Tiny Vipers

Tiny Vipers, reine en haillons

Ferme des Deux Lions, 21 octobre 2026.

C’est une scène toute simple. Un rideau de velours qui descend le long du mur, une estrade de planches posée sur le sol. En son milieu, une chaise. Assise, Jesy Fortino attend. Son bras droit embrasse la caisse de bois clair de sa guitare, les doigts de sa main gauche en araignée sur le manche, prêts à jouer la première note.

Elle regarde droit devant elle et se mêlent, en ces yeux qui seront ensuite fermés la plupart du temps, de l’étonnement, une pointe de tristesse, une autre de gratitude, une certaine détermination. La silhouette est absolument immobile et ses reliefs, sculptés par la lumière fixe et précaire de deux spots, ne varieront plus. La nuit est déjà tombée dehors et rien ne filtre de la large fenêtre qui se découpe dans le mur. Tout est là.

De toute éternité, tout a toujours été comme ça. On songe à la pochette de Bryter Later de Nick Drake : la même épure, et cette posture de l’attente : le monde avant la musique. Le monde avant que la beauté, dont on avait oublié qu’elle puisse être si pure et directe, ne vienne le frapper.

Jesy est vêtue comme à la hâte : une paire de tennis qui en a vu d’autres, un bas de survêtement sans âge, un gilet noir un peu lâche. Elle se saisit d’un cheveu posé sur sa jambe, le lâche dans l’air vibratile, la main retombe, légère, sur la caisse de l’acoustique tandis que la poussière retourne à la poussière ; c’est le geste d’une reine en haillons. Au moment même où la première note résonne, la corde de mi aiguë jouée au milieu du manche, les yeux se ferment.

Un mètre à peine la sépare des premiers spectateurs, mais Jesy Fortino est hors d’atteinte – elle est à présent Tiny Vipers, le nom étrange qu’elle s’est choisi, il y a une vingtaine d’années, quand elle a commencé à fabriquer ses chansons trouées de silence et baignées, voûtes pour sûr célestes, de cette lumière poudreuse qu’offrent les étoiles.

C’est la Ferme des Deux Lions, un soir d’automne et de pluie, dans une petite ville de Normandie. Le bout du monde, pour elle qui vient de Seattle, dans l’État de Washington, un port de la côte nord-ouest des États-Unis. Le bout du monde, cette nuit, pour quiconque accoste là.

La pluie a cessé de tomber mais l’air est saturé de sa visite – à la nuit se mêlent d’infimes traînes de brume. Elle joue les accords note par note, les cordes jamais ne sont balayées, comme le temps se découpe en autant de battements de cils, de pulsations d’un cœur au ralenti. Chaque note, semble signifier Jesy, est un miracle – qui a fait un long chemin, depuis les origines du monde jusqu’à ce soir, dans cette drôle de ferme plantée dans un bout de campagne. Une guitare, donc, et une voix qui frémit et qui songe, gronde et supplie – une voix « de l’intérieur », qui transpose en des chansons cotonneuses, hypnotiques, des mots déposés dans le secret de carnets intimes.

J’avais vu, il y a dix-sept ans, à quelques kilomètres d’ici à Rouen, Tiny Vipers en concert. Dans la cave d’un pub, seule déjà, elle avait chanté les chansons de ses deux albums parus, en 2007 et 2009, sur le label Sub Pop. Jesy Fortino aurait pu devenir «big», mais elle est alors retournée au silence qui peuple, indéfectiblement, ses chansons.

Un disque a surgi sans prévenir en 2017, si confidentiel que je n’ai pas su le saisir, puis une poignée de chansons merveilleuses en 2022. Celles-ci, je les ai attrapées, chéries, pour les retrouver dans un quatrième album, Tormentor, publié en 2025. Le grand œuvre, à ce jour, de Tiny Vipers. Es-tu revenue pour de bon, Jesy Fortino ?

Merci à l’ECFM de Canteleu pour la programmation de ce concert merveilleux – et gratuit – proposant une double affiche : la Néerlandaise, et importante, Chantal Acda et Tiny Vipers, donc.

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