Rééditions
29 avril 2015
Alain Bashung – Fantaisie Militaire
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Alain Bashung – Fantaisie Militaire

(Barclay/Universal)

On ne l’attendait pas forcément si tôt. Aucun anniversaire symbolique (Fantaisie Militaire est paru en janvier 1998) ni commémoration particulière (Alain Bashung nous a quittés le 14 mars 2009). Réédition sans raison habituelle, donc. On l’aborde à pas feutrés, comme intimidé. Notre perception de l’homme a tellement changé en une quinzaine d’années. À la façon d’un Gainsbourg avant lui, Alain Bashung est devenu intouchable. Une statue du commandeur. Pourquoi ? Parce que Fantaisie Militaire. Lorsque paraît ce dixième LP, le tout juste quinquagénaire n’est pas encore un morceau de patrimoine. Plutôt un outsider qui fait partie du décor et dont le précédent album (Chatterton, 1994) n’est pas son meilleur.

L’homme n’est donc pas attendu au tournant, sauf par ceux qui le savent capable du meilleur et défendent ses deux chefs-d’œuvre – Play Blessures (1982), réalisé avec Gainsbourg, et Novice (1989), auquel participe le parolier Jean Fauque pour la première fois. Deux échecs commerciaux. Or la grande force de Fantaisie Militaire sera de conjuguer – enfin ! – innovation formelle et succès public. Un public forcément surpris par ces douze chansons qui rompent avec le tout-venant tout en embrassant l’air du temps.

Souvenez-vous, 1996, 1997… Pour le dire vite, la britpop est exsangue, le trip hop de Bristol délivre ses charmes capiteux, le big beat n’a pas encore trié le bon grain de l’ivraie et l’IDM de l’écurie Warp ouvre de nouvelles perspectives aux musiques électroniques. Outre-Manche, quelques noms conjuguent innovation et acclamations tels que Radiohead, Aphex Twin ou Björk. Dans l’Hexagone, les poids lourds se nomment Noir Désir ou Louise Attaque. Dominique A, Miossec et Katerine tirent plus discrètement leur épingle du jeu. De son côté, Étienne Daho signe Éden, grand album mal reçu qui intègre la drum’n’bass dans la pop d’ici. C’est dans ce vaste champ de bataille que paraît Fantaisie Militaire aux premiers jours de 1998.

L’image est frappante : l’artiste flottant dans l’eau et les nénuphars. Un Styx verdâtre ? Une fontaine de jouvence ? Le double sens est roi, comme dans les textes signés du tandem Bashung/Fauque. On sait depuis quelque temps qu’Angora fut écrite en pensant à son fils, atteint d’asthme. Ou que le chanteur fut interné Au Pavillon Des Lauriers durant un passage à vide. Mais franchement, est-ce si important ? Ce lyrisme hermétique se suffit à lui-même, il se fiche de la narration et joue avec le son. Le sens y entre par effraction. La Nuit Je Mens évoque en filigrane l’affaire Papon, le Vercors contre la collaboration. Dont acte. Mais l’on y entendit longtemps une chanson terriblement sensuelle, et ce n’est pas incompatible. Comme Dylan avant eux, Bashung et Fauque noircissent des dizaines de pages avant de tailler à la serpe. Certains vers vivent un temps dans une composition avant de renaître dans une autre.

Ainsi, La Nuit Je Mens et Angora proviennent toutes deux d’une même ébauche dénommée Cirque. On entend d’ailleurs quelques lignes de la première dans Angora Irréel, surprenante version, très Suicide, exhumée et présentée ici parmi les vingt-six titres bonus. Essayer de percer le secret des paroles, c’est se heurter à un mur. Autant se laisser porter par le trip hop de Malaxe, par les nappes ambient et étouffées (presque sous-marines) d’Aucun Express ou par les brèches noisy de la chanson éponyme. Johnny Cash avait popularisé un vieil air nommé Sam Hall. La country ? Oubliée. L’écrivain Olivier Cadiot et Bashung n’en gardent rien sinon le titre, le fameux “Allez au Diable/Je m’appelle Samuel Hall/Je vous déteste tous”. Le chanteur ajoute la morgue froide d’une voix mate. Derrière, Rodolphe Burger propose un beat drum’n’bass et des guitares tranquilles. Ailleurs, Au Pavillon Des Lauriers évoque Dead Can Dance, et ce n’est pas la première fois puisque Madame Rêve s’inspirait déjà des pizzicatos d’In The Wake Of Adversity. 2043 marie les guitares électriques à des percussions turques et africaines signées Martyn Barker.

Autre cime de cette chaîne de sommets : Mes Prisons, ses rythmes lourds, ses guitares saturées, comme un héritage de l’indie rock américain mais rehaussé de cordes moyen-orientales et transpercé d’un break où virevoltent violons et vibraphone. C’est donc à cela que ressemblerait désormais la chanson française ? Cette vieille dame se voyait habillée pour l’hiver. Les costumiers ? Du beau linge. On a souvent glosé sur la présence au studio Miraval du guitariste Adrian Utley (Portishead), mais il ne fera qu’un passage éclair – légère mésentente avec le boss. En revanche, le précité Rodolphe Burger et l’arrangeur génial Joseph Racaille subliment l’ensemble. Enfin, n’oublions pas le canevas, tissé par des tailleurs discrets, trimant dans les soutes, brodant d’innombrables robes pour qu’une seule ne soit retenue – ou des fragments de celle-ci. Qui sont-ils, ces artisans ? Richard Mortier, un discret guitariste, et Les Valentins, deux songwriters ayant fait leurs classes auprès de Daho.

Alain Bashung réunit ces talents au studio Antenna, sis dans le XVIIIe arrondissement de Paris, et les fait travailler sur les mêmes morceaux, mais séparément et sans se concerter. Bashung leur a donné des bandes (sa voix, un click, rien de plus) et attend dans une pièce attenante, les yeux dans le journal et l’esprit ailleurs. Il écoute le son à travers les cloisons. Et laisse les musiciens mijoter quatre mois durant. Ce qu’il entend dans le couloir, aucun bonus ne pourra l’offrir : le mélange des sons venus des deux studios. Grâce à Pro Tools – logiciel désormais incontournable, on le maniait peu en 1997 –, l’homme choisit quelques accords ici, un pont ailleurs, un refrain là-bas. Enfin, Ian Caple et Jean Lamoot bâtissent l’édifice. On s’en aperçoit à l’écoute des deux versions de Mes Prisons dévoilées ici.

Un déballage intriguant mais gênant : l’intéressé détestait faire écouter une chanson inachevée. Qu’importe ! C’est également une bonne façon de mesurer le boulot abattu. À la réécoute, certains tics de l’époque (le trip hop, la jungle) ont vieilli. Un peu. Les chansons tiennent parfaitement debout. En comparaison, réécoutez Earthling (1997) de David Bowie, pour voir… Impossible de tout mentionner ici, mais on est surpris par cette Ode À La Vie mise en son par l’ex-The Weathermen et Front 242 Jean-Marc Lederman, avec une orchestration électronique et brutale qui n’aurait pas dépareillé sur le précité Novice. Si la version de Mortier fut retenue pour Aucun Express, celle des Valentins, très Massive Attack, ne manque pas de charme. Et l’on découvre un Malaxe quasiment reggae qui aurait forcément transformé le ton et l’ouverture d’un album unique ayant changé la donne.

Succès critique et public. Abasourdie, la concurrence s’agenouille, profondément remuée. Galérien depuis les sixties, Bashung avait entamé à l’orée des eighties une carrière en yo-yo. Réussite absolue, Fantaisie Militaire l’adoube en survivant et héraut d’une autre idée de la chanson française. Et du rock français. De la pop moderne d’ici, quoi. Et puis ? Une consécration tardive qui perturba la réception des œuvres suivantes. Austère et sépulcrale, L’Imprudence (2002) ferait passer Joy Division pour Le Grand Jojo.

Alors, L’Imprudence n’est pas de ces disques qu’on écoute très souvent – euphémisme. Quant à Bleu Pétrole (2008), ultime œuvre de l’Alsacien coécrite avec Gaëtan Roussel, c’est une collection plus confortable, plus prudente, justement. Pourtant, ces albums, le dernier en particulier, bénéficièrent d’un accueil dithyrambique. Souvenir de sa dernière apparition aux Victoires de la Musique 2009 ; un moment d’une insondable tristesse, l’adieu des vivants à celui qui partira bientôt. Bashung fermera la maison deux semaines plus tard. Aujourd’hui encore, la relève se tient droite et en rang. On jauge les uns, on juge les autres, on cherche l’héritier. Est-ce bien nécessaire ? Rompez.

Thibaut Allemand

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