Photo Brad Miller

En 1999, Wilco sortait "Summerteeth", un chef-d’œuvre de jeunesse qui ne ressemblerait à rien d’autre dans la discographie du groupe. Une copieuse réédition rappelle combien sa pop solaire négocie avec la dépression.

Leurs noms se détachent tour à tour sur le ciel de Chicago. Jeff Tweedy d’abord, John Stirratt, Leroy Bach, Glenn Kotche ensuite, et enfin Jay Bennett. L’ordre peut paraître anodin, mais 92 minutes après le générique d’ouverture, Jay Bennett ne fait plus partie du groupe. Ses dernières heures au sein de Wilco sont figées dans la grisaille d’I Am Trying to Break Your Heart, documentaire monochrome que le réalisateur et photographe Sam Jones a consacré à la naissance houleuse de leur grand œuvre, Yankee Hotel Foxtrot (2002).

Un peu plus tôt dans le film, on peut voir Bennett et Tweedy engagés dans un dialogue de sourds. Wilco est alors un groupe de cinq à deux têtes ; un songwriter (Tweedy) et un multi-instrumentiste (Bennett), que le sentiment d’être au bord d’un disque majuscule a transformés en rats de studio. Devant la caméra, les méninges chauffent pour se hisser à hauteur de leurs ambitions – et amortir la confiance d’un label qui a avancé les gros sous. Elles surchauffent même, si bien qu’au détour d’un simple malentendu sur un détail technique, surgit un malaise plus profond. Alors que la pièce se vide autour d’eux, les deux hommes s’embrouillent et semblent flotter loin l’un de l’autre, le cerveau embué de fatigue, incapables de communiquer. Aucune scène n’approchera de plus près leur rupture, consommée sans fracas mais dans les soupirs.

Jay Bennett est mort en 2009, victime d’une overdose d’analgésique. Avant d’être la co-star dysfonctionnelle de ce document historique, ce musicien surdoué fut pendant sept ans un lieutenant de rêve pour Jeff Tweedy. Mais aussi et surtout l’enlumineur discret du premier chef-d’œuvre du groupe, Summerteeth (1999), seul exemple connu de cathédrale pop édifiée par un groupe d’americana.

Dans la foulée d’un premier album qui planquait la power pop de Big Star dans une botte de foin (A.M., 1995) puis d’un deuxième, double celui-là, (Being There, 1996) où le groupe commençait à pervertir son alternative country (voir le final en lambeaux de Misunderstood), Summerteeth fut un volte-face impossible à pronostiquer. Une collection de pop songs radieuses, partagées entre des symphonies de poche à la Brian Wilson (Pieholden Suite), du Elvis Costello de fête foraine (Candyfloss) et les comptines paternelles d’un John Lennon (My Darling). Les chemins de traverse, qui seront bientôt la seule piste que la musique de Wilco voudra bien suivre, y brillent par leur absence (il n’y a guère que Via Chicago pour brouiller un peu le signal). À la place, une ligne claire, plus directe. Quand bien même toute cette lumière est celle d’un été factice joliment orchestré.

Photo Marina Chavez
Photo Marina Chavez

Des crève-cœurs dans du papier de bonbon

Car c’est bien l’histoire que racontent les démos et autres prises alternatives incluses dans la réédition tout juste parue. En chantier, la plupart des titres de Summerteeth apparaissent pour ce qu’ils sont : des crève-cœurs emballés dans du papier de bonbon. C’est qu’à l’époque, Jeff Tweedy est aux prises avec une sévère dépression. Le jeune père de famille a le mal du foyer ; les tournées l’éloignent de sa femme et de son petit garçon, et une dépendance aux antidouleurs n’arrange rien à son naturel tourmenté. “Jeff était une épave, se souvient le batteur Ken Coomer dans le livre de référence de Greg Kot, Wilco: Learning How to Die (2004). Il était en larmes lors de l’enregistrement de certaines chansons.” Tweedy lui-même n’est pas à l’aise avec l’idée d’extérioriser ses angoisses sur un album de Wilco ; même confondu avec des touches d’impressionnisme et des éléments de fiction, le réel de ses compositions pèse trop lourd.

C’est l’occasion pour Jay Bennett d’obtenir une promotion. Dans un tête-à-tête qui froisse une partie du groupe, le songwriter en chef et son homme à tout faire s’enferment en studio pour glisser les traumas du premier sous les coups de pinceau du second – et se refiler au passage leurs problèmes d’addiction. Claviers en escalier (A Shot in the Arm), guitares en cavale (I’m Always in Love), clapotis et chœurs ravis (Summer Teeth), cordes, Moog, farfisa : l’orchestration aux milles idées permet de faire diversion en donnant aux chansons les couleurs qui leur manquaient. Malgré tout, Reprise Records ne trouvera pas de single à son goût, et l’étincelant Can’t Stand It, une fois remixé et enjolivé d’un tintement de cloche, sera choisi pour combler le vide. Mais échouera à décrocher les passages radio espérés.

En plus d’un concert inédit enregistré en novembre 1999 à Boulder, dans le Colorado, le coffret “deluxe edition” de Summerteeth consacre donc un disque entier au matériau brut de Tweedy et à sa transformation. Une grosse vingtaine de titres où sa voix de nounours mélancolique tâtonne d’abord dans le noir des démos, pour finalement se couler dans des enchantements proches du produit fini. Peut-être l’expérience la plus proche d’une photosynthèse élargie au domaine de la pop.

WILCO – Summerteeth [Deluxe Edition]
(REPRISE RECORDS / RHINO)
Paru le 06/11/2020

Un autre long format ?