Actif depuis l’an 2000, star incontournable de la pop indé et de la pop tout court depuis "Illinois" en 2005, l’Américain Sufjan Stevens est un artiste phénoménal dans tous les sens du terme, qui écrit des œuvres majeures dans trois langues musicales distinctes, sur les sujets les plus intimes comme les plus globaux.
«Un génie américain» est le titre que Magic avait donné à sa couverture consacrée à Sufjan Stevens en 2011. C’est la seule de notre histoire qui lui fut attribuée, dix ans après ses débuts, pour le déroutant The Age of Adz (2010), situé exactement à mi-chemin des deux grands disques de sa carrière, Illinois (2005) et Carrie & Lowell (2015). Pour Illinois, il était trop tôt : ce pur coup de maître était plus facile à voir venir depuis les États-Unis que depuis la France. Cinq ans après, il était trop tard ; devenu star de la pop mondiale, Sufjan pouvait déjà choisir de rendre sa parole rarissime. En 2011, il était frais et dispo à 7 heures du matin pour parler à l’ami Vincent Théval depuis les États-Unis. «Un génie américain» : ce titre était à l’époque le seul possible. Facile, c’est certain. Juste, encore plus. Cette justesse n’a pas été altérée quinze ans après. Un quart de siècle d’activité foisonnante désigne l’auteur-compositeur-multi-interprète comme la figure la plus prestigieuse de la pop indé du XXIe siècle. Des six artistes désignés par nos lecteurs comme les sujets de ces livrets d’écoute Magic 30, il est le seul dont l’œuvre est née (2000) après le magazine (1995) – The Divine Comedy, PJ Harvey, Pixies, Nick Cave et Pulp sont les causes de la naissance de Magic. Sufjan Stevens et des artistes de sa trempe ont pour conséquence de le perpétuer. Stevens est aussi l’artiste dont un album, Carrie & Lowell, a été désigné en 2019 meilleur disque des années 2010 par la rédaction et les lecteurs de Magic, chacun de leur côté, par un alignement des sensibilités assez sidérant, même s’il raconte avec justesse l’aura du bonhomme, désormais quinqua.

«Génie». Voici l’un des mots les plus galvaudés du storytelling moderne. Appliquez-le à un musicien, un sportif, un théoricien, une connaissance un peu imprévisible, et vous passerez à peu de frais pour un enthousiaste visionnaire. Dans notre cas précis, il n’y a rien d’autre à écrire. «Génie», apprend-on pour cet article, vient du latin genius et désigne l’existence d’un esprit tutélaire attaché à la personne dès la naissance. Sa racine est gignere («engendrer»). Il y a dans son sens premier l’idée d’une puissance dont on est gratifié depuis l’extérieur, d’un attribut non maîtrisé. Par le glissement romantique auquel on vient de faire référence, son sens a dérivé vers l’idée d’un don individuel exceptionnel, d’une capacité de réflexion et d’action si monstrueuse qu’elle échappe à l’analyse et à la rationalité des contemporains.
Sufjan Stevens est un génie car il coche les deux cases. La deuxième bien sûr. Sufjan Stevens a quelque chose de cette hypercompétence fatale et écœurante : il est reconnu pour sa faculté à exprimer les émotions humaines les plus profondes avec des grammaires musicales d’une éblouissante diversité, pour sa capacité à jouer de tous les instruments dont il a besoin, tout ceci en n’ayant jamais ressenti d’ambition pour la musique avant de constater que ses tentatives personnelles trouvaient un écho chez ses auditeurs. Écouter parler Stevens montre par ailleurs qu’il s’est approprié, probablement sans le vouloir, le sens initial du mot. En 2010, au webzine américain Quietus, il évoque la musique comme une force qui le traverse et dont il n’est pas propriétaire. «J’aime croire que l’art a sa propre conscience ; la chanson est une tierce partie… elle a plus de force, de puissance et de durabilité que moi». Quinze ans plus tard, il précise dans Paste : «L’ego est l’ennemi, au fond… Je n’ai pas tellement confiance en moi comme personne, mais j’ai énormément confiance dans le travail».
Bosseur compulsif et génie en mouvement : ce n’est pas le moindre des paradoxes apparents qui entourent Stevens et lui garantissent, partout où des disques ont circulé, un cercle d’admirateurs transis prêts à tout lui passer, même ses défauts objectifs : des disques trop longs, des expérimentations hermétiques, des virages brutaux. A-t-on déjà vu un songwriter cerné par autant de frictions ? Un homme si difficile à saisir après avoir livré quasiment toutes les clés de son existence dans son œuvre ; timide voire en retrait dans la vie, mais exubérant sur scène ; incroyablement prolifique – parutions régulières, portes ouvertes sur ses démos, B-sides, raretés et collaborations – et pourtant capable de créer l’événement chaque fois qu’il publie quelque chose.