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Track by track - 14/10/11 de Jean-Louis Murat

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Deux ans après un détour mémorable à Nashville, Le Cours Ordinaire Des Choses (2009), Jean-Louis Murat a retrouvé sa fidèle section rythmique pour signer un treizième album massif et déjà central dans discographie, l’irrésistible Grand Lièvre. Où le natif de Haut Arverne réaffirme autant son endurance que sa difficulté à se placer sur la carte de la chanson française, tout en professant quelques conseils paternels. [Interview Franck Vergeade].

Qu'Est-Ce Que Ça Veut Dire ?
Jean-Louis Murat : Comme souvent, en promotion, je me retrouve en décalage puisque je dois parler d’un album qui va sortir alors que j’ai déjà écrit le suivant. Laisse-moi me remémorer un peu les conditions dans lesquelles j’ai fait Grand Lièvre. Pour ce disque et en particulier cette chanson d’ouverture, je voulais aborder le sujet de la perte de mémoire, qui touche de plus en plus de gens dans mon entourage, mais pas seulement. Aujourd’hui, on ne peut que constater que notre pays a la maladie d’Alzheimer. J’aurais d’ailleurs pu intituler cet album Alzheimer. Je dis parfois aux musiciens qu’on va organiser un Alzheimer Tour. Comme ça, si un soir je n’ai pas envie de monter sur scène ou si je m’arrête en plein milieu d’un morceau, j’aurais un bon prétexte… Depuis Le Cours Ordinaire Des Choses (2009), j’ai passé des mois en tournée avec Fred (ndlr. Jimenez, le bassiste) et Stéphane (ndlr. Reynaud, le batteur), donc on ne peut vraiment parler de retrouvailles entre nous même si nous n’avions plus enregistré de disque ensemble depuis Taormina (2006). La vraie nouveauté, c’est l’arrivée du pianiste Slim Batteux, un musicien sensationnel. C’était une idée de Laure (ndlr. Bergheaud, sa femme), qui l’avait vu sur scène. Slim a aussi bien accompagné Percy Sledge que Ray Charles, Johnny Hallyday que Michel Jonasz – le gimmick de La Boîte De Jazz, c’est lui –, il est également spécialiste de la culture indienne. Connaissait-il Murat ? On n’en a pas parlé, mais franchement, ça m’étonnerait. Il doit être un peu comme moi, c’est-à-dire qu’il n’écoute jamais de disques français. Il n’a pas de temps à perdre.

L’album a été enregistré à La Fabrique, à Saint-Rémy-de-Provence, au milieu de la plus grande collection au monde de vinyles de musique classique. C’était très impressionnant de se trouver face à l’histoire de cette musique, et l’endroit est magnifique. En une petite semaine, sur vingt-quatre pistes et avec du vieux matériel, l’affaire était pliée. Le mot d’ordre était simple : “On ne touche à rien”. À l’arrivée, on avait quinze titres, mais dix suffisent amplement. Comme du temps des Beatles, on pourrait revenir aux enregistrements d’une demi-heure. Au-delà d’une quarantaine de minutes, je décroche à l’écoute d’un album. La durée trop longue des disques fait d’ailleurs partie de la crise actuelle. Il devrait y avoir une loi qui oblige les artistes à enregistrer dix chansons. Pour ce qui me concerne, je ne pense publier trop d’albums. Ce sont les professionnels qui le pensent, pas le public. Je peux comprendre les personnes de ma maison de disques, qui se demandent ce que je vais pouvoir raconter aux médias d’une année sur l’autre. Elles courent après les nouvelles têtes. D’ailleurs, les journalistes ont été dressés dans la soif de nouveautés. Ils cherchent le chef-d’œuvre par semaine, qu’ils auront oublié quinze jours après… Fort heureusement, mon public est réceptif à ma sortie discographique annuelle. Je voudrais aussi dire un mot sur Alain Artaud, qui a récemment été viré de Polydor et avec lequel je travaillais depuis plus de vingt ans. Ensemble, on faisait déjà la pochette de Cheyenne Autumn (1989), avec la photo de Jeanloup Sieff…

Sans Pitié Pour Le Cheval
La guerre 14-18… Bataille de la Marne… Mon nom d’état civil n’est pas le mien : j’ai celui d’un arrière grand-oncle, qui se prénommait également Jean-Louis. On m’a donc redonné le nom de Jean-Louis Bergheaud. Étant le premier garçon à être né, je me suis retrouvé dans la famille en charge de l’hérédité imposée d’un combattant héroïque de la guerre 14-18, qui meurt d’ailleurs en 1918. Sans faire de la psychologie à trois balles ou de la schizophrénie de comptoir, j’ai toujours eu du mal avec mon identité. Ainsi, je suis resté sensible à la guerre 14-18, où je suis donc mort une première fois. D’où cette chanson Sans Pitié Pour Le Cheval. J’en ai quelques-unes sur les chevaux et la manière dont les animaux sont traités depuis lors. Moi, j’ai eu la chance de jouer aux cowboys et aux Indiens avec mes enfants, en partant dès l’aube à la montagne avec un poney chacun. On faisait des cavalcades effrénées. Les êtres humains ont perdu le rapport aux animaux. Je regrette le temps où les hommes circulaient à cheval. Il y avait une noblesse qui n’existe pas dans une Clio ou un Picasso… (Sourire.)

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Rémi Est Mort Ainsi
Là encore, la résistance a été un élément essentiel dans notre famille. J’ai appris à lire et à écrire dans un manuel dont les deux héros s’appelaient Rémi et Colette. Ces deux prénoms me sont revenus en écrivant Rémi Est Mort Ainsi. Comme je te le disais, Grand Lièvre est un album axé autour de la mémoire et de la perte des choses. Pour ce disque, j’ai arrêté l’écriture à quarante-quatre chansons. J’en ai choisi dix. Donc j’ai envisagé plein de thématiques différentes. Il y avait des titres sur les cavalcades du Far West, un autre sur Cortés, un autre encore que j’ai posté sur mon site, Ne T’Attends Qu’À Toi Seul. J’aurais donc pu faire un album entier sur l’homme à cheval ou la guerre, mais je prends au final les chansons les plus solides. Je n’attache pas une importance très grande aux textes. Selon moi, la musique forme un tout : la mélodie, les paroles, la production. D’ailleurs, je fais tout en même temps. Mon pire cauchemar, c’est d’avoir une musique sans texte ou un texte sans musique. La ligne mélodique et les mots sont tellement imbriqués. C’est comme si un maçon bâtissait un mur en parpaings et mettait le ciment après. (Sourire.)

Pour les textes, je dispose bien souvent de trois fois la matière que j’utilise. Si je me laissais aller, je pourrais faire des chansons d’un quart d’heure, alors je coupe dans le vif et saute ce qui est faible. En concert, les gens se demandent pourquoi il m’arrive de ne pas dire certains mots, mais c’est parce que j’en ai marre de les chanter. Je les zappe parce que je ne m’y reconnais plus. Notre métier relève tellement de l’art du mensonge que j’essaie d’éviter d’en rajouter. J’ai beaucoup insisté auprès du label pour joindre avec l’album ce Live À La Coopé, enregistré à Clermont-Ferrand le 7 avril 2010. C’est un concert directement sorti de la prise stéréo de la console, puis je l’ai apporté à la gravure – mes musiciens et techniciens sont devenus dingues. Ils voulaient que ce soit mixé. À l’inverse, je tenais à publier un live comme dans les années 70. Cela ne sert à rien d’enregistrer un concert en multipistes. Plus personne ne sort de disque live aujourd’hui.


MAGIC RPM  #156

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