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“Je veux voir des gens et je veux voir de la lumière”

Nous publions un extrait de "The Smiths The Queen is Dead", essai de la collection Discogonie qui paraît ce vendredi 2 avril. Voici une partie du chapitre consacré à "There is a light that never goes out", l'un des joyaux du chef-d'œuvre des Smiths, paru en 1986.

There Is a Light That Never Goes Out tient une place particulière dans la discographie des Smiths. Ce morceau a pourtant connu une histoire rocambolesque, indigne de son potentiel commercial.

Il ne fut pas retenu comme single au moment de l’album, sauf en France, sous l’impulsion de Virgin, qui le commercialisa à la place de Shoplifters of the World Unite, en janvier 1987. Bien que considéré comme un potentiel single en Angleterre, il se retrouva uniquement sur la compilation Best… II, cinq ans après la séparation du groupe. Une trajectoire sinueuse qu’expliquait Johnny Marr au magazine Uncut en 2008:

«Pendant longtemps, j’ai travaillé sur le principe selon lequel nous devrions toujours avoir une chanson sur chaque album pour laquelle les gens disent: “Cela devrait être un single”. Mais en fait, ça ne l’était pas. Reel Around the Fountain était celui du premier album et There Is a Light That Never Goes Out celui de The Queen Is Dead. Je pensais que c’était le signe d’un très bon album, qu’il y ait un titre que tout le monde veuille en single, mais que les singles soient encore plus forts

«Emmène-moi (avec toi) ce soir, là où il y a de la musique et des jeunes gens pleins de vie/parce que je veux voir des gens et je veux voir de la lumière. » C’est sur ce cri du cœur existentiel que commence la chanson. Rapidement suivi d’une supplication : «Oh, je t’en prie, ne me dépose pas chez moi, parce que ce n’est pas chez moi, c’est chez eux et je n’y suis plus le bienvenu

Ces paroles bouleversantes furent inspirées à Morrissey par une scène du film La Fureur de vivre et plus particulièrement par un dialogue dans lequel John (Sal Mineo) confie à Jim Stark (James Dean) que personne ne l’attend chez lui. C’est grâce à ce rôle d’adolescent rebelle et fragile que James Dean devient le symbole générationnel d’une jeunesse désemparée.

Because I want to see people
And I want to see life
Driving in your car
Oh please, don’t drop me home
Because it’s not my home, it’s their home And I’m welcome no more 

Le chanteur qui l’adule lui a consacré un livre puis la pochette du single Bigmouth Strikes Again.  L’adaptation qu’en fait le chanteur en conserve l’urgence, la passion et la flamme juvénile. Le personnage recherche l’espace et les sensations pour échapper à des parents et à un domicile devenus hostiles. Les thèmes de la solitude et de l’incompréhension, récurrents dans les chansons des Smiths, sont de nouveau traités par le prisme de l’adolescence. Il est intéressant de noter que Morrissey s’inspire largement du Lonely Planet Boy des New York Dolls sur le premier couplet : 

Oh, you pick me up
You’re out drivin’ in your car When I tell you where I’m goin’ You’re always tellin me it’s to far But how could you be drivin’ Down by my home
When ya know, I aint got one And I’m… I’m so all alone Woah woah yeah 

Take me out tonight
Because I want to see people
And I want to see life
Driving in your car
Oh please, don’t drop me home
Because it’s not my home, it’s their home And I’m welcome no more 

Cela relève évidemment plus de l’hommage que du plagiat, Moz ayant toujours été un grand fan du groupe new-yorkais. Adolescent, il alla jusqu’à présider leur fan-club anglais, et écrivit en 1981 la première biographie du groupe (Steven Patrick Morrissey, The New York Dolls, Babylon Books, édition corrigée, 1995, 50 p. La première édition date de 1981, année de sa rencontre avec Johnny Marr). En 2004, il fut également à l’initiative de leur reformation, trente ans après leur séparation. 

And if a double-decker bus Crashes into us
To die by your side
Is such a heavenly way to die

Sur le refrain, le récit force le trait d’un amour adolescent en crise, excessif et déraisonnable. Les sentiments, exacerbés, se font caricaturaux et le narrateur romantise alors l’éventualité d’une mort violente en compagnie de l’être aimé. Un accident envisagé comme providentiel et source de plaisir et même de privilège. La disproportion des forces déployées (un autobus à impériale puis un dix tonnes) et la dimension masochiste entraînent la chanson sur un versant tragicomique inattendu, loin du romantisme échevelé et solennel du couplet. Un soudain changement de tonalité révélateur du talent d’auteur de Morrissey capable des modulations les plus fines. 

And if a double-decker bus Crashes into us
To die by your side
Is such a heavenly way to die And if a ten-ton truck 

Kills the both of us
To die by your side
Well, the pleasure – the privilege is mine 

À la sortie de l’album, certains reprocheront à Morrissey une glamourisation du suicide. Le signe d’une lecture erronée et sans nuance d’un auteur qui manie humour à froid et second degré. On retiendra surtout un refrain intemporel et génial, loin des clichés habituels de la chanson romantique.

SÉBASTIEN BISMUTH et NICOLAS FOUCAULT
The Smiths The Queen is dead
(ÉDITIONS DENSITÉ – COLLECTION DISCOGONIE) – 02/04/2021