Prince photographié par James Armour

Lunettes pourpres pour nuits blanches

A l’aube du nouveau millénaire, Prince revenait au sommet de son art en publiant deux albums studio, The Rainbow Children et One Nite Alone, suivi d’un duo d’albums live (les premiers de sa carrière). Quatre disques réédités luxueusement, certains en vinyle pour la première fois, chez Sony Music.

Après avoir, durant sept ans, fait dérailler les typos et les humeurs des rédactions du monde entier avec un sigle masculin-féminin imprononçable – et universel, manière toute personnelle d’Esperanto – celui que certains ne nommait plus qu’en ricanant doucement retrouvait en 2000 l’usage de son nom de baptême, Prince. Objet d’un renouveau créatif de 1993 à 1995, cette anonymisation en forme de déclaration de guerre à Warner Music avait fini, au fil de cette dilution fin de siècle, par éteindre sa muse. Soyons honnête : dire qu’on n’y croyait plus trop est en-deçà de la vérité.

A l’orée du nouveau siècle, Prince redevient Prince. Sans attache (traduire = sans maison de disques), le voilà libre d’aller où bon lui semble. Mais vers où se diriger, au juste, quand on est l’un des artistes les plus marquants de sa génération, que l’on cumule plus de 90 millions d’albums vendus et que l’on vient de passer gentiment la barre des quarante-quatre ans ? Vers l’Internet encore biberonnant, seul medium à ses yeux susceptible de réaliser sa prophétie qu’un jour prochain – nous ne sommes qu’en 1993 quand il prophétise – il viendra squatter nos cuisines, nos salles de bains, nos toilettes, bref nos robinets pour écouler directement sa production pléthorique de musique.

NPG Music Club

Un cercle de happy few est alors crée, le NPG Music Club, qui propose, via un abonnement, des titres inédits, des extraits de concerts et même une émission de radio mensuelle d’une heure, ancêtre à elle toute seule du podcast. Certes, Prince redevenu Prince reste un visionnaire doublé d’un habile homme d’affaires, mais que dire de sa musique ? Qu’elle n’a pas grand chose de neuf à vrai dire : les titres d’alors sont en filiation directe «man & the machine», cette manière singulière d’enregistrer tout seul (ou presque) et à la pelle en studio des suites d’accords et des harmonies qui lui trottent dans la tête au lever du jour (quand il se couche donc). Problème : la muse qui l’a érigé en phare des années 80 semble avoir atténué sa lumière. Du moins, c’est ce que l’on est en droit de penser alors à l’écoute des titres qui perlent du robinet. 

Jusqu’à l’écoute, un soir de 2001, d’un nouveau podcast, le NPG Music Club Edition #9, entièrement dévolu le temps d’un long morceau de 68 minutes à sa nouvelle œuvre, The Rainbow Children

Un disque concept joué à l’ancienne (traduire = Prince joue tous les instruments sauf la batterie, les cuivres et parfois la basse), intercalant des compositions soignées à des interludes parlés d’une voix ralentie. Les sonorités sont boisées, chaleureuses, même si la patte digitale n’est pas absente. Par un juste retour des choses, alors qu’il a été l’une de leurs principales influences toutes ces années, Prince s’approprie certains gimmicks Nu Soul, courant alors très en vogue, en particulier ceux de D’Angelo et de sa clique, les Soulquarians (J Dilla, Questlove des Roots, Common, Erykah Badu…). Mise en abyme : l’inspirateur d’une des propositions esthétiques parmi les plus réjouissantes de l’époque se fait presque humble en rendant hommage à cette bande de jeunots. A moins qu’il ne s’agisse d’une volonté toute princière de prouver à ses jeunes padawan qui est le maître… Les deux sans doute mon général. 

Pop, soul, funk, Témoins de Jéohovah

Sur The Rainbow Children, les formats s’allongent, le jazz pulse gospel, les guitares brodent sur des tapisseries de Fender Rhodes. De la pop immaculée (She Loves me 4 me), des balades soul (Muse to the Pharoah, Mellow), des attaques funk d’une rare finesse (The Work pt1, 1+1+1 is 3) ou dignes de soulever un stade (The Everlasting Now), un instant classic antiraciste au refrain stonesque (Family Name)… Magnum opus dans sa discographie, The Rainbow Children compterait même parmi ses tous meilleurs… n’étaient ces tunnels d’interlude où, de sa voix sépulcrale, Prince tente de nous convertir à la cause des Témoins de Jéhovah. 

Bien sûr, Prince ne serait pas Prince s’il n’avait pas en parallèle enfanté d’un disque de l’ombre, One Nite Alone, joué principalement au piano. Un album enregistré non pas en studio mais dans l’Atrium de Paisley Park, en compagnie de ses deux colombes, Majesty & Divinity. Un disque nocturne, sensible jusqu’à l’excès, où l’on retiendra au moins trois perles : la chanson titre, Have a Heart, Avalanche. Joie dix-huit ans plus tard : alors que One Nite Alone avait fait l’objet en 2002 d’une distribution exclusivement via son NPG Music Club, suscitant depuis une réelle convoitise de la part des collectionneurs, il atteint les bacs pour la première fois, en CD comme en 33-Tours. 

Bardé de ces deux albums, Prince lance la tournée One Nite Alone, qui sillonne, en 2002, les États-Unis puis passe par l’Europe avant de faire un crochet par le Japon. Portée par un dispositif instrumental (cuivres, Fender Rhodes, contrebasse électrique) qui respecte l’esthétique de The Rainbow Children, la formule scénique fusionne les genres. Avant chaque date, les membres de son NPG Music Club sont conviés aux répétitions, où il joue parfois des sets d’une heure, brassant un jazz fusion affranchi des formats. Il y a ensuite le traditionnel concert, donné à Paris au Zénith. La set-list déroule un tronc commun de titres issus majoritairement de The Rainbow Children.

Un répertoire récent auquel il additionne des goldies… 

… et ici et là des reprises…

Il joue des sets piano solo, parfois des mini-sets à la guitare semi-acoustique, et se laisse souvent tenter par des jams endiablés quand le public l’est tout autant. Il faut avoir vu ce déraillement typique des concerts de Prince, quand inspiré par l’instant, il ralentit le tempo d’un funk pour créer un groove mutant qu’il épelle en la circonstance « B.E.R.L.I.N, what’s that jam ? ». Ou comment réunir en un seul titre ses pères, James Brown et George Clinton.

Une apogée transcendée quelques heures plus tard, quand Prince monte sur la scène d’un club, où jusqu’au petit matin, il délivre un set magique, entre rock, funk et expérimentation électro. Ici, la version sans doute définitive d’un classique de son répertoire, Joy in Repetition, avec ses deux soli de guitare diaboliques.

Souvenir au Bataclan du musicien M sautant comme un fou en l’air tandis qu’à l’extérieur, le jour se lève. Sans souffler la jeunesse intrépide des tournées des années 80, le One Nite Alone Tour est une étape clé dans la carrière de ce musicien accompli, dont on comprend vite qu’il ne s’arrêtera pas en si bon chemin.

Épilogue : alors que sa terre natale, Minneapolis, s’embrase, Prince nous rappelait en 2015, un an avant sa mort, dans une version de Dreamer d’une intimité bouleversante (où il passe de la guitare aux claviers), qu’il ne s’était pas arrêté en si bon chemin… Et qu’à tout moment, aux États-Unis, la question raciale menaçait d’embraser le pays. Cette version, Prince, l’un des premiers membres fondateurs du mouvement Black Lives Matter, l’avait donnée à Paisley Park, dans son Rally For Peace, à la suite de l’assassinat en 2015 de Freddie Gray par un policier, à Baltimore. 

The Rainbow Children : 2 LP + 1 CD
One Nite Alone
 : 1 LP + 1 CD
One Nite Alone… Live ! : 4 LP 
One Nite Alone… The Aftershows, It Ain’t Over : 2 LP
Up All Nite with Prince : coffret 4 CD + 1 DVD
(SONY MUSIC)