Panchiko : « Quand on était plus jeunes, je n’aurais jamais imaginé pouvoir rencontrer Thom Yorke »

L’histoire de Panchiko est, il faut le dire, assez folle. Dix ans après la découverte d’une cassette de "D>E>A>T>H>M>E>T>A>L" dans une brocante, quinze ans après sa sortie dans l’indifférence la plus totale, le groupe anglais fait désormais salle comble partout où il passe et cumule près de six millions d’auditeurs mensuels sur les plateformes de streaming. Rencontre avec ses trois membres fondateurs, quelques instants avant un concert dans une Cigale pleine à craquer.

Alors, comment ça va aujourd’hui ?

Andrew « Andy » Wright (guitares / synthés) : Ça va, ouais. Enfin… Je n’ai pas beaucoup dormi cette nuit.

Vous avez donné combien de concerts depuis le début de cette tournée ?

Shaun Ferreday (basse) : Combien ? Trois en trois jours. On en a fait trois, c’est tout.

Ça fait presque dix ans que quelqu’un a trouvé D>E>A>T>H>M>E>T>A>L dans une friperie. J’imagine que vos vies ont pas mal changé depuis. Mais à quoi tenez-vous encore, que vous ne voudriez pas abandonner malgré le succès que vous connaissez aujourd’hui ?

Andy : Oh, je serais ravi de me débarrasser de tout ! Ne le dis pas à ma femme, elle serait furieuse.
Owain Davies (chant / guitare) : J’aimerais développer, mais… Je ne sais pas. Au fond, ma vie n’a pas tellement changé.
Shaun : On n’a pas un travail comme les autres, avec des horaires classiques et tout ça. Mais pour le reste, les choses sont restées assez similaires. Cela dit, on passe beaucoup de temps sur les réseaux sociaux à échanger avec énormément de gens. C’est peut-être un aspect qui a changé.

Surtout avec un public aussi jeune. J’imagine que la moitié des gens dans la salle pourraient être plus jeunes que vos fils et vos filles !

Andy : Je ne suis pas encore si vieux que ça !

Non, c’est vrai, tu n’es pas si vieux !

Owain : C’est sûr. Si on voulait vraiment… Je n’ai pas envie d’aller sur Internet pour interagir avec tout le monde. Mais on ne pourrait pas vraiment faire autrement.

Combien de personnes chargées des relations publiques vous faut-il pour répondre à tous les commentaires sur Internet ?

Shaun : Oh ! On a toute une équipe. Au début, on répondait à tous les messages, mais au bout d’un moment, c’est devenu impossible. Vraiment impossible. Alors, je sélectionne un peu au hasard les messages auxquels je réponds.
Andy : Je ne comprends pas ce que tu racontes !
Shaun : Ouais, enfin… C’est toujours la même question qui revient : à quel moment est-ce qu’on répond ? Je fais un peu le tri, parce que je ne peux pas me répéter sans arrêt. Mais j’essaie quand même de répondre aux questions du plus grand nombre de personnes possible. Beaucoup veulent qu’on vienne jouer dans leur pays ! On reçoit notamment beaucoup de demandes pour l’Australie…

Il y a quelques jours, je me suis fait une réflexion : quand un groupe part en tournée, il joue toujours dans les mêmes endroits en Europe, en Amérique du Nord, parfois en Asie… Mais si tu vis au Tadjikistan, par exemple, et que tu t’intéresses à la culture indie, quand est-ce que ton groupe préféré viendra y jouer ?

Andy : Ouais, ça n’arrive pas très souvent. De toute façon, ce n’est pas vraiment sur le circuit habituel des tournées.
Shaun : Au bout du compte, il faut que l’itinéraire ait du sens, non ? On ne peut pas… Malheureusement, on aimerait pouvoir traverser le monde pour aller voir tout le monde, ce serait formidable. Mais ça n’a pas vraiment de sens de prendre l’avion pour jouer un seul concert dans une petite salle, puis de rentrer directement chez soi. Enfin, on a déjà fait des trucs un peu absurdes…

Ouais, c’est le côté triste du métier de musicien à plein temps : on est obligé de faire des trucs absurdes.

Andy : Quand on avait vingt ans, on faisait ce genre de choses. On avait davantage d’énergie pour se lancer dans des plans complètement idiots. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.
Shaun : Je n’ai plus l’énergie pour faire des trucs absurdes aujourd’hui. J’ai épuisé mon stock ! C’est aussi une question de responsabilités, avec l’âge et la famille. Tu n’as plus cette liberté de te dire : « Tiens, je vais passer le week-end en Turquie. » Ça ne fonctionne plus vraiment comme ça.

Ou alors, tu emmènes toute ta famille avec toi et ça te coûte deux fois le prix de toute la tournée. Tu perds énormément d’argent comme ça. Quand D>E>A>T>H>M>E>T>A>L a été découvert par hasard, des années après sa sortie, est-ce que vous espériez secrètement qu’il vous arriverait quelque chose de similaire ? Ou est-ce que vous vous étiez dit : « Bon, maintenant, je vais mener une vie normale, une vie bien rangée », comme dirait Malkmus ?

Andy : Non. Quand on a enregistré le disque, on espérait évidemment être découverts. On voulait que cet album nous ouvre des portes, qu’on nous dise : « Bravo, bienvenue dans ce club mythique, presque imaginaire. Ça y est, vous avez réussi. Vous pouvez maintenant vivre de votre musique. » Mais vingt ans plus tard, on était plutôt convaincus que ça n’arriverait pas. Ce n’était pas complètement fou d’y croire au départ, mais au bout de vingt ans… L’appel est arrivé sacrément tard, quand même !

Chaque matin, tu te réveilles, tu arraches la petite page du calendrier…

Shaun : Je crois qu’on crée quelque chose en espérant que ça finira par marcher. Ce n’est peut-être pas toujours le cas. Certaines personnes font simplement de la musique parce qu’elles en ont envie. Elles veulent créer des morceaux et les faire entendre, sans forcément chercher le succès.
Andy : Quand j’étais plus jeune, je me disais qu’un jour, quelqu’un allait découvrir notre musique et nous dire : « C’est bien, on va vous soutenir. »
Owain : Mais avec le temps, on se rend compte que personne ne va faire les choses à notre place. Avec le recul, je crois qu’on plaçait peut-être trop d’attentes dans les autres. Le fait de ne pas avoir signé sur un label à l’époque nous faisait penser : « Bon, on n’a pas de maison de disques, donc rien ne se passera. » On avait l’impression qu’il n’y avait aucune opportunité. Mais ça a changé. Avant Internet, les choses étaient très différentes.
Andy : Et on ne connaissait rien d’autre. Avec le recul, peut-être qu’on a aussi eu de la chance que ça ne nous arrive pas plus tôt. Si on avait été découverts à l’époque, on se serait peut-être fait exploiter.
Owain : Ouais, on a probablement eu beaucoup de chance de ne pas avoir été repérés plus tôt.

Ce que tu dis sur l’époque pré-Internet est intéressant, parce qu’à l’époque, les supports physiques – les cassettes, les CD et tout ça – étaient encore au cœur de l’industrie musicale. Est-ce que tu penses qu’une histoire comme celle de D>E>A>T>H>M>E>T>A>L pourrait encore arriver à un groupe qui sortirait un disque en 2026, puis serait complètement oublié une heure plus tard ? En même temps, c’est peut-être encore possible, puisqu’on assiste à un véritable retour en grâce des supports physiques.

Shaun : Aujourd’hui, on a Spotify, iTunes et toutes les autres plateformes de streaming. Tout est organisé autour du numérique, et ça a profondément changé la manière dont les choses fonctionnent. C’est pareil pour les médias d’information. Imagine un groupe qui ne sortirait sa musique que sur cassette. Disons qu’en 2005 ou 2006, il publiait ses morceaux sur cassette et les vendait uniquement pendant ses concerts. Pas de MySpace, rien sur Facebook. C’est vrai, ça pourrait arriver. Mais est-ce qu’on peut encore fonctionner de cette manière ? Ou est-ce qu’un morceau peut simplement rester sur une plateforme de streaming, dormir pendant des années sans que personne ne l’écoute, puis être découvert soudainement ? Les gens commencent à l’écouter, il circule sur Internet, se propage d’une communauté à l’autre et finit par devenir populaire. Comme tu le disais, ce genre d’engouement peut encore se produire aujourd’hui. C’est peut-être là qu’on a eu de la chance. Les médias physiques sont plus difficiles à faire disparaître.

Mais le numérique pose aussi un problème. On le voit notamment avec les jeux vidéo : les entreprises proposent de moins en moins de supports physiques, et on ne possède jamais vraiment ce qu’on consomme en streaming. Si Spotify disparaissait du jour au lendemain et que tout le monde perdait ses playlists, ce serait assez drôle. Mais les gens qui écoutent uniquement de la musique sur Spotify se retrouveraient à se demander : « Putain, mais comment est-ce que je vais écouter de la musique, maintenant ? »

Andy : Pour être honnête, ma bibliothèque iTunes d’il y a quinze ans n’existe même plus. Elle a disparu.

Si vous deviez lancer Panchiko en 2026, à vingt ans, qu’est-ce que vous feriez différemment ?

Andy : Je devrais supprimer toutes les applications de mon téléphone ! Il y a tellement d’enthousiasme à l’idée de faire autre chose… Ouais, je crois qu’il faudrait surtout écrire des chansons.
Shaun : Il y a aussi cet aspect… Andy apporte aujourd’hui des références un peu geek qui, à l’époque, passaient pour tout à fait normales. Maintenant, on les trouve charmantes, un peu désuètes, parce qu’elles viennent des années 1990. Quand on dit qu’un groupe était en avance sur son temps, c’est évidemment subjectif. Mais ça signifie souvent qu’il y avait dans sa musique des éléments devenus courants aujourd’hui, alors qu’ils étaient rares à l’époque.
Owain : J’ai l’impression qu’aujourd’hui, beaucoup de choses ont déjà été explorées. Avec Internet, il existe toute une communauté de passionnés qui connaissent déjà énormément de choses. C’est donc plus difficile de faire quelque chose de nouveau, je ne sais pas… de conserver une certaine naïveté. Il faut trouver un équilibre. Les artistes écrivent souvent leurs meilleures chansons quand ils sont jeunes, au moment où ils débutent. Plus on en sait, plus on est influencé par ce qu’on connaît déjà.
Shaun : Le bruit rend les choses plus intéressantes.
Owain : Ouais. Mais tout ce bruit rend plus difficile le fait de retrouver cette sensation initiale : simplement faire quelque chose, sans se poser de questions. Juste le faire.
Andy : Quand on écrit de nouveaux morceaux aujourd’hui, il est facile de tomber dans le piège qui consiste à se dire : « Ah, ça fait référence à une chanson qu’on a écrite il y a vingt ans », ou quelque chose comme ça. Ou alors, on peut essayer de tout faire d’un seul coup. On ne peut pas s’empêcher de réfléchir à ce que les gens attendent de nous. Il faut donc essayer de mettre tout ça de côté, même si vingt ou trente ans se sont écoulés.
Shaun : C’est ça, le truc. Si quelqu’un commence un groupe aujourd’hui, il est plutôt bien placé s’il arrive à ne pas trop se préoccuper de ce qu’il est censé faire. Je sais, c’est un peu cliché de dire qu’il ne faut pas créer pour les autres. Bien sûr, les choses changent avec le temps et, si tu fais évoluer ta manière de travailler, seul ou avec les personnes qui t’entourent, il peut y avoir une forme de convergence entre ce que tu veux créer et ce que les autres veulent faire. C’est compliqué, parce qu’il existe un décalage entre les gens qui composent notre public et nous-mêmes.Il y a trente ans d’écart entre nous et notre public, alors c’est vraiment difficile de se dire : « Tiens, je crois que j’ai une bonne idée de chanson », et d’imaginer que les gens qui l’écoutent ne vont pas se demander : « Mais de quoi il parle, putain ? » Il faut garder ça à l’esprit. Mais j’imagine que, quand on débute aujourd’hui, il faut parler de ce qu’on vit. Si on a vingt ans, il faut parler de ce que ça fait d’avoir vingt ans aujourd’hui. C’est ça, non ? C’est ce que font les gens. Ils sont obligés de passer par là.

C’est vraiment intéressant. En cinq minutes, tu m’as donné matière à poser cinq questions ! Mais, par exemple, avoir vingt ans dans les années 2000 et avoir vingt ans en 2026, ce sont deux mondes complètement différents. Alors, qu’est-ce qui fait que les gens qui ont une vingtaine d’années aujourd’hui se retrouvent autant dans votre musique ?

Andy : Je crois que c’est parce que, même si le monde a changé sur le plan social, au fond, il n’a pas vraiment changé.
Shaun : Il n’a pas vraiment changé. On a toujours les mêmes inquiétudes. C’est quelque chose d’universel.
Owain : On est toujours à cette période de la vie où l’on devient adulte, où l’on découvre comment fonctionne le monde et qui l’on est soi-même. On a toujours les mêmes angoisses, les mêmes questions, les mêmes inquiétudes, et tout le reste. Je crois que c’est pour ça que les gens continuent de se retrouver dans notre musique : devenir adulte et chercher à comprendre comment tout ça fonctionne, c’est universel.
Shaun : Et puis, comme je le disais, aujourd’hui, on doit essayer de se rappeler ce que c’était, avant de devenir aussi blasés. J’imagine que si notre musique continue de toucher les gens, c’est aussi parce qu’elle est un peu à part. Ce n’est pas vraiment ce que je fais d’habitude, et il y a quelque chose de maladroit, parfois d’intransigeant, là-dedans. C’est peut-être aussi ce que les gens ressentent aujourd’hui : le sentiment de ne pas être à leur place. À l’époque, s’il y avait eu suffisamment de copies conformes, les gens auraient pu laisser tomber notre musique. Elle ne correspondait pas à leur idée de ce que la musique devait être. Aujourd’hui, les gens ont beaucoup plus de choix et peuvent décider de ce qui leur plaît, de ce qu’ils ont envie d’écouter.
Andy : Notre musique est simplement un peu bizarre, étrange, maladroite. Et je crois que ce sentiment est universel, non ?

Internet a permis à tellement de gens qui ne trouvaient pas leur place de se rencontrer. Il y a quarante ans, on aurait vécu seul dans sa ville, et tout le monde se serait moqué de nous. Maintenant, ces gens ont les moyens de se retrouver. Prenons Slowdive, par exemple. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, c’était un groupe que plus personne n’écoutait. Puis, vers 2005, les gens ont commencé à s’y intéresser de nouveau, quand le shoegaze a été redécouvert à travers Lost in Translation. Slowdive et MBV sont alors devenus les exemples parfaits de groupes dont les gens disaient en ligne : « Je croyais être le seul à écouter ça. »

Shaun : Oui, c’est un bon exemple. C’est ce sentiment d’être un outsider, puis de réaliser qu’il existe d’autres personnes avec qui on peut créer des liens, même si on ne les rencontre pas forcément dans la vraie vie. Dans sa ville natale, on peut avoir l’impression d’être seul comme ça. Mais au moins, on arrive à se connecter aux autres.

Et puis, on les rencontre aux concerts de Panchiko !

Andy : Oui, c’est ça. C’est vraiment touchant de voir ça.
Owain : Il y a des gens qui discutent en ligne depuis des années sans savoir à quoi l’autre ressemble vraiment. Et puis ils se disent : « Ah, tiens, on va aller à un concert. » C’est la première fois qu’ils se rencontrent en personne. Après, savoir s’ils se parlent une fois sur place, je n’en ai aucune idée ! Parfois, ils discutent sur Discord et sont les meilleurs amis du monde là-bas. Puis ils découvrent qu’ils habitent à trois personnes de distance.
Andy : Oui, ils n’en ont aucune idée.

C’est assez drôle, parce que Discord, par exemple, même à 29 ans, je me trouve presque trop vieux pour ça. J’ai l’impression que c’est plutôt un truc pour les gens qui avaient quinze ans pendant le Covid, et qui en ont donc vingt ou vingt-deux aujourd’hui. Du coup, avoir un public comme ça vous rend spirituellement plus jeunes que les gens de votre âge, non ?

Shaun : On a passé notre temps à parler et à crier dans le micro, parce qu’on n’avait pas le choix : il a fallu apprendre à se servir de tout ça. En réalité, on pourrait très bien s’en tenir complètement à l’écart, non ? Ne rien avoir à faire avec tout ça. Mais on perdrait alors le lien qu’on a réussi à créer avec les gens. Et ce sont les bonnes personnes qui ont découvert notre musique. C’est comme ça que ça s’est passé jusqu’à il y a quelques années. Dans l’ensemble, on n’a pas vraiment fait grand-chose pour provoquer ça. Mais c’est vraiment chouette, en fait, de pouvoir discuter avec les gens. Ça nous garde jeunes, non ?

C’est vrai !

Shaun : Ça nous garde jeunes. Et puis, comme tu le disais, quand les échanges ne se font pas en face à face, ça enlève aussi une partie de la gêne. Quand on était plus jeunes, je n’aurais jamais imaginé pouvoir envoyer un message à Thom Yorke et le rencontrer en personne.
Andy : Je crois qu’il faut simplement célébrer ses petites victoires au quotidien, sans attendre de grandes choses.
Owain : Je pense que les gens se disent que ça doit être dingue de découvrir qu’on fait partie d’un groupe connu et tout ça. Mais même quand on l’est, surtout quand on a eu un coup de chance comme celui-ci, on ne s’y attend pas forcément.
Shaun : Pour moi, ça reste quelque chose de très étrange. Je parlais tout à l’heure de ces hasards qui vous reviennent en pleine figure : parfois, des gens vous reconnaissent dans la rue. Personnellement, je ne pense pas mériter qu’on me reconnaisse dans la rue. Je fais simplement mes petites affaires comme tout le monde. C’est très bizarre que des gens fassent un détour pour venir me voir, ou soient simplement contents de me croiser, juste parce que je suis musicien.

Tu es chez Tesco, tu fais tes courses, tu es dans un groupe un peu honteux, tu essaies de te cacher sous ton manteau et quelqu’un te lance : « J’adore votre musique ! » Tu réponds : « Merci… ? » Mais pourquoi ?

Shaun : Ton travail, c’est quelque chose que tu aimes faire, mais ça reste ton travail, non ?

Est-ce que tu aimerais parfois écrire des chansons qui parlent davantage aux gens de ton âge ? Pas forcément sur le mode « Oh mon Dieu, j’ai mal au dos », mais plutôt sur le temps qui passe et tout ça…

Shaun : Il y a beaucoup de groupes et de musiciens qui ont un public composé de gamins, mais aussi parfois d’adultes. Honnêtement, je ne m’attendais pas à aimer ça autant. Ça compte plus que beaucoup d’autres choses. Je crois qu’il y a quelque chose d’intéressant dans le fait qu’une chanson ou un groupe puisse parler à tout le monde : les sentiments ne changent jamais, même si on a déjà entendu ces choses-là et qu’on a vieilli. On les ressent simplement davantage physiquement.
Andy : Émotionnellement, on reste aussi immatures, nerveux et anxieux que n’importe qui. Alors oui, il y a parfois des gens un peu plus âgés dans le public, peut-être accompagnés de leurs adolescents. Il faut donc adopter des attitudes différentes, mais… il faut savoir s’adapter à eux, c’est tout.

Il y a aussi quelque chose d’intéressant : quand vous avez commencé, vous aviez du matériel pourri. Vous utilisiez ce que vous aviez dans votre chambre, j’imagine. Maintenant que vous avez une certaine réputation et peut-être les moyens d’acheter du matériel plus cher, est-ce que ça a changé votre façon de concevoir la création musicale ? Et votre rapport au fait de posséder la meilleure guitare dont vous ayez jamais rêvé ?

Andy : On peut s’offrir quelques petits plaisirs, mais on n’a pas envie d’être entouré de trop de gadgets. Quand on a du matériel pourri, il faut en tirer le maximum. Et souvent, ce sont justement les contraintes qui permettent de faire quelque chose de bien, voire d’obtenir un son unique.
Owain : Quand on a beaucoup de choix, en revanche, on a moins de temps pour maîtriser chaque chose et en explorer les particularités. Prenons une machine, une boîte à rythmes, par exemple : on peut apprendre à l’utiliser d’une manière qui n’était pas prévue et obtenir un résultat intéressant. Mais quand on a trop de possibilités, c’est plus difficile. Il faut donc apprendre à faire des choix, à se fixer des contraintes. C’est le vieux principe qui consiste à se dire : « Je vais créer quelque chose, mais je vais me donner quelques règles. Je ne vais pas utiliser ceci ni cela, mais je vais utiliser ça. » Je dois me servir d’une boîte à rythmes pour créer une ligne de basse, et d’une guitare pour obtenir un son de cordes, par exemple. Mais il faut aussi tenir compte du temps dont on dispose. Au fond, ce sont des contraintes assez limitées, qu’on finit par pouvoir contourner.
Shaun : J’ai acheté la basse de mes rêves en me disant : « C’est incroyable, c’est la basse que je garderai toute ma vie. » Et puis, je me suis demandé : « Et si j’en achetais une autre ? » C’est la basse la plus injouable que j’aie jamais eue, et elle m’a coûté plus cher que la moitié de mes musiciens. Au final, ça ne change pas grand-chose. Je crois que l’essentiel, c’est de s’entourer de choses qui nous inspirent. Des choses bien concrètes.

Et alors, qu’est-ce que ça vous a fait de retourner en studio pour enregistrer Failed At Maths, après vingt ans sans y avoir mis les pieds ? Comment avez-vous vécu ce retour ? Qu’est-ce qui a été le plus difficile à appréhender dans ce nouvel environnement ?

Andy : Eh bien, ça fait longtemps que je suis dans ce milieu. À l’époque, on avait tous des emplois à temps plein et l’un de nous allait avoir un enfant. Ce n’était donc pas vraiment un processus très structuré. Je suppose qu’on ne s’était pas entièrement consacrés au projet : on s’était simplement dit qu’on allait faire ça et voir où ça nous mènerait.
Shaun : Il y avait déjà un public, même s’il n’était pas aussi important qu’il l’est devenu par la suite, ou qu’il l’est aujourd’hui. Mais malgré ça, on ne ressentait pas vraiment de pression et on ne se posait pas tant de questions. C’était plutôt : « Je vais le faire, ce sera terminé », et je pensais que le disque serait bien accueilli. Enfin, je crois. Et puis, il y a les débats que ça suscite, non ? Parfois, le pire, c’est l’indifférence. C’est ce qu’on se disait au départ : tant qu’on ne déteste pas le disque… Mais ensuite, il se passe quelque chose : certaines personnes adorent, d’autres disent qu’elles ne trouvent pas ça bien, qu’elles préfèrent tel morceau ou tel autre. Il y a des discussions. Ça veut dire qu’on a fait quelque chose qui compte, et on se dit que c’est réussi. Si tout le monde se contentait de dire : « C’est mauvais, c’est vraiment mauvais », personne n’en parlerait. Mais là, les gens en parlent. Si vous n’aimez pas, n’en parlez pas, tout simplement.

Quelle est votre chanson préférée de chaque période de Panchiko, sur chacun de vos disques ?

Andy : Tous les classiques !
Shaun : J’adore vraiment D>E>A>T>H>M>E>T>A>L. J’aime beaucoup les morceaux assez concis, qui vont droit au but. Quand ça devient trop complexe, je finis par décrocher et perdre le fil. Les chansons de Panchiko sont plutôt concises.
Owain : J’aime bien certains morceaux du premier disque, D>E>A>T>H>M>E>T>A>L. On avait notamment fait un morceau entièrement acoustique, c’était ce que je voulais. Quand les gens se mettent à le critiquer ou à l’analyser, ils disent qu’il est vraiment simple.

La plupart des groupes auxquels on pense ont connu le succès à vingt ans. Vous, vous l’avez rencontré beaucoup plus tard. Qu’est-ce que vous avez compris du succès que vous n’auriez pas compris plus jeunes ?

Andy : Oui… On a l’impression que ça ne s’arrêtera jamais. On se dit que ça va continuer exactement comme ça. Mais aujourd’hui… Je parle pour moi, évidemment. Je sais ce que c’est que d’être complètement fauché, de galérer. Du coup, je suis probablement beaucoup plus reconnaissant pour tout ce que j’ai aujourd’hui que je ne l’aurais été plus jeune.
Owain : C’est formidable de pouvoir faire de belles chansons et de vivre toutes ces expériences, mais ce n’est pas… Enfin, ça reste un rêve, bien sûr. Il y a aussi des aspects moins agréables, comme dans n’importe quel métier. L’essentiel, c’est de ne pas oublier tout ça et de se dire : « Bon, ça, c’était nul. » Je sais que j’ai énormément de chance.
Andy : Bien sûr, c’est exactement ce que je veux dire. C’est humain, après tout, non ?
Owain : C’est humain de se dire : « J’ai obtenu ça, mais je voulais davantage », ou de vouloir que les choses correspondent mieux à ce qu’on avait imaginé. On pensait que ce serait facile, mais c’est en réalité beaucoup plus compliqué.
Shaun : C’est aussi une entreprise. Il faut traiter avec des gens, s’occuper des comptables, gérer toutes ces conneries administratives. Tout ça fait partie du métier. Mais si on doit apprendre à maîtriser chaque aspect de cette activité, je ne pense pas que ce soit la meilleure recette pour rester connecté à ce qu’on fait. On risque de finir complètement coupé de tout ça, voire de se faire avoir.

Quelle est la question qu’on ne t’a jamais posée, mais que tu aurais toujours rêvé qu’on te pose ?

Owain : J’espère surtout que les gens ne me poseront jamais de questions, parce que je dois alors assumer une certaine responsabilité pour des choses dont je ne devrais pas avoir à répondre.
Andy : En fait, la seule question que j’aimerais qu’on me pose, c’est : « Qu’est-ce que tu veux manger ce soir ? » C’est ça que j’aimerais qu’on me demande. Personne ne me l’a jamais demandé !