kirk : Plusieurs de nos amis (Plants and Animals, Patrick Watson ou Julien Sagot de Karkwa) y avaient déjà enregistré et nous en avaient parlé. Nous y sommes passés le lendemain d’un concert de Timber Timbre à Paris, juste pour explorer les lieux. Et il s’en dégageait quelque chose de vraiment intéressant, comme une vibration qui a aiguisé notre curiosité. C’était un environnement très accueillant et confortable. Et puis surtout, il y avait là une quantité exceptionnelle d’équipements et d’instruments, à commencer par des claviers et synthétiseurs. Il y avait notamment un Fairlight, un des tout premiers échantillonneurs, et un gros synthétiseur Oberheim.

Matthieu Charbonneau : Je n’avais jamais vu de Fairlight dans un studio d’enregistrement, c’est extrêmement rare.

C’est la présence sur place de ces instruments qui vous a aiguillés vers le son très particulier de Sincerely, Future Pollution ?

Taylor Kirk : C’est étrange parce que sans avoir beaucoup d’expérience avec ce genre de matériel, ces synthétiseurs, je savais que ça allait marcher avec nos chansons. Je crois qu’au fil de nos répétitions, de l’enregistrement des maquettes et d’un premier travail sur les arrangements, nous avions anticipé que ce serait la couleur, la palette musicale de l’album. Et quand on a commencé à utiliser ces sons en studio, cela nous a paru évident.

Les chansons ont beaucoup évolué entre les maquettes et les versions studio ?

Taylor Kirk : Nous avons surtout fait un travail de montage. Au départ, les chansons étaient sans doute plus ouvertes : nous les avons resserrées pour les rendre plus conventionnelles, au moins en termes de structure. Pour la première fois, nous nous sommes délibérément écartés de ce qui aurait été la façon évidente ou attendue d’arranger des chansons de Timber Timbre. L’écriture et le chant ne sont pas si différents mais la densité de l’instrumentation l’est. Nous avons cherché quelque chose de moins confortable, ou en tout cas de moins familier. Sans quoi, nous pourrions refaire le même disque à l’infini, avec des chansons différentes.

Le communiqué de presse du nouvel album résume votre discographie en présentant Timber Timbre (2010) comme votre album 50’s, Creep On Creepin’ On (2011) comme très 60’s, Hot Dreams (20104) très 70’s et Sincerely, Future Pollution plutôt 80’s. En lisant ça, je me suis dit que c’était un peu tiré par les cheveux mais j’ai ensuite relu la première interview qu’on a faite ensemble, quelques mois avant la sortie de Creep On Creepin’ On, et tu me disais ceci en décrivant le futur album : “On suit l’évolution du rock’n’roll”…

Taylor Kirk : (Éclate de rire.) Une fois que j’ai eu en tête cette idée que notre discographie pourrait être cartographiée de la sorte, je crois que ça a dû m’influencer. Je n’aime pas ce mot mais c’est un peu le Zeitgeist, l’esprit du temps : ce qui influence les gens, ce qui n’est pas cool et qui le devient, ce à quoi on prête à nouveau attention. Il me semble que Drive, le film de Nicolas Winding Refn avec la musique de Cliff Martinez, a été à cet égard un tournant important, qui a redonné une visibilité à ce genre de musique synthétique. Après l’enregistrement de Sincerely, Future Pollution au studio La Frette, l’été dernier, il y a eu le phénomène de la série Stranger Things. C’était étrange de revenir au Canada et de constater que la bande son de la série faisait à ce point sensation, qu’elle touchait les gens, et que nous aussi avions utilisé beaucoup de ces sonorités sur l’album. Après, ce serait très artificiel de travailler avec un tel schéma en tête. Je crois que ça ne m’inspirerait pas du tout.

En parlant du son des années 80 : lors de notre deuxième interview pour Magic, tu avais choisi 5 chansons pour un Selectorama, dont deux de 1981, l’une de Hall & Oates et l’autre de Prince. Tu m’avais alors expliqué que tu ne connaissais rien des tubes de cette époque et que tu commençais à découvrir. Trois ans après, ces sons semblent avoir fait leur chemin dans la musique de Timber Timbre.

Taylor Kirk : J’ai grandi en écoutant du rock et ces trucs étaient tabous. Je n’y comprenais rien. Aujourd’hui, j’y ai pris goût, ces chansons sonnent mieux à mes oreilles. Avant, elles ne faisaient pas partie de mon vocabulaire et ne correspondaient pas à l’idée que je me faisais du “bon goût”.

Simon Trottier : Quand nous avons commencé à travailler sur le nouvel album, Taylor nous a envoyé quelques références, des chansons à écouter. Parmi elles, il y avait Phil Collins. Sur le moment, j’ai pris ça pour une blague mais la vérité c’est que deux mois plus tard, j’achetais ses disques. (Rires.) J’apprends à apprécier davantage la musique des années 80, qui m’a toujours parue trop kitsch, pas terrible. Mais Matthieu m’a dit quelque chose de très intéressant : à cette époque, ils réinventaient la musique.

Matthieu Charbonneau : La technologie évoluait et c’était une réaction au matériel qu’ils utilisaient. C’est une décennie où tout ce qui s’était fait avant a un peu explosé et c’est presque comme s’ils reprenaient depuis le début, avec ces sons neufs, les ordinateurs, les échantillonneurs. Quand tu regardes les choses de cette perspective, les sons prennent un aspect différent. La production est si particulière que tu identifies la période immédiatement.

Mais maintenant que ces sonorités imprègnent les chansons de jeunes générations, elles deviennent moins datables.

Taylor Kirk : Les millenials ont une appréciation tellement différente de la musique. Les jeunes gens qui font de la musique aujourd’hui ont été exposés à une palette de genres autrement plus vaste. Personne ne se limite plus aux radios rock. Il n’y a plus de genres musicaux tabous, c’est à la fois intéressant et inspirant.

Simon Trottier : Je dois dire que la musique, en général, commençait à m’ennuyer. Et écouter ce qui s’est fait dans les années 80 m’a permis de découvrir des sons nouveaux, de m’interroger sur la façon dont ils ont été obtenus. C’est tout une décennie dont je ne connaissais quasiment rien, parce que je ne voulais rien en connaître quand j’étais jeune et que j’écoutais de la musique des années 70 ou 90. Je sautais toujours les années 80. C’est excitant de découvrir tout ça aujourd’hui.

Sur Grifting, ton chant et le traitement de la voix font penser à David Bowie. C’est une référence que tu avais en tête ?

Taylor Kirk : Oui. C’est une chanson vraiment bizarre et nous avons tourné autour de cette idée pendant longtemps. Je l’ai composée il y a un bail, à la guitare, et elle suit un rythme étrange, qui change brutalement. En la travaillant, on avait en tête des titres comme Golden Years ou Fame. Évidemment, la mort de David Bowie l’a rendu très présent dans les esprits de chacun. Mes parents avaient ses disques, notamment Station to Station et Young Americans, que j’ai beaucoup écoutés. Il y avait tellement de caractère dans son chant. Je n’ai jamais été très à l’aise avec ma voix, un peu à fleur de peau, et je me suis toujours demandé comment ce serait de sonner plus cool, comme David Bowie.

On a évoqué Prince et David Bowie, qui sont morts l’un et l’autre en 2016, tout comme Leonard Cohen, dont j’imagine qu’il a été important pour vous. Peut-on dire que les fantômes de ces trois artistes très différents survolent Sincerely, Future Pollution ?

Taylor Kirk : Certainement, oui. Il y a sur l’album un moment très précis qui est un hommage à Prince. Nous étions en train d’enregistrer au studio La Frette quand nous avons appris sa mort, littéralement entre deux prises. J’ai demandé à Simon d’enregistrer un solo de guitare à la manière de Prince.

Simon Trottier : J’écoute beaucoup David Bowie, je découvre encore sa discographie, j’en apprends toujours plus sur lui et il est devenu une influence importante sur le nouvel album. Mais Prince, je connais très peu. Du coup, pour ce solo, j’avais plus Talking Heads ou King Crimson en tête, c’est plus ma palette.

Taylor Kirk : J’ai toujours en tête cette idée, un peu sombre, que cette musique a été produite il y a longtemps et que ça ne se reproduira jamais. Les gens qui ont inventé la musique telle que nous la connaissons meurent. C’est l’impression que je garde de ces deux dernières années. Quand tous ces gens seront partis, ce sera vraiment fini. Je ne dis pas que rien ne prendra la suite mais ça imprime comme un point final.

Tu te souviens qu’en 2010, tout le monde parlait de folk pour décrire la musique de Timber Timbre ? Cela semble tellement loin… et à l’époque déjà, le terme ne te convenait pas du tout.

Taylor Kirk : Oui mais tu sais, je préfère encore “folk” à “indie”, parce que je ne sais toujours pas ce que c’est et je trouve ça plutôt péjoratif. Ce qui a induit les gens en erreur, à l’époque, c’est que Timber Timbre était vendu comme un projet de singer songwriter, alors que ça n’a jamais vraiment été ça. Tout était folk à l’époque et beaucoup de groupes ont émergé sous cette étiquette.

Quelle place ont aujourd’hui les deux premiers albums de Timber Timbre ? Bizarrement, Cedar Shakes et Medicinals ne sont pas mentionnés dans le communiqué de presse de Sincerely, Future Pollution, qui est même présenté comme votre quatrième album, alors qu’il s’agit du sixième.

Taylor Kirk : Je crois que notre label canadien n’a jamais vraiment considéré ces deux premiers albums parce qu’ils n’ont pris aucune part à leur création. Aussi, ils font comme s’ils n’existent pas. Je les corrigeais systématiquement mais au bout d’un moment j’ai baissé les bras. Laissons-les croire que ces disques n’existent pas. (Sourire.) Du coup, ils semblent un peu à part dans notre catalogue, un peu comme des expériences. Mais ils existent, j’en ai des cartons dans mon bureau. (Rires.)

 

COLLABORATIONS

Ce qui a changé depuis ces premiers albums, c’est que Timber Timbre est devenu un véritable groupe et que le travail y est devenu de plus en plus collectif. Etait-ce naturel pour toi de lâcher prise ?

Taylor Kirk : Ça a été difficile parce que j’aimais faire tout, jouer de chaque instrument et tout construire. Et j’étais à l’aise avec mes limites, sur chaque instrument. Mais il m’a semblé, en travaillant avec Mika et Simon sur Creep On Creepin’ On, que les chansons bénéficiaient de leur musicalité. Et c’était plus amusant, même si au début j’ai trouvé difficile de demander à des gens de jouer quelque chose, de restituer ce que j’avais en tête. L’étape suivante a été Hot Dreams, où le travail a été bien plus collaboratif et plus facile, avec Matthieu et Simon. J’ai pris beaucoup plus de plaisir à voir ces musiciens apporter davantage de couleur aux chansons. Il y a certainement quelque chose de cathartique à faire les choses seul dans son coin mais j’ai trouvé infiniment plus excitants les enregistrements avec d’autres gens. Et j’en suis bien plus fier.

Matthieu Charbonneau : Pour moi, l’engagement au sein de Timber Timbre a été progressif : un ou deux jours en studio pour jouer un peu de piano et d’orgue sur Creep On Creepin’ On puis le double pour Hot Dreams, et surtout un plus grand investissement dans le processus de création des chansons. Et pour le nouveau, j’étais là dès le début, dès que Taylor nous a eu montré ses chansons. Mais en jouant avec Timber Timbre, j’ai toujours en tête les premiers disques et cette ambiance si particulière qui en émane : du coup, il y a comme un conflit dans ma tête entre l’envie d’apporter quelque chose et une certaine fidélité à ces premiers albums si spéciaux.

Simon Trottier : J’étais fan des chansons de Taylor et dans un premier temps, ça a également été difficile d’identifier ce que je pouvais lui apporter. Tout a changé avec Hot Dreams, qui a été très amusant à faire. J’avais plus d’espace pour amener des idées. C’était à nouveau différent pour Sincerely, Future Pollution : j’avais trouvé ma place dans le groupe mais il fallait désormais en faire pour Matthieu. (Sourire.)

Matthieu, tu collabores notamment avec The Luyas ou Avec Pas D’Casque. Tu peux mesurer l’influence qu’a ta participation à d’autres groupes sur le son de Timber Timbre ?

Matthieu Charbonneau : Pour moi, c’est plus une question de personnes : c’est au contact des gens avec qui on travaille qu’on a de nouvelles idées, qu’on tente de nouvelles façons d’approcher les choses. L’année qui a précédé notre travail sur Sincerely, Future Polution, j’ai joué sur scène avec Patrick Watson, dont le dernier album était lui-même très marqué par les synthétiseurs. Et il avait plein d’idées pour reproduire ces sons sur scène, donc j’ai dû vraiment me plonger dans ces instruments pour apprendre et obtenir ce qu’il voulait. Cela m’a été très utile pour le nouveau Timber Timbre.

 

DYSTOPIE

Quel est le sens à donner au titre Sincerely, Future Pollution ?

Taylor Kirk : L’album a changé de titre plusieurs fois. Celui-là s’est imposé au moment où les choses ont commencé à devenir vraiment sinistres, avec ce qui se passait aux États-Unis. Ça semblait convenir au thème qui traverse l’album, une sorte de dystopie qui fait allusion à l’aspect éphémère des choses, au gâchis. Sincerely, Future Pollution, c’est comme une carte postale ou une lettre venant d’un futur qui serait le contrecoup de cette folie ambiante.

Quelles ont été tes sources d’inspiration pour ces chansons ?

Taylor Kirk : C’est différent pour chacune d’entre elles mais je crois qu’il y a un thème traversant, qui serait les égouts en quelque sorte… L’idée que les gens sont agglutinés dans des grandes villes, vivent coupés de la réalité, semblent éduqués, informés et intellectuellement solides alors qu’en réalité nous n’accomplissons que des choses rudimentaires. On prétend être artiste, intellectuel, photographe, musicien, peintre mais au bout du compte, on est tous dans le caniveau, où tout est superficiel. Grifting, par exemple, tente d’évoquer Instagram et tous les réseaux sociaux où s’est installée une culture de l’amateurisme, dont chacun se repait. Tout le monde fait semblant avant de savoir faire. En tant que musicien, je ne me suis jamais senti légitime et j’ai toujours eu l’impression de tromper le monde, en quelque sorte. Et quand, l’année dernière, les choses se sont un peu gâtées avec notre management et notre ancien label, il m’est apparu de façon claire à quel point tout cela était précaire. J’avais l’impression que nous étions une imposture et que d’une manière générale le monde entier se rend complice d’une gigantesque arnaque ou d’un canular. Pour ce qui est de l’élection américaine, tout le monde a longtemps cru à un canular. Et ça va sonner comme une connerie conspirationniste mais il m’a semblé qu’Instagram était devenu comme un écran de fumée, une grande diversion pour faire passer cette arnaque parfaite.

La pochette de Sincerely, Future Pollution est très différente de celles des précédents albums.

Taylor Kirk : Pour les précédentes, on avait utilisé des photos prises avec mon téléphone ou un petit appareil numérique médiocre. Cette fois-ci, je n’avais rien en stock qui faisait sens pour moi. Et je n’étais pas à l’aise avec l’idée de prendre une photo spécialement pour la pochette. Là, c’est un détail d’une photo prise depuis le point d’observation du Rockefeller Center, à Manhattan, en 1935 je crois. Elle vient du passé mais elle pourrait dater de n’importe quand, avec un côté un peu sale qui me fait penser à Blade Runner, à quelque chose de dystopique.

Comment voit-on l’élection de Trump depuis le Canada ?

Taylor Kirk : C’est aussi embarrassant pour nous que ça l’est pour eux. C’est humiliant pour tout le monde. Et j’ai l’impression que nous sommes embarqués là-dedans avec les États-Unis, particulièrement ici. Tout le monde est concerné par cette situation. Je ne suis pas très engagé politiquement mais j’ai l’impression que ce qui se passe va déterminer l’humeur et l’atmosphère de mon travail. Et je commence à sentir une certaine responsabilité, bien que je manque réellement d’éducation politique. Pour moi, prendre une position politique, ce serait comme conduire sans permis. Mais c’est un tel privilège d’être apolitique que je commence à me dire que c’est ma responsabilité de parler, que je sache ce que je dis ou pas. Je n’ai aucune idée de comment on peut se remettre d’un tel désastre.

 

ENTRETIEN Vincent Théval

PHOTOGRAPHIES Julien Bourgeois pour Magic

 

 

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