Chroniques d'albums
9 novembre 2007
Alain Bashung - L'Imprudence
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Alain Bashung - L'Imprudence

Cinq ans après Fantaisie Militaire, chef-d’oeuvre absolu et pierre angulaire du rock français, on était aussi impatient que craintif à l’idée de découvrir le nouvel album d’Alain Bashung. Comment l’héritier le plus probable de Serge Gainsbourg, et musicalement et cinématographiquement, allait-il pouvoir se surpasser ? Avec ce Graal sous le bras, d’aucuns auraient pris une retraite au soleil bien méritée… Sauf que Bashung n’appartient pas au commun des mortels et que, lui comme personne, sait magnifier sa singularité avec une indicible beauté. À l’impossible, il est tenu. Comment définir autrement son millésime 2002 sinon par un tombereau d’éloges ? Disque mutant, crépusculaire et vénéneux que lui seul peut signer dans le paysage actuel, L’Imprudence repousse encore plus loin les frontières, qu’on croyait pourtant infranchissables, de son illustre prédécesseur. S’ouvrant par les premières notes symphoniques de Tel et ses paroles lourdes de conséquence ( « Tu perds ton temps/À mariner dans ses yeux/Tu perds ton sang »), l’album, servi par un casting de rêve (le pianiste Steve Nieve, les guitaristes Arto Lindsay et Marc Ribot, les fidèles Jean Fauque à l’écriture et Jean Lamoot à la réalisation…), s’envole alors vers des cimes qui, si elles sont trop longues à répertorier et détailler séparément (chaque titre mériterait une chronique à part entière), n’en demeurent pas moins fascinantes d’un bout à l’autre. Ainsi, pour avoir survécu à toutes les batailles de l’existence, Alain Bashung fait-il désormais fi de tout compromis, s’éloignant tel un vampire solitaire de toute préoccupation autre qu’artistique. Au point de faire passer le déjà très expérimental Chatterton pour une petite entreprise à caractère commercial. Paradoxalement, c’est au moment où il ne cherche plus à plaire que le chanteur alsacien devient le plus attirant et le plus audacieux. Ses trouvailles, aussi lexicales que musicales, mènent un harmonica forcément dylanien à partager des nappes dignes d’Angelo Badalamenti et David Lynch, alors que des fulgurances de rythmes gnawa se confrontent à une électronique de pointe. Dans le même ordre d’idées, Mes Bras, Dans La Foulée ou Jamais D’Autre Que Toi s’imposent comme des petits bijous de précision linguistique dignes de Léo Ferré et de l’auteur de La Javanaise. Pourquoi s’étonner dès lors que Faites Monter, deuxième plage du disque et premier single (sic) choisi, soit cet hymne aussi beau que désespéré à l’amour: « Faites monter l’aventure/Au-dessus de la ceinture »? Bashung vient de s’offrir le luxe d’enregistrer un disque aussi difficile d’accès qu’incontournable, l’ affectif en friches et le corps en branle. Priant pour que jamais ne soit enfermé ce divin Marquis de la chanson française, on s’adonnera à son traité sur la psychiatrie appliquée à la musique avec délectation, en toute Imprudence.

Renaud Paulik et Franck Vergeade

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