Diabologum, 1996
Diabologum, 1996 | © Eric Mulet / Ici d’Ailleurs

Paru le 25 octobre 1996, il y a exactement trente ans, l'album #3 de Diabologum fut une œuvre vivante et visionnaire, « à redécouvrir absolument » dans un contexte où les années 1990 ressemblent à un puits sans fond pour une nouvelle génération d'amateurs de rock.

Les 30 ans de Diabologum #3, une série de Magic RPM en 3 épisodes
Article n°1 : Un coup de foudre visionnaire

Que reste-t-il des années 90 côté français ? Le temps file, mais la réponse, inlassablement, reste identique : Dominique A, Noir Désir, Bashung, Miossec, Air et Daft Punk… et #3 de Diabologum, tombé tel le monolithe kubrickien dans le paysage en lente recomposition du rock français. Au point que, 30 ans après, l’album reste l’incontournable du « rock indé français » de cette décennie, aussi bien dans les encyclopédies que dans les mémoires.

En janvier 1996, quand les quatre Diabologum s’enferment dans le tout nouveau studio Black Box à Angers, pour enregistrer leurs maquettes récentes, ce n’est évidemment pas écrit d’avance. Les quatre Toulousains ont toutefois des certitudes quant à leurs forces et atouts, ayant pris le recul nécessaire sur les deux premiers albums publiés par « l’ancienne version » de Diabologum. Car le quatuor a changé : Pierre Capot et Anne Tournerie, de la bande initiale qui animait une émission musicale sur la radio alternative toulousaine FMR, ont abandonné l’aventure pour se consacrer à l’enseignement et ont quitté Arnaud Michniak et Michel Cloup.

Diabologum #3
Diabologum #3

Michniak et Cloup : un duo de copains du lycée qui se partage l’écriture, le chant, les guitares, claviers et la programmation des samples. Désormais, Denis Degioanni, au jeu puissant et précis, officie à la batterie et Richard Roman, qui déteste les lignes de basse qui épousent celles des guitares, à la quatre-cordes. Un groupe désormais exclusivement masculin. Ce n’est pas une volonté délibérée, mais l’évolution n’est sans doute pas étrangère aux évolutions qui arrivent.

Une création pleine de certitudes et d’expérimentations

Le manifeste artistique du « nouveau » Diabologum, qui a guidé la production des maquettes, s’écrit d’abord en négatif : le combo sait ce qu’il ne fera pas, ou plus. Ce ne sera plus du rock lo-fi foutraque et attachant, marqueur du son Lithium, comme sur le premier disque. Ce ne sera pas non plus des chansons plus policées, en apparence plus « mainstream », comme sur le deuxième.

« La musique qu’on faisait n’était pas celle qu’on écoutait » résume aujourd’hui Michel Cloup pour décrire l’intention originelle, traduite dans les maquettes enregistrées et partagées auprès de Vincent Chauvier, le boss de Lithium. A l’occasion des 25 ans de l’album, six ans après la copieuse réédition de #3, celui-ci expliquait à Magic : « Je me suis contenté de leur dire qu’il y avait une part de leur personnalité que je n’entendais pas, ou trop peu, dans leurs enregistrements et que je souhaitais que leur prochain album soit fidèle à ce qui leur semblait prioritaire et essentiel. Et que je les croyais prêts pour l’assumer pleinement. Je ne savais absolument pas ce qu’ils allaient enregistrer. Jusqu’au jour où j’ai reçu une D.A.T. qui contenait toutes les compositions qui allaient devenir #3… C’était juste impressionnant de bout en bout ». Ce récit est disponible dans notre collection de hors-série sur les années 1990.

Place donc à un maelström sonique, qui restituera dans une explosion esthétique toutes les influences des musiciens, aussi bien l’axe rock (Sonic Youth, les Butthole Surfers, Slint, My Bloody Valentine…) que celui rap & hip-hop (Beastie Boys, Wu Tang Clan) et plein d’autres choses (Brigitte Fontaine, Gil Scott-Heron, le free jazz…). Le groupe a beaucoup produit, osé, et l’assise du futur monolithe irradiant du rock français des années 90 est dans cette cassette contenue dans un pli de Toulouse à Nantes.

Diabologum, #3
Michel Cloup en 1996 | © Eric Mulet / Ici d’Ailleurs

Le détonateur créatif de #3 a été l’achat d’un sampler par Arnaud Michniak, guitariste, chanteur, co-leader du groupe avec son pote de lycée Michel Cloup. Son usage, tous azimuts, va être à l’origine du « liant » de la nouvelle potion préparée par Diabologum. Michel Cloup, qui est le seul membre resté musicien professionnel actif, explique : « Sur le premier disque, le sampling est un peu brutal, c’était juste des collages sur cassette. Pour #3, on a travaillé avec un vrai sampler et on pouvait vraiment aller plus loin dans les textures, le son. Ça nous plaisait bien de sortir notre single À découvrir absolument avec un sample contemporain d’un 45 tours de Tortoise sorti 6 mois avant. »

Les samples sont divers et font l’objet d’une véritable explosion créative : « Il y a des samples que je tairai parce qu’on pourrait encore avoir des procès ! » s’amuse encore le musicien, qui analyse : « Le fait qu’on ne les reconnaisse pas indique d’ailleurs qu’on a travaillé pour faire en sorte que ça ne soit pas juste comme sur le premier disque. Là il y avait vraiment quand même un peu plus de boulot derrière ! »

Un peu plus de travail, mais aussi un manifeste créatif : « Pour nous, le sample, ce n’était pas uniquement quelque chose de musical. Il y avait aussi cette notion de citation, de référence, de la même manière qu’on pouvait citer certains artistes, certains cinéastes notamment : Jean Eustache, David Lynch… Le sampling, même musical, pour nous, ce n’était pas uniquement pour le son, c’était aussi pour revendiquer quelque chose à travers cette citation. »

Les chansons sont venues simplement, les premières sont celles qui sont sans doute restées comme les « marqueurs » de l’album et qui en constituent une porte d’entrée idéale pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas ce territoire violent, poétique, désolé et si riche à la fois. Avec La réincarnation c’est l’avenir (finalement exclue du tracklisting et publiée sur le bonus de la réédition de 2022), Il faut, apportée par Michniak, et De la neige en été, par Cloup, imposent le son du futur album, avec ce mélange unique de spoken word, guitares abrasives, section rythmique implacable, sons noisy, mélodies efficaces. Une recette déposée, qui inspirera plusieurs générations de musiciens des marges, Pascal Bouaziz et ses avatars (Mendelson, Bruit Noir) en tête, mais pas que — quand on pense au succès de Fauve, ou, plus récemment, de Gwendoline. Les deux chansons ouvrent le tracklisting définitif de l’album, comme une évidence.

Un album visionnaire : tarte à la crème ou vérité définitive ?

Difficile de ne pas être saisi à l’écoute des premiers mots, aujourd’hui comme il y a 30 ans : « Quand j’ai ouvert les yeux / Le monde avait changé / Au milieu du mois d’août / Je crois qu’il a neigé ». Des paroles souvent pointées comme visionnaires, marqueurs d’une anticipation des dérèglements climatiques, et de la montée de l’anxiété écologique, hélas jamais démentie par les faits.

Cloup s’en amuse aussi, d’une certaine façon aujourd’hui : « Il n’y a encore pas si longtemps, je me suis rappelé du texte de De la neige en été et je me suis dit waouh, en fait, c’est bizarre, ce truc avec le climat… Le changement climatique et moi à l’époque, pffit (rires)… Je pense qu’il y a des choses dont on en entendait parler mais sans vraiment avoir décidé d’en parler dans un texte. Je suis assez spécialiste ! Avant d’écrire une chanson, je suis incapable de dire ce que je vais raconter et une fois que c’est écrit, je réalise ce que j’ai voulu dire. Dans le processus de création artistique, quand ça se passe bien, ça te dépasse un peu. C’est toi qui lances la balle contre le mur, mais, à un moment donné, l’histoire s’écrit toute seule en fait, il y a quelque chose qui se passe et qui t’échappe. »

Cette explication humble ne doit pas faire oublier que la suite a entériné quel parolier unique est Michel Cloup. « Quand tu es artiste, ton boulot c’est d’essayer de capter les fréquences de ce monde-là et c’est vrai que, là, on les a bien captées. Et avec #3, il y a quand même quelque chose qui est très particulier qui touche à l’anticipation », admet-il.

Alors, visionnaire, #3, et pas seulement sur le changement climatique ? L’adjectif revient régulièrement avec l’album. Difficile d’être tout-à-fait sûrs de ce dont les textes parlent — Cloup, toujours, à propos de De la neige en été : « Le texte est suffisamment flou et vague pour pouvoir vouloir dire un peu ce que tu veux ! »

En restant prudents, il semble donc qu’on y parle, et pointe avec une ironie froide, l’individualisation, la fragmentation collective et sociale notamment sous l’effet des médias, le désenchantement politique, la fin des grands récits, la violence contre les femmes, un état de crise permanente du monde. Autant de thématiques qui résonnent, hélas, plus que jamais.

Ce qui est établi, c’est que l’album imprime une anxiété générale, qui reste très contemporaine : « Ah oui, c’est anxieux… Au minimum ! » sourit Michel Cloup. « Il n’y avait plus personne aux terrasses des cafés. Et tous les magasins étaient fermés. On aurait dit la guerre ou bien un jour férié. (…) On s’attend donc au pire, il faut en profiter » : à quelle actualité future ces lignes font-elles référence ? A l’épidémie de 2020 ? A l’épidémie de violences de 2026 ?

Et l’avènement de l’intelligence artificielle, dont la nature est la recombinaison d’éléments accentuera la fragmentation et l’individualisation ? Sur Une histoire de séduction, il est écrit : « Un rien dit quasi-inédit dont chaque ligne pourtant hurle une évidence ». Cette sensation constante que la réalité est captée pour devenir un donnée recrachée par le système… « Je pense que je suis trop vieux pour être intéressé par l’IA, ça me dépasse un peu, je trouve ça un peu ennuyeux — et aussi extrêmement flippant… Mais bon, peut-être qu’on a anticipé ça aussi ! » répond le musicien toulousain.

Diabologum en 1996
Diabologum en 1996 | © Eric Mulet / Ici d’Ailleurs

La noirceur des mots fait la densité et la force de #3, jamais démentie, avec le son, resté étonnamment vif et tranchant. Mais ce qui rend l’album d’autant plus fort et mémorable, ce sont aussi les trouées de lumière, comme sur la pochette, un visuel en noir et blanc de ciel menaçant, de Béatrice Utrilla, orné de la mention énigmatique « Ce n’est pas perdu pour tout le monde ». On devrait parler plutôt de zébrures poétiques dans les mots, notamment de Cloup, peut-être, plus que de messages positifs ou pleins d’espoirs…

Le monologue mythique, même, de Françoise Lebrun dans La maman et la putain, est assez énigmatique, ambigu. Néo-féministe avant que l’étiquette n’existe vraiment, plus par le geste artistique que par ce que dit Françoise Lebrun. Cloup resitue ce geste, avec le recul : « C’est un texte écrit par un homme, mais porté par une voix de femme. À l’époque, c’était un monologue très ambigu. Certaines féministes trouvaient ça effroyable, réactionnaire. Mais chez Jean Eustache, ce n’est pas une femme réac qui parle, ce n’est pas non plus une femme libérée ou une féministe « classique » des années 70 — c’est tout ça mélangé. C’est quelqu’un de saoul qui parle, une parole vraie, et ivre. »

Orages à l’horizon

Au studio Black Box, à Angers, l’enregistrement durera deux semaines et sera studieux. Le groupe est concentré et méthodique, sait ce qu’il veut faire et le fait bien, même si une deuxième session aura lieu au printemps 1996, pour réenregistrer certains titres et finaliser le mixage. Sorti le 25 octobre 1996, précédé du single À découvrir absolument, #3 fait l’objet d’un choc, bien relayé par les médias culturels. Le groupe toulousain est à la une, est à la mode, avec son anti-univers dur, poétique et politique, contre-programmation évidente aux courants dominants.

Mais l’impact de #3 sera plus culturel que commercial. « On a vendu vingt mille disques en dix ans. Franchement, avec la couverture médiatique qu’on a eue à l’époque, on aurait dû en vendre 150 000 ! » en rit (jaune) Cloup aujourd’hui : « Mais remettons les choses à leur place : c’était pas Noir Désir, c’était pas des morceaux avec des bons sentiments et de la colère saine et juste. On était sur un truc beaucoup plus compliqué artistiquement — quelque chose qui, à l’époque, parlait aux jeunes, pas aux vieux. On s’est aussi fait dégommer par plein de gens, par exemple on a eu une critique assassine dans Rock & Folk [d’Alexis Bernier]. »

Acmé de la carrière de Diabologum, #3 annonce la chute et la fin du mythique groupe toulousain, lui réservant un avenir pour le coup sombre et définitif : après une tournée de concerts incendiaires, le split est rendu inévitable en 1998 par les dissensions entre les deux copains de lycée Arnaud Michniak et Michel Cloup. En sus de la difficulté inhérente au fait d’être co-leaders et en charge chacun pour bonne part du processus créatif, le premier n’a pas supporté l’exposition médiatique, vécue comme une violence corruptrice dans le cheminement artistique du groupe. Le second veut aller plus vers la lumière.

Leurs œuvres respectives en solo creuseront ensuite cet écart, tout en partageant le socle de radicalité noire qui était celui de #3. Jusqu’au silence, peut-être définitif, d’Arnaud Michniak, qui n’a plus partagé de nouvelle musique depuis 2018. Jusqu’au chaos assourdissant, enragé, mais aussi maîtrisé, mélodieux et plein d’émotions et d’espoirs inattendus, de Michel Cloup dans son dernier et double album Catharsis en pièces détachées, paru fin 2025.

Fidèle à l’héritage et bien au-delà. Marginal et pourtant central, à l’image de la place de #3 dans les livres et les mémoires : les chiffres de vente paraissent implacables, mais restent peu de choses par rapport à la trace profonde laissée dans le rock français. Il y aura bel et bien eu un avant et un après #3. Il n’y a qu’à voir la longue lignée d’héritiers. Ça n’a pas été perdu pour tout le monde.

Un autre long format ?