Après deux EP fort remarqués, Untitled (Halo) dévoile ce 6 novembre son premier album éponyme. Un disque traversé par une relation d’amour-haine avec Los Angeles, la ville qui les a vus naître à bien des égards, hanté par le spectre des amours déchus et empreint d’une profonde mélancolie outsider. Rencontre avec Ariana Mamnoon, Jay Are, Jack Dione et Nick Noneman pour en percer quelques secrets.
J’ai découvert votre musique avec Towncryer, fin 2023. Mais quand Headbangerest sorti en 2024, j’ai reçu plein de messages. Les gens me disaient «hé, tu devrais écouter ce groupe, ça ressemble beaucoup à bar italia» ! Évidemment, vous n’êtes pas une copie de bar italia, votre musique est vraiment différente. Mais il y a une sorte de parenté dans l’atmosphère, dans l’énergie. Qu’est-ce qui vous a amenés vers cette forme de mélancolie très stylée, presque fashion, que je trouve particulièrement représentative de votre son et de cette scène ?
Ariana Mamnoon (chant) : Tu as dit «mélancolie fashion» ? J’aime bien ce terme. Je trouve que bar italia est vraiment l’un des grands groupes de cette scène. Ils sont tous tellement cool et intelligents. Ce sont des gens vraiment brillants. Et puis, ils ont une sacrée allure sur scène ! On a joué avec eux à Los Angeles, en première partie, il y a quelques années, et on est devenus amis juste après ça. Je crois qu’au début, on était tous un peu intimidés par eux. De leur côté, ils étaient peut-être aussi un peu timides à l’idée de venir nous parler. Et puis, finalement, on est devenus de très bons amis. On a passé deux semaines à leur faire découvrir Los Angeles. Jezmi est même venu mixer lors de notre concert à Londres. Ce sont vraiment des gens adorables.
Mais il y a une chose qui vous distingue vraiment de bar italia : vous n’avez pas de batteur sur scène. Vous utilisez une platine CDJ aussi bien sur scène qu’en studio. Comment vous est venue l’idée d’intégrer un instrument aussi inhabituel dans un groupe d’indie rock ?
Jay Are (DJ) : Je disais que, franchement, c’est surtout le fruit des circonstances. Quand on a commencé à essayer de transposer nos morceaux sur scène, on a trouvé ça plutôt cool. D’ailleurs, cette approche a ensuite été réintégrée dans Oblique Butterfly. On faisait tourner les boucles à l’infini. Je crois que la première version d’Oblique Butterfly durait une trentaine de minutes, parce qu’on essayait simplement de trouver comment jouer le morceau en live. Et puis, concrètement, jouer les pistes séparées directement sur le CDJ nous limite à deux pistes. On garde donc pas mal de contraintes, plutôt que de simplement lancer une bande-son en accompagnement. Mais oui, tout ça est vraiment arrivé par hasard.
Comment pourriez-vous aller encore plus loin avec le CDJ ? Qu’aimeriez-vous essayer d’en faire, avec ce genre d’instrument ?
Jay : Je crois que notre prochain dispositif scénique fera davantage appel aux samplers. On va essayer de faire évoluer tout ça, au-delà du simple fait d’avoir quelqu’un qui joue de la batterie en direct. Ça permettrait d’apporter une texture supplémentaire.
Los Angeles a développé un écosystème créatif vraiment incroyable, très fluide, où la musique, l’art, la mode, le cinéma et la vie nocturne se croisent et se renouvellent constamment. D’après vous, qu’est-ce qui rend cela possible ? Et quelle est la différence fondamentale entre ce qu’on trouve à Los Angeles et ce qu’on peut trouver à Paris, à Londres, à Copenhague… Qu’est-ce qui fait que Los Angeles est si… Los Angeles ?
Jay : Je crois que ça tient aux efforts qu’il faut fournir pour se déplacer. Il faut presque être coupé du monde, isolé dans sa voiture, pour aller quelque part. On a donc beaucoup de temps libre pour réfléchir à ce qu’on s’apprête à faire. C’est quelque chose de constant.
Ariana : J’allais justement dire que, quand on était à Paris et à Vienne, je me promenais partout. Si je vivais ici, je ne suis pas sûr que je ferais de l’art. Je passerais mon temps à faire du vélo, à cueillir des cerises et à traîner avec mes amis. Mais à Los Angeles, on est chez soi, puis dans sa voiture. Il y a énormément d’occasions de s’ennuyer. Et quand on s’ennuie, on se demande comment occuper son temps. Je crois que beaucoup de gens, et nous les premiers, ont envie de faire de l’art avec leurs amis. C’est une façon agréable de passer le temps. À Paris, en revanche, je me disais que j’avais simplement envie de traîner et d’aller au parc. Je crois donc que c’est lié à l’écosystème propre à Los Angeles. Sa géographie contribue au fait qu’autant de gens y créent des choses. Je ne sais pas, Nick, Jack, vous avez quelque chose à ajouter ?
Nick Noneman (guitare) : Oui, je crois que cet éloignement physique et géographique nous oblige à être plus intentionnels dans notre façon de vivre, dans nos activités et dans nos choix au quotidien. Quand on a une journée de libre, par exemple… Les transports en commun sont catastrophiques chez nous. On ne peut pas simplement sauter dans un train et aller où bon nous semble. Il faut prendre sa voiture pour aller au studio et faire de la musique, ou décider de rejoindre des amis à tel endroit, puis d’autres amis ailleurs. Et on ne peut pas vraiment passer d’un lieu à l’autre, puisqu’ils sont à quarante-cinq minutes de distance.
Jack Dione (guitare) : Je dirais que, dans beaucoup d’autres villes comme Londres, Paris ou New York, on ressent encore partout le poids de l’histoire. On sent toutes les manifestations artistiques qui ont eu lieu dans ces endroits. Mais Los Angeles a été entièrement rasée, reconstruite et aseptisée. Une grande partie de son histoire a donc disparu. On ne ressent plus vraiment… Même quand on est à Chinatown, par exemple, on ne perçoit pas l’héritage du mouvement punk qui s’y est développé. Il y a donc une envie de créer quelque chose pour combler le vide laissé par cette histoire, dans la ville telle qu’elle existe aujourd’hui. Tout se renouvelle tellement vite à Los Angeles que les choses finissent presque par se diluer. Je crois que la ville est très jeune par rapport aux grandes capitales du monde. Elle ne représente qu’une toute petite partie de l’histoire de la civilisation, ou en tout cas de l’époque moderne. Il suffit de penser à Hollywood Boulevard : il y a toutes ces étoiles, tous ces noms de personnes qui ont marqué l’histoire… Mais le trottoir est couvert de pisse.
Ariana : Los Angeles est une ville qui nous inspire énormément, à certains moments. Et à d’autres, on se demande vraiment ce qu’on fait là ! Il peut y avoir un centre commercial décrépit juste à côté des étoiles d’Hollywood. C’est un endroit assez absurde. Mais c’est aussi ce qui fait son charme, son côté décalé et singulier. C’est un endroit qu’on peut chercher à détourner, à subvertir. On peut toujours trouver l’inspiration pour créer quelque chose, tant la ville est absurde et surréaliste.
C’est intéressant, parce que j’ai l’impression que Paris traverse une période assez morose, ces dernières années, en matière de renouveau culturel. Bien sûr, il y a toujours quelques groupes qui se forment et tout ça, mais je ne trouve pas la ville aussi vivante qu’à l’époque où je suis arrivé. Le Covid a fait disparaître plusieurs salles, ou les a poussées à changer complètement leur programmation. Paris est une ville qui se nourrit beaucoup des autres cultures. Il y a toujours des groupes vraiment chouettes qui viennent y jouer, mais ça fait longtemps que je n’ai pas vu émerger un projet parisien véritablement novateur, en tout cas dans les scènes qui m’intéressent.
Jay : Oui, je vois ce que tu veux dire. Vous ne disiez pas justement, quand je suis arrivé sur le Zoom, qu’une salle où on avait joué lors de votre dernier passage avait fermé depuis ?
Ari : Jules disait qu’il était venu à ce concert.
À La Station, oui.
Jay : Attends, elle n’existe plus ?
Non, elle va fermer. Elle ferme le soir d’Halloween, avec une grosse fête pour l’occasion. Et elle restera fermée pendant trois ans. En fait, La Station appartient à la Ville de Paris, qui doit y réaliser des travaux pour adapter le lieu aux prochaines décennies. Mais la salle doit fermer pendant trois ans. L’équipe ne sait donc pas si elle pourra rouvrir à l’issue de cette période, ni si la Ville ne va pas complètement transformer le projet et l’écosystème du lieu. Donc oui, on a perdu quelques salles. Cette année, on a aussi perdu un lieu qui s’appelait Le Sample. C’était un peu une petite Station. Il a fermé parce qu’il n’y avait tout simplement plus d’argent. C’était un espace culturel vraiment queer et passionnant, avec une esthétique qu’on ne retrouve pas forcément dans les grandes salles, qui ont des impératifs économiques et tout ce qui va avec.
Jay : Oui, on a connu le même problème à Los Angeles. J’ai l’impression que ça a toujours été comme ça, depuis qu’on est en âge de sortir. Les lieux alternatifs, les espaces DIY, ouvrent et ferment sans arrêt. Tous. Quand on a de la chance, ils tiennent trois à cinq ans.
Quel était votre lieu DIY préféré parmi ceux qui ont fermé ces dernières années ?
Nick : Pour moi, la première version de Non Plus Ultra a vraiment compté. Je travaillais dans un endroit qui s’appelait Naval. C’était à mi-chemin entre une galerie d’art et un espace de performances. Et c’était en plein centre-ville, donc assez central pour beaucoup de monde. Le lieu a fermé à cause du Covid. On a essayé de le faire survivre en organisant des événements sur Zoom, en ligne, mais ce n’était vraiment plus pareil. Beaucoup de gens ont fait leurs premières armes là-bas. Sophie, par exemple. Je me souviens de la première fois où je l’ai vue en vrai. C’est la première fois que j’ai été impressionné au point d’en perdre mes moyens. Elle était immense, vraiment très grande !
Jack : Pear Space, je crois. Oui, Pear Space était génial. C’est un endroit où j’allais très souvent. Et puis il y avait The Smell. Je crois que c’est encore un lieu qui m’a beaucoup marqué. J’y allais quand j’avais quatorze ou seize ans. Oui, c’était l’un des premiers.
Nick : Et puis il y a Non Plus Ultra, dont je parlais tout à l’heure. Je crois qu’ils ont encore un lieu aujourd’hui, quelque part à l’extérieur de l’Arts District. Mais ils ont déménagé et connu plusieurs versions au fil des années. Ça fait probablement une dizaine d’années que le projet existe. La première adresse était à Virgil Village, et c’était vraiment génial. C’était un loft dans lequel on descendait. On entrait à l’étage, où vivaient les personnes qui géraient le lieu. C’était un espace industriel ouvert, dans lequel ils avaient simplement construit quelques cloisons. Ensuite, on descendait dans la salle de concert. On regardait donc le groupe jouer depuis le dessus, en contrebas. C’était vraiment l’endroit le plus cool qui soit. Et la cuisine se trouvait juste à côté de la scène. C’était complètement improbable, mais tellement bien.
Pour revenir un peu à Los Angeles, puisque la ville est évidemment au cœur de Untitled (Halo), aussi bien dans le groupe que dans l’album lui-même… Je connais surtout les dynamiques internes de Los Angeles à travers quelques amis parisiens qui ont quitté la ville, ainsi qu’une ancienne petite amie avec qui j’avais une relation à distance et qui y vivait. Tous m’ont raconté que Los Angeles était une ville très obsédée par le statut social, où les gens ont tendance à vous juger, d’une certaine manière, en fonction de l’argent que gagnent vos parents. Est-ce que vous partagez ce constat ? Et diriez-vous que cela contribue à cette mélancolie californienne ?
Ariana : Oui. Enfin, je ne veux pas dire que c’est forcément une réalité propre à Los Angeles. Mais je crois que, dans n’importe quelle grande ville où l’on va…
Jack : En fait, en Europe, personne ne nous a demandé ce qu’on faisait dans la vie. Personne ne nous a posé cette question. À Los Angeles, c’est la première qu’on te pose quand on te rencontre. Et ça va influencer tout le reste de la relation avec cette personne.
Ariana : C’est plutôt agréable, ça. Mais oui, c’est quelque chose qui existe à Los Angeles. Je crois qu’on a… À New York, il y a les influenceurs, les opérations promotionnelles… Et seules certaines personnes sont invitées à ces événements promotionnels. Parce qu’ils ont besoin que tu publies quelque chose à ce sujet. C’est quelque chose qui existe ici. Mais je ne pense pas qu’on entre vraiment dans cette catégorie. Au contraire, quand on est invités à ce genre de choses et qu’on y va, on se dit un peu «quoi ? On a été invités ?»
Jay : On reste assez entre nous, dans notre petit cercle d’amis. Alors, dès qu’on doit sortir pour assister à un événement, on tombe toujours sur des gens qui ont des intentions sociales assez étranges. Et là, on se dit «oh mon Dieu…» Donc oui, d’une certaine manière, ça fait partie de la mélancolie californienne. Il faut faire avec. Je crois que ça tient aussi à cette impression d’être un outsider par défaut. Un peu, oui.
Qu’est-ce que tu entends par «outsider par défaut» ?
Jay : C’est le fait d’arriver quelque part en se demandant déjà à qui on va bien pouvoir parler. Ou même à une échelle plus réduite… Avoir immédiatement l’impression d’être à côté de la plaque.
Ari : Ou de ne pas savoir comment se comporter.
Jay : D’être trop mal à l’aise pour dire quoi que ce soit. De se dire «en fait, je ne sais pas…» Et puis, parfois, on finit par se rendre compte qu’on a des choses en commun avec les gens. Parce que le visage et l’avatar qu’on voit en ligne ne correspondent pas vraiment à la personne qu’on a en face de soi.
Oui. J’ai l’impression que votre musique traduit vraiment cette forme de maladresse, d’une certaine manière. Est-ce que tu dirais que c’est une réaction à cet écosystème ? Que cet environnement vous pousse à faire cette musique sans même que vous en ayez conscience ?
Jack : Probablement les deux. Parce que, parfois, quand on écrit de la musique, c’est quelque chose de très inconscient, non ? Je pense qu’on écrit tous en réaction à certaines choses. Enfin, je peux parler pour nous : notre manière d’écrire vient parfois de nos réactions à ce qui nous entoure, même quand on ne s’en rend pas compte. On anticipe aussi des émotions qu’on n’a pas encore ressenties. Donc oui, je dirais que c’est le cas. Évidemment que ça a une influence.
Dans kissime, tu chantes “I’d rather be unknown” («je préférerais rester inconnu»). Est-ce que tu dirais que l’anonymat est une forme de liberté ?
Ariana : Je crois que, parmi les auteurs-compositeurs du groupe, je suis parfois celle qui écrit le plus directement, qui dit le plus clairement ce qu’il cherche à exprimer. Et puis, honnêtement, depuis qu’on a créé le groupe, je crois qu’on a progressivement eu envie de préserver davantage notre intimité, de rester un peu plus entre nous. Ce n’est pas négatif, au contraire : je pense qu’on accorde simplement plus de valeur à ces amitiés. Cette chanson, c’était peut-être ma façon d’exprimer ce que je ressentais à ce moment-là : l’envie de me recentrer un peu sur moi-même. Et encore une fois, ce n’est pas quelque chose de négatif. Aujourd’hui, j’aime passer du temps avec ma famille et mes amis proches. Avant, j’étais quelqu’un de beaucoup plus ouverte, je crois. Enfin, je ne sais pas. Voilà ce que cette chanson représente pour moi.
J’avais plutôt interprété cette phrase comme une envie de rester anonyme dans une ville aussi immense. Parce que, bien sûr, quand on est une personne parmi dix millions d’autres, on est forcément anonyme. Mais dans une ville comme Los Angeles, où tout semble tourner autour du fait d’être vu et reconnu, on peut aussi avoir envie de devenir un fantôme.
Ari : Oui. Très souvent, même. Et puis, je crois que beaucoup de musiciens peuvent s’identifier à ça. Il y a parfois tellement d’attention braquée sur toi. Et j’adore ça, j’aime échanger avec les fans, rencontrer des gens. Mais je crois qu’on a tous, à certains moments, simplement envie de… je ne sais pas, de pouvoir être seul.
Et alors, qu’est-ce que ça voudrait dire de revenir à ses paramètres d’usine ? Parce qu’il y a un morceau qui s’appelle Default Factory Settings. Dans le contexte de l’album, qu’est-ce que ça signifierait de revenir à ses réglages d’origine, de tout réinitialiser ?
Jay : C’est qui qui a trouvé ce titre ? C’était moi ?
Ari : Oui, c’était toi. Mais Jack, tu avais beaucoup de choses à dire là-dessus. Qu’est-ce que tu racontais, Jack ?
Jack : Je crois que je partais de la première phrase du morceau “Girl, you’re so important to me, but you’re always wrong” («Tu comptes tellement pour moi, mais tu as toujours tort»). Je préfère laisser cette phrase ouverte à l’interprétation. Mais, en gros, je chantais sur la vie à Los Angeles, même si, d’une certaine manière, j’improvisais. Je jouais de la guitare, j’ai trouvé une boucle, puis je me suis mis à rapper dessus. Et c’est finalement ce qui en est sorti. Beaucoup de ces phrases et de ces émotions sont des impressions, des idées assez floues que je ressentais sur le moment. Et, généralement, mes paroles finissent par devenir vraies d’une certaine manière, deux ans plus tard. Ça arrive tout le temps. Je peux écrire quelque chose de complètement spontané, assez abstrait, et deux ans après, je me retrouve dans une situation où je me moque de moi-même. Je repense à cette phrase et je me dis «c’est quand même dingue que j’aie déjà écrit ça». Parce que je suis en train de le vivre, et que c’est assez embarrassant.
Dans You’re Going to Jail Now, tu chantes “It feels like summer / A season waiting to die” (ça ressemble à l’été, une saison qui attend de mourir). Quand je pense à LA, je ne l’imagine pas sous la pluie. Est-ce que tu crois que votre rapport à la ville serait différent si on n’avait pas l’impression d’y vivre dans un été permanent ? Parce que les saisons nous donnent le sentiment que le temps passe réellement, même quand on a l’impression d’être coincé quelque part.
Jack : Je pense que ce serait génial. Pouvoir vivre au rythme d’un cycle naturel qui accompagne aussi nos émotions, ce serait vraiment agréable. Mais, la majeure partie de l’année, la chaleur est assez constante, presque stagnante. Même en hiver, il peut faire beau mais froid. Du coup, on ne ressent pas grand-chose. On est juste un peu mal à l’aise. J’aimerais donc qu’il y ait davantage de saisons. Mais je crois que cette année pourrait être intéressante… La météo risque d’être un peu chaotique, parce qu’une énorme tempête approche.
À Paris, on vient de vivre un été interminable, de mai jusqu’au début du mois d’octobre. On commence tout juste à entrer dans l’automne, et cet été sans fin était vraiment lassant. On avait des vagues de chaleur toutes les semaines.
Nick : C’est marrant, l’air a changé il y a deux jours. On a commencé à sentir que l’automne arrivait. J’ai l’impression que je le remarque toujours à travers la lumière. Tu vois ce que je veux dire ? Quand les journées commencent à raccourcir, ce n’est pas tellement une question de météo, mais le fait que la nuit tombe plus tôt a un effet assez similaire, en tout cas sur moi, à celui du changement de saison. Pas vraiment une dépression saisonnière, enfin… si, une dépression saisonnière, j’imagine. Il n’y a qu’un certain nombre d’heures de lumière dans une journée. Et quand le soleil se couche à 17 heures, on se dit «ah, putain, c’est déprimant».
Oui. Et qui est-ce qui va en prison dans cette chanson ? La personne dont parle le morceau ? Los Angeles ? Une version de toi-même ?
Jay : Alors, c’est Urika’s Bedroom qui a travaillé sur ce morceau avec nous. C’est un maître dans l’art de trouver des titres complètement improbables. On compose une chanson, tout le monde est là , à dire que c’était génial, puis il nous envoie le bounce avec le nom le plus étrange qui soit. Et, en général, on finit par le garder. Blunt Subconscious s’appelait au départ Subconscious in a Blunt. Pour Kissimmee, il nous a aussi simplement envoyé le bounce avec ce titre, et on s’est dit «parfait» !
Ariana : Kissimmee, c’est une ville en Floride.
Jay : C’est là que se trouve Disneyland. Je crois que You’re Going to Jail Now, c’est une sorte de mème. Je réécoutais l’album hier et je me disais que ça fonctionnait aussi comme une phrase à chanter.
Ariana : J’ai l’impression que vous n’arrêtez pas de me dire ça. Je ne sais pas trop.
Je me souviens avoir demandé à bar italia si leurs titres de chansons étaient à des blagues privées. Parce que, quand on ne fait pas partie du groupe, qu’on n’est pas dans le cercle… on ne peut tout simplement pas comprendre. On se dit juste «c’est bizarre».
Ariana : Nos titres sont souvent des choses que nous seuls comprenons. Et quand les gens passent du temps avec nous, ils finissent par nous regarder en disant «pardon ?»
Jay : Je crois qu’à un moment, on finit tous par parler dans une sorte de langage très particulier, plein d’abréviations. C’est mignon, mais ça peut aussi être vraiment agaçant pour tous ceux qui doivent nous suivre.
Jack : Et puis, certains titres, comme How to Make Your Love Stay, sont beaucoup plus explicites. Là, on se dit : bon, d’accord…
Ari : Je crois qu’on mélange les blagues privées et les titres plus directs. On fait un peu les deux.
Jay : Je ne vais pas vous dire ce que c’était, mais le titre original d’Easy Rider…
Ari : Oh ! Non, on ne peut pas le dire.
Pour revenir à l’atmosphère du disque, je trouve qu’il capture vraiment quelque chose que je ressens aussi à Paris. Ça fait huit ans que j’y vis, mais je ne suis pas parisien à l’origine. Je viens d’une petite ville du nord-ouest de la France. Un jour, j’allais au cinéma. Mes salles préférées se trouvent dans le quartier Latin, donc dans l’ouest de Paris. Je dois prendre le métro, puis marcher en direction de l’île de la Cité, où se trouvent Notre-Dame et tous ces lieux emblématiques, très touristiques. Et là, je me suis fait cette réflexion : tu vis dans un endroit où des millions de gens viennent passer les meilleurs moments de leur vie, alors que toi, tu es simplement là, coincé dans ton quotidien, à te demander si tu ne devrais pas partir. J’ai l’impression que c’est quelque chose qu’on retrouve dans le disque. Est-ce que l’une des formes d’aliénation les plus étranges ne serait pas justement de vivre dans une ville où des millions de personnes viennent pour s’amuser ?
Ariana : Personnellement, je dirais plutôt que, comme on a tous grandi ici, dans le sud de la Californie, on a parfois tendance à être un peu trop tranquilles. Les gens qui viennent s’installer ici, eux, se donnent à fond, travaillent comme des dingues, puis finissent par devenir ce qu’ils étaient venus chercher… Et nous, on est juste là, à…
Jay : Oui, je crois qu’en vieillissant, j’ai vu de plus en plus de gens adopter un mode de vie et un rapport à la ville très orientés vers un objectif précis. Mais je dois dire que, parfois, j’aime bien adopter un regard de touriste. Ça me permet de retrouver un peu de naïveté et de redécouvrir la ville avec un œil neuf. On est littéralement allés à Universal Studios, à Hollywood, quatre soirs de suite, et c’était vraiment génial. Il y avait même tout un univers consacré aux Simpson ! Pardon, je voulais juste ajouter qu’il y a peut-être un parallèle à faire : on vit tous les deux dans des endroits que les gens de l’extérieur ont tendance à idéaliser. Et c’est assez étrange, presque dystopique, de vivre dans un lieu aussi fantasmé, qui ne nous paraît pas forcément merveilleux au quotidien.
Ça me fait penser à cette phrase dans The Singer In My Band de This Is Lorelei : “You can’t belong to Texas when you’re from Chicagoland” – Qu’est-ce qu’une personne qui n’est pas originaire de Los Angeles, mais qui vient s’y installer, ne pourra jamais vraiment comprendre ou saisir de la vie dans cette ville ?
Ariana : Je crois que c’est l’arrivée à l’aéroport, parce qu’il est tellement loin de tout. Enfin, je pense que c’est pareil à Paris. Tu vas vite déchanter sur Los Angeles dès que tu y arriveras.
Nick : On a atterri après onze heures de vol et je me suis dit «génial, on est chez nous ! » Et puis j’ai réalisé : «ah non, il nous reste encore une heure de voiture»… C’est vraiment formidable !
Jay : Et la zone où les Uber viennent récupérer les passagers à LAX est probablement l’endroit le plus immonde du monde. Tu te retrouves là et tu te dis «putain, c’est ça Los Angeles ?!»
Ariana : Je crois qu’on finit par comprendre que chez soi, c’est vraiment le meilleur endroit. Oui. Et puis il y a l’océan. C’est à peu près tout.
Pour rebondir sur autre chose, j’ai récemment revu The Doom Generation, et j’ai l’impression que, sur ce disque, vous avez convoqué votre Greg Araki intérieur et votre Bret Easton Ellis intérieur. En tant que personnes qui ont grandi à Los Angeles, qu’est-ce qui vous semble le plus juste dans leur représentation de la vie des adolescents et des jeunes adultes dans cette ville ? Et, au-delà de ces deux artistes, quelle est votre représentation préférée de ce que signifie vraiment vivre à Los Angeles ?
Jack : Oh mon Dieu, Map to the Stars ! Ce film est tellement triste. Oui, ils ont compris quelque chose.
Nick : Fast and Furious, je dirais. C’est marrant, parce que j’ai l’impression que Greg Araki et Bret Easton Ellis, avec The Shards, la série télévisée, ont un peu contribué à faire renaître ce genre de représentations, comme dans Euphoria, non ? J’ai le sentiment qu’on voit émerger de nouvelles façons de représenter certains aspects assez spécifiques de Los Angeles, ou certains points de vue sur la ville. Et je trouve ça chouette. Greg Araki, lui, a toujours mêlé le sordide et le glamour. Mais j’ai l’impression que ces œuvres s’intéressent davantage aux conséquences psychologiques, plus discrètes, que tout ça peut avoir sur les gens.
Jay : Je voulais juste dire qu’il a énormément compté dans la construction de tout ça. The Doom Generation, par exemple, brosse un certain portrait de Los Angeles. Mais il y a tellement de facettes différentes dans la manière d’appréhender cette ville. Le premier de ses films que j’ai vu, c’était Totally Fucked Up. Et je crois que, pour beaucoup de gens, le premier film de lui qu’ils découvrent finit souvent par être leur préféré. À l’époque, j’étais à la fac. Les personnages ont à peu près l’âge qu’avaient les étudiants autour de moi : ils essayaient de comprendre ce qu’ils voulaient faire de leur vie, de trouver leur place, de comprendre leur sexualité… Et j’étais exactement dans cette période-là, moi aussi. Découvrir ses films, c’était un peu comme entendre quelqu’un mettre des mots sur des choses qu’on ressentait déjà, sans savoir que quelqu’un les avait formulées avant nous. Et cette personne les avait formulées vingt ans plus tôt.
Dans Sex, il y a cette phrase “everything is broken, I feel trapped in a movie” («Tout est brisé, j’ai l’impression d’être prisonnier d’un film»). Est-ce que ça vous arrive de vous surprendre à chercher les caméras autour de vous, comme si vous étiez au milieu de The Truman Show ?
Jay : À 100 %. Je me demande vraiment ce que ça ferait si ce n’était pas le cas. Parce que c’est vraiment quelque chose qui sous-tend toute la ville. Dans beaucoup d’autres villes, à New York par exemple, on trouve énormément de gens très ambitieux qui veulent faire du cinéma, de l’art ou du théâtre. Mais à Los Angeles, il y a aussi tellement de gens dont l’ambition est de créer du contenu pour TikTok ou de décrocher un rôle dans une série Hulu. Il y a toute cette énergie, cette aspiration collective à produire des choses qui n’ont finalement aucun sens. Et ils sont tellement nombreux…
Nick : Toujours ! On est allés au ComplexCon récemment et… Enfin, pardon, tu demandais ce qu’était le ComplexCon ? Complex, c’est à la fois un site web et un magazine, je crois, plutôt orienté streetwear, culture hip-hop et mode, dans l’univers du hypebeast. C’est énorme aux États-Unis. Ils organisent une convention chaque année à Los Angeles. On y a mixé pour la marque d’un ami. Et je ne sais pas, ça m’a vraiment ouvert les yeux. Je n’avais aucune idée… Quand on se promène dans LA, dans les grands quartiers comme Melrose ou Fairfax, on voit toujours des gens avec leur perche à selfie ou en train de filmer un TikTok, de faire leurs petites chorégraphies et tout ça. Mais voir cette quantité de personnes en train de diffuser en direct depuis le Convention Center de Los Angeles, c’était quelque chose que je n’avais encore jamais vu. Ma première réaction, c’était «je ne savais pas qu’il y avait autant de monde à faire ça…» Tout le monde avait son téléphone levé, absolument tout le monde. Mais je crois que je respecte aussi cette démarche.
Jay : Oui, le fait d’être constamment filmé, de voir sa propre image se refléter en permanence… C’est une nouvelle forme de représentation de soi, je ne sais pas. C’est toi qui diffuses ta propre image, tu as cette liberté d’action. Et puis, les gens en font leur métier, gagnent de l’argent avec ça. C’est aussi assez étrangement drôle. C’est ce qui donnait à la scène une dimension complètement différente. Parce que tu peux aller à un concert ou à n’importe quel événement où se trouvent des célébrités : évidemment, les gens vont les suivre avec leur téléphone. Mais là, tous ces téléphones étaient dirigés dans les deux sens, si tu vois ce que je veux dire. L’attention portait autant sur la personne qui tenait le téléphone que sur ce qu’elle filmait. J’ai trouvé ça vraiment, vraiment étrange. Je n’avais jamais vu ça avant. C’est juste que… Enfin, qu’est-ce que…
Jack : Qu’est-ce qu’Ed disait déjà ? Que c’était les deux faces d’une même pièce, ou plutôt les faces opposées d’une même pièce ? Parce que j’ai l’impression que, quand on s’intéresse aux cultures alternatives, on est attiré par des choses très pointues, très confidentielles. Et puis on réalise que tout le monde s’intéresse à ces mêmes choses, justement parce qu’elles sont considérées comme alternatives.
Jay : Oui, plus les choses sont surexposées, plus on retrouve cette même dynamique : les gens deviennent presque sectaires à propos de ce qu’ils aiment, même s’ils se situent à l’autre extrémité du spectre. Et finalement, tout ça se rejoint, comme les deux branches d’un fer à cheval.
Mais qu’est-ce qui sera considéré comme alternatif en 2026 ? Vous avez le sentiment de faire de la musique alternative ?
Nick : C’est une question difficile. Les genres musicaux me font toujours un peu perdre pied. J’ai l’impression qu’on fait simplement de la musique, et qu’ensuite on lui colle des étiquettes. Je ne sais pas trop quoi répondre. Mais quand je pense à l’alternatif, ou même à l’indie, en tant qu’étiquettes, je me demande toujours : alternatif par rapport à quoi ? Parce qu’au fond, il faut quand même composer avec les mêmes…
Vous décrivez votre musique comme «une larme qui devient une capture d’écran» – une formule qui se retrouve d’ailleurs dans votre communiqué de presse. Je trouve que c’est une très belle manière de décrire ce que vous faites, surtout à l’époque des stories Instagram. Par exemple, quand les souvenirs Instagram te rappellent qu’il y a deux ans, tu étais au sommet de ta vie, alors qu’aujourd’hui tu es coincé sur Hinge. Pourquoi ressent-on ce besoin de figer des instants de notre vie avant qu’ils ne disparaissent ?
Jay : Parce que j’ai l’impression qu’aujourd’hui, fabriquer des images est devenu très facile. Et c’est un peu ce que j’essayais de décrire : quand tu réalises que tu es en train de vivre un moment particulier de ta vie, que tu en prends conscience, et que ce moment t’échappe presque aussitôt. C’est comme une vague : tu n’existes qu’à un seul endroit, à un instant précis, au sommet de cette vague.
Jack : Quand on fait de la musique, on le fait parce qu’on aime ça. Mais quand on crée quelque chose de fort, quelque chose dans lequel on s’est montré vulnérable, et qu’on le réécoute des années plus tard, on retrouve toute l’atmosphère de ce moment. Je me souviens très bien de certaines de nos premières démos : j’étais chez Jay, ou dans la chambre de Chad. Je me rappelle ce qu’on portait, ce que je ressentais à ce moment-là. C’est une sensation tellement belle. C’est une chance incroyable, surtout quand on est jeune, de pouvoir faire de la musique et de regarder ensuite en arrière, vers une période de sa vie. Aucune photographie ne peut produire le même effet qu’une chanson. Même quand ce n’est pas la tienne, d’ailleurs, mais encore plus quand elle l’est. Il y a une phrase de Mount Eerie à laquelle je pensais. «La musique enregistrée est une statue de cascade.» Je me suis dit que c’était la chose la plus géniale que j’avais jamais entendue. C’est tellement beau. Incroyable. C’est dans le morceau I Spoke with a Fish, de Mount Eerie. Il y a un truc qui arrive complètement à l’improviste. Je vais te laisser le découvrir, mais il y a une technique de production tellement inattendue, qui surgit un peu de nulle part. J’adore cette chanson et ces paroles. Quand j’ai entendu ça, ça m’a donné envie de faire de la musique. Je me suis dit «putain, c’est donc possible de continuer à prendre les gens à contre-pied, même à un âge avancé». Il a toujours été assez doué pour se réinventer, mais quand j’ai entendu ça…
J’ai l’impression qu’être jeune, avoir notre âge en 2026, c’est extrêmement étrange. Je crois qu’on est aussi une génération plutôt chanceuse. Quand on regarde les plus jeunes que nous, on voit bien, en France, toutes les émeutes qui ont lieu en ce moment dans les lycées. Mais est-ce que vous êtes optimistes pour l’avenir, en particulier en tant que jeunes artistes ? Est-ce que vous avez de l’espoir pour la suite ?
Nick : Oui, de l’espoir… C’est difficile, parce que chaque jour, il y a des facteurs extérieurs qui pèsent sur nous. Mais ce que j’ai remarqué, pour revenir à cette question de l’aliénation et de l’isolement, c’est que parfois, la seule chose qu’on puisse vraiment s’offrir, c’est une certaine force mentale, la capacité de tenir bon. Et on peut parfois transformer cette mélancolie en quelque chose de positif, tu vois ? Au moins, elle devient quelque chose de créatif, plutôt que de destructeur.
Jay : Oui, le contexte actuel est sombre, mais ça ne sert à rien d’être pessimiste : ça ne ferait que gâcher notre quotidien. Si tu imagines l’avenir comme un immense lendemain d’explosion nucléaire, tu vas passer chaque journée à te dire «oh là là, qu’est-ce qui va nous arriver ?» Mais on ne peut pas vivre comme ça. Il faut essayer de vivre avec autant de positivité que possible.
Alors, autant envisager l’avenir positivement. Penser à la famille qu’on aura peut-être, ou aux nouvelles générations qui vont prendre le monde qu’on leur a laissé et le transformer, pour créer des choses vraiment intéressantes. On ne peut qu’essayer de garder un regard positif, parce que ça a forcément des conséquences sur notre quotidien. Et puis, on récolte ce que l’on sème. Je ne vais pas prétendre que j’attends l’avenir avec impatience, surtout quand je pense à celui des États-Unis, mais je dois rester positif. Enfin, ça va être…
Quel est le premier morceau qui a émergé de votre processus créatif ? Et en quoi a-t-il ouvert la voie au disque ?
Jay : Techniquement, je dirais You’re Going to Jail Now et On10, parce que ces deux morceaux datent d’il y a trois ans. Ils étaient déjà là, en quelque sorte. On a commencé à travailler sur la majeure partie de l’album l’année dernière, en 2025…
Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans cet album ? Vous avez senti que c’était le bon moment, vous aviez une obligation contractuelle, ou c’était simplement une envie ? Il y a cette idée selon laquelle on a toute sa vie pour faire son premier album…
Jay : C’est venu naturellement, je crois. On sortait des EP, et on avait envie de se concentrer davantage sur un projet plus long. Si tu regardes bien, nos deux EP comptent six morceaux chacun. À l’origine, j’avais imaginé une trilogie, dans ma tête. Puis je me suis dit «allez, faisons directement un album». C’est un peu une conversation que j’ai avec moi-même, parce que je me souviens qu’ils avaient tous les deux six titres. On essayait de trouver un autre nom dans la lignée de Towncryer et Headbanger, avec encore un mot en «-er»… Enfin, voilà.
Vous auriez dû sortir un troisième EP de six morceaux. Vous auriez eu une trilogie de 666 !
Jay : Exactement ! Peut-être qu’après l’album, on terminera la trilogie et qu’on sortira ce deuxième volet.
Et quel est votre morceau préféré sur le disque ? Jack, je connais déjà le tien, mais Jay et Nick, quels sont les morceaux qui ont le plus de sens pour vous, ceux dans lesquels vous vous reconnaissez le plus ?
Jay : Tu parles de l’ambiance ou de la partie instrumentale ? C’est marrant, parce que je ne chante que sur deux morceaux… Non… Trois, je crois. Et ce ne sont même pas mes préférés. Mon couplet préféré, c’est celui de You’re Going to Jail Now, parce que je ressens vraiment la douleur dans ma voix.
Jack : C’est un couplet déchirant.
Jay : Oui, complètement. Mais mon morceau préféré change tout le temps. Hier, j’ai réécouté l’album et je me suis dit que c’était clairement celui-là. Je ne sais pas, c’est peut-être juste que je suis particulièrement sensible à ce passage. Mais ça change constamment. Parfois, je me dis que Default Factory Settings est vraiment un super morceau, qu’il va rester parmi mes préférés. Et hier, j’étais au volant, je l’ai écouté à fond en descendant Franklin Avenue et j’ai envoyé un message pour le dire. C’est l’une des plus belles avenues, vraiment. Enfin, je crois que ce morceau me correspond davantage en ce moment.
Si je ne me trompe pas, c’est un album assez marqué par les ruptures. Le communiqué de presse disait même qu’il abordait les différentes étapes du deuil amoureux. Alors, vous en êtes à quelle étape, aujourd’hui ?
Jay : L’acceptation radicale. Tu vois cette photo du type menotté, avec le coucher de soleil derrière lui ? Je dirais qu’on en est là aujourd’hui. En tout cas, c’est comme ça que je le ressens. Je pense qu’à la sortie de l’album, on sera encore un peu dans cet état : les mains levées, mais toujours avec les menottes aux poignets.
Est-ce que vos ex vont écouter l’album ?
Jack : Sans commentaire. Enfin, l’une d’entre elles peut l’écouter. Il y en a certaines qui n’ont pas forcément besoin de…
Oui, je vois. J’ai commencé à faire de la musique il y a un an, après ma dernière rupture. Je me disais qu’il y avait peut-être une chance que mon ex écoute mes morceaux, sans que je le sache, et je ne savais pas trop ce que ça me ferait.
Nick : Mais c’est aussi ça, la beauté de la vulnérabilité. Tu as dit ce que tu avais à dire, et tu en as fait quelque chose. Maintenant, il faut reprendre ta vie en main !
Quelle est la chose la plus étrange dans l’amour en 2026, en particulier à Los Angeles ou dans une aussi grande ville ?
Nick : Je repense à il y a dix ans. Je me demande souvent où j’en étais à cette époque. Je reviens sans cesse à 2016, puis je me rappelle tout ce qui s’est passé cette année-là. C’est beaucoup mieux aujourd’hui, mais c’est aussi simplement parce que j’ai vieilli. J’aime bien la personne que je suis devenue, parce qu’elle est le résultat de toutes les versions précédentes de moi-même.
Jay : Dans l’amour comme sentiment ? Je crois que c’est le fait d’être complètement submergé par une émotion. C’est quelque chose d’assez fou. En général, on est des personnes plutôt rationnelles, on prend des décisions réfléchies, on pèse le pour et le contre. Mais quand on est amoureux de quelqu’un, ou que quelqu’un nous aime, on a l’impression de devenir fou. On est entièrement absorbé par cette émotion, on n’a presque plus aucun contrôle. On donne aussi énormément de pouvoir à l’autre. Pas exactement du pouvoir, mais c’est comme si cette personne tenait notre cœur entre ses mains. Aimer quelqu’un, c’est lui confier ça, et lui faire confiance pour en prendre soin. C’est aussi accepter que quelqu’un puisse, en quelque sorte, prendre en charge une partie de notre bien-être émotionnel. C’est une sensation assez dingue. C’est pour ça qu’on dit «avoir un crush», en anglais : on est écrasé par ces sentiments.
Qu’est-ce qui attend Untitled (Halo) ? Comment voyez-vous les deux prochaines années ?
Jack : Plus de musique, c’est sûr. C’est vraiment ce qui m’enthousiasme le plus : continuer à avancer, tout simplement.
Jay : Continuer à travailler sur le prochain disque, oui, exactement. Jouer davantage de concerts, aussi. Continuer à progresser à tous les niveaux, à faire de l’art, et, avec un peu de chance, trouver le bonheur et cultiver l’amitié.
Nick : Le bonheur, l’amitié, profiter de tout ça. On va continuer à se rapprocher et à s’amuser davantage. C’est chouette, aussi. Je crois que l’esprit de ce groupe, c’est de se réinventer constamment. Alors, la question de la suite est toujours passionnante, parce qu’elle est pleine d’inconnues. Mais c’est justement ce qui est excitant : on ne sait pas ce qui nous attend, et on a vraiment hâte de le découvrir.
Peut-être que vous pourriez revenir à Paris et jouer dans une autre salle que le Supersonic ?
Jay : C’est clairement l’un de nos objectifs. La prochaine fois qu’on viendra à Paris, l’année prochaine, on sera à l’heure !
Jack : On était en avance, non ?
Jay : Non, la première fois qu’on a joué à Paris, on avait deux heures de retard. Tu te souviens ?
Jack : On est arrivés avant l’heure, pourtant !
Jay : C’est vrai, mais on était censés être là deux heures avant le concert.
Jack : Hé, mec, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?
Jay : Voilà. Notre objectif pour la suite, c’est de faire une tournée parfaite la prochaine fois.
Quelle est la chose la plus étrange qui vous soit arrivée en tournée ?
Nick : Oh mon Dieu… Le cheeseburger dans l’avion United Airlines. C’était vraiment le truc le plus dingue. Une hôtesse de l’air est venue me réveiller alors qu’on était sur un vol direct de onze heures. Ils avaient déjà servi le dîner, et là, elle me demande simplement «vous voulez un cheeseburger ?» Puis elle me le pose sur les genoux. Il était brûlant, encore fumant ! C’était avant même le début de la tournée, je crois. Je me suis dit que c’était donc ça, la vie sur la route.
Jack : Le type qui a failli me cracher dessus, c’était pas mal non plus.
Nick : Comment ça, il a voulu te cracher dessus ?
Jack : Il me regardait droit dans les yeux. Il a commencé à cracher ses glaires, sans me lâcher du regard. Alors je me suis mis à courir pour m’éloigner de lui. Et là, il a craché ! C’était vraiment l’un des meilleurs moments de la tournée. Enfin, ça m’a surtout foutu la trouille.
Jay : Tu l’avais énervé ? Tu lui avais fait quelque chose ?
Jack : Non, pas du tout. C’était juste un type au hasard.
Nick : C’est comme ça que ça s’appelait ? J’étais un peu… On était devant ce bar, le dernier soir, avec nos amis, notamment Burton et ses potes. Il y avait cette fille qui faisait des allers-retours dans la rue en mobylette, complètement bourrée. Tout le monde disait «cette fille, soit tu l’adores, soit tu la détestes. Elle est complètement folle» Elle était avec trois autres filles à l’arrière de sa mobylette, à tourner en rond autour du bar. Puis elle a déboulé au coin de la rue en zigzaguant, et tout le monde a été éjecté de la mobylette ! On est tous restés là, à regarder la scène…
Pour ma dernière question, c’est une question que je pose toujours : quelle est la question qu’on ne vous a jamais posée, mais que vous rêveriez qu’on vous pose ?
Jack : «Est-ce que tu veux m’épouser ?»
Jay : «Est-ce que tu as besoin d’un câlin ?»
Vous devriez faire ça : Jay, tu épouses Jack, et Jack pourrait faire un câlin à Jay.
Jack : On va se marier et se faire des câlins !