Mary Lattimore, Silver Ladders

Nos mouvements interdits et 33 tours par minute – Le Top 2020 de Pierre Lemarchand

Jusqu'à la fin du mois, nos rédacteurs résument leur année pop dans un Top 10 de leurs albums préférés. Aujourd'hui, Pierre Lemarchand doit consentir à oublier plus d'un disque parmi les dizaines qui ont rendu le bruit du monde acceptable en 2020.

1. CABANE. Grande est la maison (cabane records)
2. THIS IS THE KIT. Off Off On (Rough Trade)
3. TOBIN SPROUT. Empty Horses (Fire records)
4. MARY LATTIMORE. Silver Ladders (Ghostly International)
5. THE APARTMENTS. In And Out Of The Light (Talitres)
6. OTHER LIVES. For Their Love (ATO records)
7. KEELEY FORSYTH. Debris (Leaf)
8. HILARY WOODS. Birthmarks (Sacred Bones records)
9. SOUNDWALK COLLECTIVE & PATTI SMITH. Peradam (Bella Union)
10. BILL FAY. Countless Branches (Dead Oceans)

Il a bien fallu choisir et donc écarter, consentir à oublier, un temps seulement – le temps de ces lignes -, d’autres disques qui ont incarné en une année claustrophobe l’existence et la majesté des bruits et des gestes du monde, son ballet éternel, la poursuite de sa course. Nous n’étions pas là pour voir mais le monde a continué de tourner. Tandis que nous nous sommes figés, les 33 tours par minute opérés par nos disques sur les platines furent l’écho de ce mouvement qui nous était interdit, la réplique métonymique de la rotation de la planète – relégués hors champ. Il a bien fallu choisir, aussi Fontaines DC, Elvis Perkins, Daniel Blumberg, Jason Molina, Damien Jurado, Ron Sexmith, Agnes Obel, Rodolphe Burger, Bill Callahan, Christine Ott ou encore Zola Mennenöh, hauts hérauts de ce mouvement, ne figurent pas ici. Il a bien fallu choisir, aussi voici les dix disques que j’ai finalement retenus…

Deux disques où une voix vibrante se fraie un chemin dans de vastes paysages soumis à une lumière éternellement changeante, en quête de la mélodie parfaite et de mots qui savent saisir, comme au lasso, les éclairs de beauté brute que nous offre le monde. Ce sont In And Out Of The Light de The Apartments et For Their Love de Other Lives.

Deux disques qui recueillent une voix revenue de tout, une voix de crépuscule qui a beaucoup voyagé, beaucoup erré et trouve enfin la paix, ainsi que des lambeaux de vérité, dans l’intimité d’une chambre, le repli d’un foyer. Ce sont Empty Horses de Tobin Sprout et Countless Branches de Bill Fay.

Deux disques où une voix aventureuse avance comme on taille à la serpe un chemin précaire en une jungle bruissante, comme un brise-glace progresse dans la nuit et parmi les icebergs à la lente dérive ; deux disques où s’estompent les repères comme le sol s’évanouit sous nos pieds, comme le ciel nous avale. Ce sont Debris de Keeley Forsyth et Birthmarks de Hilary Woods.

Deux disques où la voix se perd dans les limbes et les confins jusqu’à se taire, le souffle coupé ; deux disques qui accueillent de l’univers le tonnerre comme les murmures, ainsi que le silence, et savent laisser place à la majesté de mondes lointains ou oubliés. Deux disques qui nous rappellent que les frontières n’ont été inventées par l’homme que pour être franchies. Balayées. Ce sont Silver Ladders de Mary Lattimore et Peradam de Soundwalk Collective & Patti Smith.

Deux disques, enfin, où des voix tissent des dialogues d’amitié, posent les bases de chansons refuges, font le pari d’un intime qui résonnerait si large qu’il saurait accueillir, dans la chaleur humide de son pouls, tous les fleuves et les mers du monde et leurs courants contraires. Deux disques comme des patchworks : ces couvertures dont on se recouvre pour conjurer le froid et la peur, couturées de mille tissus – autant de pensées vives, de souvenirs, d’espoirs fous, de petits bouts de vies simples. Ce sont deux œuvres sœurs. L’une est venu avec l’automne : c’est Off Off On de This Is The Kit. L’autre est apparue au printemps : c’est Grande est la maison de Cabane.