Agnès Gayraud (La Féline) nous raconte la genèse et l'avenir du projet Grive, son association avec Paul Régimbeau (Mondkopf).

Agnès Gayraud est, depuis bientôt quinze ans et quand elle interprète ses chansons, La Féline. Paul Régimbeau, lui, depuis plus d’années encore, est Mondkopf, quand il utilise pour s’exprimer la musique électronique, seul ou au sein des groupes FOUDRE ! et Autrenoir. Après quelques collaborations éphémères, Agnès et Paul s’unissent pour fonder Grive – et l’oiseau né de leur union vole en cieux rock, que drones et guitares zèbrent d’éclairs électriques. Un EP, Grive, paraît le 19 février 2021 : quatre chansons y sont recueillies, où lumières mélodiques et ombres soniques se frottent en une danse lente et magnétique.

Les chansons de Grive ont été composées et enregistrées en live, dans l’instant, lors d’une résidence au Performing Arts Forum (PAF) situé dans un ancien couvent à Saint-Erme, en Picardie, en 2016. Filles de l’urgence, elles prendront finalement tout leur temps pour nous rejoindre – plus de quatre années se sont déroulées depuis leur envol. Leur électricité n’a en rien perdu de son intensité, ni leur beauté de leur indocilité.

Agnès Gayraud répond aux questions de Magic.

Agnès, à l’occasion de ce projet Grive, tu chantes en anglais. Les disques de la Féline ont été marqués par un usage de la langue française avec une attention très forte à la qualité des textes, des paroles très belles. La langue française t’a-t-elle, ici, manqué ? Dirais-tu qu’avec Grive, tu as relégué les paroles au second plan ?

Avant de décider que les chansons de la Féline se chanteraient en français – avant de décider que la Féline parlerait français ! –, j’ai fait quelques compositions en anglais. C’était au tout début. Quand j’ai opté pour le français, j’ai tout de suite eu le sentiment que l’adresse et la maîtrise de ce que je voulais suggérer étaient plus fortes. J’ai aussi ressenti une satisfaction plus grande à réussir un morceau en français. Pour ces raisons, jamais je n’abandonnerai le chant en français pour La Féline. A présent que j’ai réalisé trois albums de La Féline en langue française, l’anglais ne me semble plus un pis-aller mais une autre possibilité. D’ailleurs, chanter en français dans Grive ne m’aurait pas semblé exclu : la reprise de Gérard Manset, Comme un guerrier, que nous avons faite Paul et moi et qui figure dans le EP de La Féline Royaume1, intègre, au départ, le projet Grive. Mais nous ne l’avons pas mise dans le EP, en raison justement de ce « gap » entre les langues.

Le choix de l’anglais est peut-être lié aussi au fait que Paul se sent plus à l’aise avec la langue anglaise – j’imagine chez lui une pudeur qui s’accommode mieux de cette zone de « légère indétermination » que procure une langue étrangère. En ce qui me concerne, l’anglais n’induit pas d’éloignement ; ce que je chante dans Grive n’est en rien artificiel, ce sont – pour emprunter à Dylan et ses Visions of Johanna – des visions d’Agnès. J’ai ressenti le besoin de compenser l’éloignement qu’induisait la langue par le choix de parler de choses très concrètes. Burger Shack traite de la friterie dans laquelle nous allions entre deux sessions d’enregistrement. Cold fait référence à un souvenir d’enfance : j’ai une nuit été, involontairement, coincée hors de la maison, dans le froid, et j’ai alors croisé une biche. La chanson raconte cette « épiphanie esthétique ». Ce sont des souvenirs concrets qui auraient pu être dits en français mais l’anglais me permet un autre type de diction dont j’aime le rapport avec la musique, qui les baigne, les immerge. C’est aussi une façon de remettre au premier plan, non pas la musique contre le texte, mais plutôt la texture contre la signification.

Enfin, je crois que chanter en anglais m’amuse : j’assume l’étrangeté qui peut se dégager de mon accent et de mon anglais qui n’est pas toujours juste syntaxiquement. L’intelligibilité de la langue, ses possibilités de glossolalie m’intéressent. Mais je ne vais pas jusque là : les textes sont bien intelligibles et produisent des images, des visions presque cinématographiques que je recherche pour mes chansons – celles de la Féline ou celles de Grive.

Outre la chant en anglais, il y a ici un deuxième marqueur, ce sont les guitares – c’est un disque toutes guitares dehors. Grive, serait-ce une manière d’embrasser pleinement les guitares, de leur donner champ libre, dans un grand plaisir du jeu ?

Oui ! A écouter La Féline, on perçoit des moments où les guitares tentent de s’émanciper. Mais il y règne une forme de sacerdoce pop, qui tend la musique dans une dialectique, la conforme au côté apollinien2 de la pop, à des chansons qui se résolvent en elles-mêmes, à l’instar de la forme des sonates. C’est ce que j’aime aussi, dans La Féline, cette lutte interne… Avec Grive, je lâche la bride aux chansons ! Le maxi date de le même époque que l’album Triomphe de La Féline. On y retrouve les mêmes guitares, mais non domestiquées. Il se passe dans Grive une sorte d’abandon… et notamment d’abandon à un genre, un son. Paul et moi nous installons dans un univers sonore et nous y immergeons, ce qui donne à cet EP de Grive une très forte unité sonique. Avec Grive, je suis sortie de ma zone de confort mais pour en créer une autre. Les compositions de La Féline résultent de circonstance de fabrication très diverses, plus accidentées. Parfois je compose avec une guitare, parfois ce sera avec une seule boîte à rythme… cela conduit à des morceaux très différents. La Féline, pour moi, c’est le monde entier. J’aimerais pouvoir tout dire à travers ce projet. Aussi, quand je fais autre chose, je me sens comme libérée de cette « mission » de dire le monde entier… Je suis plus tranquille avec Grive, je me dit que ce n’est pas grave si cette fois-ci je ne vais que d’un côté du monde.

Pour cette exploration sonore, quels sont les partis-pris, quelle est la méthode de Grive ?

C’est un parti pris du « live » et, donc, un parti pris de la guitare – de guitares qui structurent les morceaux. Si les morceaux de La Féline sont souvent composés à la guitare, et que la guitare est l’instrument dont je joue, je tente souvent d’emmener les chansons ailleurs, dans des contrées plus synthétiques par exemple. C’est mon moyen de trouver une altérité. Dans Grive, l’altérité est une donnée pré-existante : c’est un projet que nous menons à deux, avec Paul. Je peux donc renouer pleinement avec les guitares et les envisager comme colonnes vertébrales des morceaux.

Pourrait-on entendre en Grive une déclaration d’amour aux guitares ?

Oui, absolument ! Mes origines andalouses me portent bien sûr vers l’élégance et la solennité des guitares acoustiques. En même temps, les guitares électriques, échevelées, aux textures permises par la distorsion, sont quelque chose que j’aime profondément, depuis le son d’une guitare blues primitive jusqu’aux guitares très noise, voire doom, à la Earth ou Barathrum. Ce sont des exemples très différents bien sûr, deux extrémités du spectre, mais elles sont connectées par l’électricité, par cette sonorité âpre, granuleuse. Jouer de la guitare électrique demeure pour moi quelque chose de très sensuel, physique, presque érotique. La guitare électrique est à la fois un instrument acoustique, qui se règle sur la sensibilité de ton geste, qui répondra différemment si tu la caresses ou la frappes, et un instrument électrique pour lequel l’électricité permet de décupler la puissance de ce geste acoustique. C’est ce rapport entre la fragilité et la puissance qui m’intéresse dans la guitare électrique. Et c’est ce qui m’intéresse, plus largement, dans la musique je crois…

Ce travail avec Paul, en quels territoires te permet-il plus facilement d’accéder, que tu ne fréquentes ou ne défriches pas par ailleurs ?

Il y a donc, déjà, cette émancipation du format pop, et ce n’est pas rien ! La Féline est peut-être de la pop « progressive », mais cela demeure de la pop. Paul m’invite à des morceaux plus longs – à partir du moment où, quand nous prenons ensemble nos instruments, nous savons que nous nous inscrivons dans la durée, cela permet une expressivité différente. Tous les petits soli, un peu blues, que je fais sur Coal Mine, je ne les aurais jamais improvisés dans un format de 3 minutes. A cette dimension de la durée, j’ajouterais une dimension cyclique. Avec Grive, je peux m’y abandonner totalement, obéir à cette pulsion vers la lancinance que j’ai toujours et qui trouve ici à s’exprimer davantage.

Paul est pour moi une muse, à l’instar de Xavier dans La Féline… A travailler ensemble, on finit par connaître l’autre musicalement, on désire le surprendre. Paul m’inspire et cette inspiration m’emmène vers des explorations plus soniques et moins intellectualisées que pour La Féline…

Agnès, quel avenir pour Grive ?

Cet EP est sorti en autoproduction mais nous espérons un album qui paraîtrait sur un label, faire que le projet Grive se relie à une scène, d’autres musiciens, d’autres groupes. Nous avons d’autres morceaux en cours et avons aussi très envie de jouer ces titres en live. Dans notre esprit, ces chansons ont toujours été destinées à être jouées sur scène et dans l’instant, devant un public, car c’est ainsi qu’elles ont été fabriquées. Le live, pour les chansons de Grive, c’est à la fois leur origine et leur destination.

1 Royaume, Kwaidan records, 2018. Les quatre titres de l’EP se partagent entre collaborations avec Mondkopf et avec Laetitia Sadier

2 Agnès Gayraud est aussi philosophe et son ouvrage Dialectique de la pop témoigne de cette rencontre entre ses deux « amours » : la philosophie et la musique. Nietzsche a opposé l’« apollinien » au « dionysiaque » et le relie à ce qui relève de l’ordre, la mesure, la maîtrise de soi.

Un autre long format ?