© Eline Guillerm Magic

Projet éphémère qui libère ses éclats depuis 2015, le quatuor Foudre ! explique son processus créatif à Magic.

C’est le passage de la nuit au jour ou du jour à la nuit. Peu importe, car ce qui compte ici est le passage : ce temps ou tout mute et se meut, cet interstice ou tout bouge et tout change, ce frémissement où la mort se mêle à la vie, cette porte ouverte vers un autre plan de l’existence.

Le premier morceau est un lent dessillement, l’ouverture au ralenti d’un œil sur le vaste monde – celui-ci prend lentement forme et, du flou, naîtra bientôt le net. Puis l’intense transe qui rejettera lentement l’auditeur, en son ultime ressac, sur les grèves de la conscience.

Future Sabbath est le cinquième album de FOUDRE !, super groupe constitué de Frédéric D. Oberland (Oiseaux-Tempête, Le Réveil des Tropiques), Romain Barbot (Saåad), Paul Régimbeau (Mondkopf, Autrenoir) et Grégory Buffier (Autrenoir, Mätisse), où se rencontrent instruments électroniques (synthétiseurs analogiques, mellotron, système modulaire, laptop) et acoustiques (baglama, saxophone, percussions).

C’est leur plus beau peut-être, l’inspiration des quatre musiciens chamanes étant sublimée par la prise de son et le mixage de Camille Jamain qui révèlent, des paysages convoqués par FOUDRE !, les saisissants reliefs. Romain Barbot, Paul Régimbeau et Frédéric D. Oberland répondent aux questions de Magic.

La page bandcamp de FOUDRE !
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Afin de situer ce disque, pouvez-vous rappeler l’histoire de FOUDRE! ? Comment est né ce groupe ? Est-ce un groupe, d’ailleurs ? Quels désirs, ou quels objectifs, ont guidé sa création ?

Romain : Tout à commencé comme un jam sans prétention dans un appartement toulousain. À aucun moment, on a parlé de monter « un projet » ou de la direction à prendre. Depuis le début, cela fonctionne au plaisir, à l’instinct. 

Paul : On peut dire que c’est un groupe, mais à géométrie variable et en implication variable. C’est-à-dire que l’on joue quand l’occasion se présente. Et si parfois l’un des membres n’est pas disponible alors on invite quelqu’un d’autre à prendre sa place. Et parfois, suivant où l’on joue, on invitera un ou une musicienne qui sera sur place et avec qui on a de l’affinité. On ne répète jamais sauf un ou deux jours avant le concert où on lance quelques idées pour une base d’improvisation. L’idée, c’est un peu la liberté de faire ce qu’on veut !

Romain : Comme dit Paul, il y a cette notion de liberté, très importante. C’est un fonctionnement très différent de nos autres projets, qui chacun à leur façon, nous demandent beaucoup d’investissement, de temps, avec un cadre assez défini. Dans FOUDRE! il y a cette simplicité à ne rien préparer, à ne pas réfléchir en amont, jusqu’au line-up pensé comme une relation polyamoureuse. 

Frédéric: C’est assez fou d’imaginer que depuis le début de l’aventure FOUDRE!, en 2015, nous n’avons fait que douze concerts et que quatre de ces performances se sont retrouvées gravées sur disque. Difficile de rêver un rituel de création plus fluide et efficace!

Evoquons la musique qui est recueillie sur Future Sabbath. C’est donc une improvisation totale ? Est-ce la transcription fidèle du concert donné aux Instants Chavirés à Montreuil le 25 janvier 2019, ou y a-t-il eu un travail de montage sonore ?

Paul : On improvise tout le temps. Comme je disais, on se réunit toujours avant de faire un concert pour créer un vague scénario, en se laissant la liberté d’aller autre part si on se le sent. Nous n’avons pas de répertoire de morceaux à jouer. C’est toujours les envies du moment qui nous guident. Puis on a la chance d’avoir un super ingénieur du son (Camille Jamain) qui nous suit depuis peu et qui enregistre en multipistes nos lives. Du coup, on rentre à la maison et on s’amuse à éditer une matière brute crée avec une énergie éphémère que l’on ne retrouvera peut-être plus ! Puis, chacun chez soi, on a rajouté des arrangements pour developper encore plus certaines émotions que l’on aurait eu envie de faire en live mais dont notre condition d’humain à dix doigts et deux pieds nous a empêchés de pouvoir faire…

Romain : Malgré les overdubs sur certaines pistes et le fait que le format nous a demandé de couper certaines parties,  je trouve que Future Sabbath est assez fidèle au concert qui a servi de matière première. Le mix de Camille a ajouté beaucoup de relief et de puissance au tout. Plus que du montage sonore, l’idée a été de sublimer ce que l’on avait. Et oui, c’est une totale improvisation à chaque fois, si ce n’est la tonalité générale qui est établie à l’avance, rien n’est écrit. On se permet même souvent d’ajouter des instruments au dernier moment.

A l’écoute de Future Sabbath, deux choses me sont venues à l’esprit, de manière très forte. Tout d’abord, le mot « transe ». Ce mot coïncide-t-il, selon vous, avec la musique de cet album ? C’est quelque chose qui vous parle, cette idée de transe ? 

Romain : C’est clairement l’état que l’on cherche à atteindre en jouant, en espérant que le public rentre dedans avec nous. Il y a quelque chose de l’ordre du rite, à jouer sans filet, à chercher la symbiose avec les autres, une écoute intense, un besoin d’être totalement dans le moment présent pour que cela marche…

Frédéric :  De toute évidence, il y a une dimension cérémoniale dans les lives de FOUDRE! On essaie d’atteindre une sorte d’état modifié de conscience, aussi bien sur scène qu’avec le public. Quand ça marche c’est assez proche de l’hypnose ou d’une cool montée de psychotropes, mais collective. On aime bien jouer avec les ostinati, la répétition, l’espace autour de nous, les motifs minimaux qui lentement s’amplifient ; se mettre en cercle, allumer de l’encens et « faire monter » ensemble. Il y a une grande allégresse dans ce désir de transe commune. Quentin Rollet, un grand musicien que l’on aime beaucoup, nous a décrit récemment comme des « hippies goths » : plutôt bien vu ! 

La deuxième chose qui m’est venue en tête est une image, celle de quelqu’un qui s’éveille, se lève, lentement, puis se met en mouvement. Ce n’est qu’ensuite que j’ai découvert la pochette du disque, cette oeuvre de Faye Formisano qui propose une image du Soulèvement. Ces images d’un corps qui s’éploie, d’un esprit qui s’éveille, m’ont apparu plus certainement encore… Cette image revêt-elle un sens pour vous ? Pouvez-vous, de plus, me parler de Faye Formisano ?

Frédéric : Ad hoc que ta première image mentale : le soulèvement du corps, mais aussi celui de l’âme et des sens. Cela me fait penser à une exposition récente de Georges Didi-Huberman autour du même thème, où les émotions collectives, les insoumissions, les vacarmes en appellent à un soulèvement prodigieusement plus grand, presque miraculeux, qui déborde et libère de soi-même. On a découvert le travail de Faye Formisano via Fanny Béguély, l’artiste qui avait illustré notre disque précédent, « KAMI » ; elles étaient toutes les deux en résidence au Fresnoy. Les dessins de Faye Formisano, tirés de sa série « La danse secrète », représentent des personnages androgynes, mains levés vers le ciel, rassemblés tel un Léviathan trouble et mouvant dans une sorte de transe extatique. Celui que nous avons choisi pour la pochette front me fait aussi penser au Kecak, ce rituel balinais qui prend racine dans le Sanghyang, une danse d’exorcisme induisant la transe. Quoi de mieux effectivement pour notre sabbath du futur?

FOUDRE !
Future Sabbath
(NAHAL RECORIDNGS) – 15/01/2021

Un autre long format ?