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Entrevue - 24/02/12 de Youth Lagoon

interviews
Originaire de la ville de Boise dans l'Idaho, Trevor Powers aurait pu reprendre le flambeau local de Built To Spill, mails il a choisi de faire vibrer la corde hypersensible sous le pseudonyme de Youth Lagoon. Une grande décision qui permet aujourd’hui de réconcilier les fans des Cocteau Twins et d’Animal Collective, comme ceux de John Denver et de Daniel Johnston. On s’explique. [Article Jean-François Le Puil].

Il y a des musiciens qui ont la fantaisie facile et contagieuse, qui parviennent à gonfler notre imaginaire pour façonner et colorier nos pensées comme le souffleur de verre gonfle sa matière en fusion pour polir et barioler ses objets. Des compositeurs artisans qui partagent un sens commun de la féerie et de la minutie, de la création et du style, au point de se trouver liés dans l'esprit de l'auditeur au-delà des froids contextes et des courts raisonnements. Par exemple, lorsque commence la chanson Afternoon de Youth Lagoon, avec ses notes de couleurs chaudes et la voix aiguë qui vient tendrement trembloter au-dessus d’une partition baignée d’innocence comme ce farfadet que j'avais vu sauter à cloche-pied dans la rosée réconfortante de la forêt de Brocéliande près de Paimpont (Îlle-et-Vilaine), affleurent instantanément les frissons ressenties à l'écoute des premières mesures de Holes de Mercury Rev, en ouverture de l'album Deserter's Songs (1998). Difficile de dérouler plus la pelote de la comparaison entre Youth Lagoon et Mercury Rev, mais pourquoi ne pas s'y risquer quand on sait que Trevor Powers s'en réfère à Treasure (1984) des Cocteau Twins lorsqu'il s'agit de carrer des influences au cul de son premier album The Year Of Hibernation. Un natif de San Diego, élevé par une mère ex-adoratrice de heavy metal et un père fan de The Carpenters (lesquels fricotèrent un temps avec feu John Denver, dont Youth Lagoon a repris pour l’éternité Goodbye Again), qui danse tout gamin au son des cassettes de gloires nationales comme Elvis Presley ou The Beach Boys, et qui, fraîchement sorti d’une adolescence pastorale passée dans l'Idaho, finit par prendre pour modèle le Saint-Graal victorien sculpté par des Écossais en pleine renaissance new-wave au mitan des années 80 ? La faute à l'Internet, évidemment. J'ai découvert Treasure en ligne. J'avais déjà dû entendre parler des Cocteau Twins, mais je ne les avais jamais écoutés avant que Treasure ne me fasse un croche-pied, nous confie joliment le bonhomme aux frisettes incertaines. Cela dit, je ne pense pas qu'il faille s'étonner plus que ça de mon goût pour ce disque. Il suffit de penser à l'héritage que le groupe a laissé. On parle ici d'art dans sa forme la plus pure, et n'importe qui peut s'en rendre compte et être touché.

Afternoon


Youth Lagoon partagerait avec les Cocteau Twins l'utilisation de la boîte à rythmes qui gifle à mesure que les mots gagnent en intensité, la liberté formelle et vocale, et une certaine idée de la mise en son abyssale qu'il faut habilement moduler en fonction des émotions prescrites par la chanson. Les points de comparaison sont donc high level. Car contrairement aux apparences – le Web charitable qui sort miraculeusement du pétrin un freluquet trop sensible pour feuler ses malheurs autrement qu’en autarcie –, Trevor Powers se distingue de ses congénères éplorés par son ambition dénuée de mauvaises visées, ses convictions et ses envies singulières. Celles-ci se traduisent d'abord dans les faits lorsque, aussi fragile était-il à l'époque, le garçon mit sa vie et ses relations entre parenthèses pour se concentrer sur la conception de son album, devenu son principal outil de subsistance, gratifiante thérapie d'auto-entrepreneur. Composer est définitivement quelque chose de cathartique. Et c'est surtout un truc que j'aime faire. C'est ma manière à moi de parler aux autres et d'interpréter le monde extérieur. Musicalement, le caractère singulier de l'Américain le pousse à se jouer des formats classiques en alternant phrases instrumentales et confidences chantées avec une apaisante (et apparente) spontanéité. Le sceau d’une liberté immémoriale qui différencie les artistes passionnants et affranchis des faiseurs à courte vue référencée. Comme si Youth Lagoon se découvrait, lui et ses capacités, à mesure que son œuvre prenait vie, que l'inspiration coulait et que l'émoi écumait. July est, par exemple, un crescendo évident dont la légèreté véloce de la mécanique ne tient pourtant qu'à lui. Les tonalités du clavier sont rendues tantôt virginales comme sur l'aveuglant flash de véracité Montana, tantôt extra-spatiales comme sur l'ode Daydream, dont le pont dansant évoque les tintements electro extra-terrestres du premier LP d'Animal Collective, Spirit They're Gone Spirit They've Vanished (2000). La voix peut se délier pour broder en toute intimité le lyrisme de l'intro de The Hunt, ou aligner les rimes courtes pour rythmer celle de Posters. Des angles d'attaque multiples qui font de The Year Of Hibernation un disque plus complexe qu'il n'y paraît, à la fois instantané et retors, émouvant et inextricable. Une collection qui en appelle autant à la terre qu'à la lune, et qui, contrairement aux apparences (bis), n’a pas été branlée sur le lit avec un logiciel musical standard.

Daydream


Fuck la bedroom pop, il convient plutôt de louer les qualités du guitariste Erik Eastman, du bassiste Trevor Schultz et du metteur en son Jeremy Park. Ce dernier et Powers ont notamment élaboré une façon particulière de capter la réverbération, en diffusant les pistes vocales brutes à travers des haut-parleurs calés dans le garage du beau-père de Jeremy. Des conditions d'enregistrement difficiles à reproduire qui expliquent pourquoi, entre l'apparition de The Year Of Hibernation sur l'Internet et sa sortie officielle sur le label Lefse Records (cf. magic n°157), aucune chanson n'ait été rajoutée au (maigre) tracklisting initial malgré les quelques mois de décalage. Les titres produits de manière plus académique auraient tranché avec les morceaux d'origine, et il aurait fallu crier à l'attentat tant la cohérence du LP tient dans cette texture sonore bénie des cieux qui enveloppe l'auditeur et lui fait ressentir les rototos d’entrailles de Trevor Powers avec une acuité et une authenticité folles. Une harmonie difficile à cerner, entre pouvoir d'abstraction (la pudeur ou l'incertitude ?) et pulsions organiques poignantes (l’exutoire ou le voyeurisme ?). Cet équilibre est surtout le fruit de longues expérimentations en studio et pendant la composition, avance-t-il sans se risquer à éventer le mystère. Entre le moment où ils ne sont encore que des idées et celui où ils sont couchés sur bandes, les morceaux évoluent énormément. Je commence avec un squelette et j'ajoute patiemment des lames de chair. En admettant que les chansons de The Year Of Hibernation sont faites d'os et de carne, l'esprit qui les anime est grevé de tourments. Et c’est sûrement dans cette caboche entortillée que réside le secret de Youth Lagoon. Dans le puissant point de vue d’un garçon introverti à la psychologie faillible, en proie à des crises d'angoisse, qui retranscrit en musique la vision floue et la tapisserie brûlante d'un intérieur mal fagoté.



"L'année où j'ai composé ces titres, je vivais une période difficile sur le plan mental. Je n’étais pas totalement coupé du monde, mais même quand je me mêlais aux autres, je ressentais un grand sentiment d’isolement. Ça m'arrive encore parfois, et ça n'a rien à voir avec de la solitude, plutôt avec un état de semi-conscience qui me plonge dans une profonde introspection. Honnêtement, j'ai l'impression que mon esprit est différent de celui des autres. Je sais que ça peut paraître bizarre, mais j'ai ces roues dans ma tête qui ne cessent de tourner, même quand je voudrais qu'elles s'arrêtent. Et parfois elles m’obligent à traverser des paysages très inhospitaliers”. Plutôt dark, le coup des roues qui tournent dans la tête. Ces drôles de sensations mentales, l’Américain les a cultivées, calmées ou amplifiées en offrant son imaginaire aux doux paysages de la région de Boise, des contrées que le réalisateur Tyler T. Williams, lui-même basé dans la capitale de l’Idaho, utilise comme toile d’expression nostalgique de ses films – il a dirigé les clips de July et Montana. "C’est vrai que j’ai une relation particulière avec la nature, et celle de Boise gagnerait à être reconnue. Il y a des endroits alentour qui ne sont que paix et respiration. J’ai moi-même passé beaucoup de temps à rêvasser dans ces bois. On peut s'y installer pour camper, faire de la randonnée, ou simplement… être. Et se sentir vivant . Pourquoi la musique de Youth Lagoon nous touche autant sans jamais verser dans la putasserie lacrymale ? Boise don’t cry, évidemment ! Et quand, à l'aube de sa tournée mondiale, on demande à Trevor quelle ville le fait fantasmer le plus, il loue notre chère capitale sans hésiter : "J'ai vu plein de films et entendu tellement d'anecdotes sur Paris que déambuler dans ses rues sera très spécial, assurément". Une expérience à méditer sous peu, Youth Lagoon s'apprêtant à laisser ébaubi le public du Point Éphémère ce samedi 25 février.
Jean-François Le Puil
MAGIC RPM  #159


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