Comme des terroristes
autosuffisants, sans ennemis ni partisans autres qu’eux-mêmes, ils ont fomenté
leur révolution crépitante au vu et au su de tous. D’abord en affichant lors de
prestations scéniques mémorables des accointances toujours plus prononcées pour
une ondoyance incendiaire. Puis en distillant sur le Ep Rawwar (2007), son titre phare Nico
Man et son morceau de bravoure The
Earthquake That Frees Prisoners, les indices d’un aplomb en pleine croissance.
L’histoire ne pouvait alors s’envisager que d’une seule façon : le successeur
de l’album God's Money (2005) serait
une déflagration ou ne serait pas.
Rapidement, les premières escarmouches du
quatrième effort de Gang Gang Dance, Saint Dymphna, mystifient le doute : la détonation survient bien à l’heure
attendue. Électronique spirituelle tracée au laser, rythmique frappée par
l’instinct du forcené, résonances sifflantes qui vont et viennent comme les
ressacs d’une vague rarement aperçue : l’inaugural Bebey esquisse la mue au débotté, avant que First Communion ne la révèle dans son entier flamboiement. Des
riffs profilés par la hargne, un chant aigu de sauvageonne démente et
haletante, des refrains striés de bleeps spatiaux et scintillants : comme
si Foals déversait sa sueur sur le corps échaudé d’Ida No et de Glass Candy, First Communion fait sauter les plombs
des plus sérieuses installations électriques arty.
Sans la dénaturer, le
quatuor imaginé au début du nouveau siècle par le batteur Tim DeWitt et le claviériste
Bryan DeGraw (ex-The Cranium), aiguise sa substance puis la chauffe à blanc
pour lui faire épouser des atours plus anguleux. Une essence originelle
inclassable, qui ancre Gang Gang Dance dans un underground transgenre pourvu
d’ascendants jamais en rade de semences créatrices (des Japonais Boredoms aux
Sun City Girls). Le beat uniforme à la profondeur suffocante qui lance la
mélopée transcendée Blue Nile, avec
ses nappes vocales perdues au loin et sa tonalité arabique, confirme
l’évolution.
La production est profilée par l’efficience et chaque son surgit
au cordeau dans sa forme la plus optimale, sans fioritures ni diversion
permise. Capable depuis ses débuts d’évoquer aussi bien le new age
hallucinatoire que les figures extatiques de la musique orientale, la tradition
kabuki que les relents primitifs en vogue depuis l’avènement d’Animal
Collective, la liberté novatrice de Can et de Tago Mago (1971) que les grands écarts formels et drogués de
Throbbing Gristle, Gang Gang Dance dégote avec Saint Dymphna une instantanéité nouvelle et une carrure décuplée.
Un renforcement athlétique qui n’entame en rien le jusqu’au-boutisme fureteur
de la bande, qui parvient sur le redondant Vacuum
à téléporter Loveless (1991) de My
Bloody Valentine et ses distorsions plaintives au cœur des années 2000, tout en
délivrant dans la foulée Princes, le
morceau de hip hop le plus extraterrestre jamais entendu de mémoire de
non-spécialiste.
Survoltée par le phrasé
persifleur du rappeur grime Tinchy Stryder, la performance magnétique débute
par des traînées électroniques qui divaguent sans raison avant de se faire
admonester par un premier beat minimaliste, lui-même atomisé par une rythmique
cahoteuse qui défouraille sans une once de pitié les cavaliers les plus
empruntés. Le refrain élévateur scandé par la chanteuse Liz Bougatsos en sus,
voici un titre inimaginable qui propulse le hip hop dans un no man’s land
sonique d’anticipation. Comme les militaires américains surpris de manière
dévastatrice sur leur propre base par les Japonais à Pearl Harbor, cette
attaque en règle de leur pré carré devrait incliner Dizze Rascal, Diplo, Spank
Rock, Timbaland, Pharrell Williams et compagnie, à unir leur force afin
d’engendrer une riposte à la hauteur de l’évènement.
Pour reprendre son souffle,
Inners Pace et Afoot, comme la
chanson terminale Dust, consacrent
l’importance grandissante donnée à l’électronique par les quatre
Américains, entre vapeurs dub engourdies et précisions de machinistes
virtuoses. Comme si Aphex Twin et Four Tet réinventaient Tangerine Dream. Puis House Jam fait subir à la pop facile
d’accès ce que Princes à fait subir
au hip hop précurseur : un brouillage brutal mais jouissif des codes, une
extraction barbare du milieu naturel puis une réimplantation envoûtante et
mystérieuse en terra incognita. Cette fois, Liz figure une jeune Madonna (si,
si) amusée à faire sursauter par sa voix immature une mélodie pavée de
louvoiements qui ne réclame rien
d’autre.
La chanteuse farouche, entre éclats stridents qui fouettent les sens,
intonations bestiales qui caressent l’instinct et phrasés orientaux qui
fascinent l’esprit, s’en donnent enfin à cœur joie sur Desert Storm, titre charnière qui jette un pont entre God's Money et son successeur, ajoutant
au bercement épique du premier la densité sonore offensive étayée par le
deuxième. Alternant habilement
coups de semonces créatifs et respiration enivrante, Saint Dymphna est un précis d’avant-garde taillé pour la foule, qui
élève ses auteurs au haut rang qu’ils occupaient déjà en catimini depuis
plusieurs années.
Aujourd’hui, à New York, l’humeur semble d’ailleurs être au
balancement des corps et des repères. Après Dear Science de TV On The Radio et en attendant Merriweather Post Pavilion d’Animal Collective, Saint Dymphna ouvre ainsi de nouvelles
failles. S’y engouffrer revient à sinuer avec le futur.