Leurs paroles ironiques, leur humour absurde et leur manière parfois décalée de répondre aux journalistes laissaient présager une interview compliquée. Au contraire, ce sont deux musiciens apaisés avec leur héritage et remarquablement directs qui nous ont répondu par visioconférence. Andrew VanWyngarden, bien installé dans son studio du Queens, et Ben Goldwasser, chez lui à Los Angeles, s’ouvrent à Magic sur la naissance «sans douleurs» de "Loss of Life", leur cinquième album.
Cet album, vous dites que c’est comme une «naissance sans douleurs»…
Andrew : Cette fois, on a vraiment réussi à faire quelque chose de naturel, sans rien forcer, en faisant preuve de patience et en attendant simplement que l’inspiration nous vienne. On a pu faire un vrai reset pendant la pandémie, car c’était la première fois en près de dix ans qu’on avait une vraie pause sans rien à l’horizon. Ça nous a revigorés tous les deux, ça nous a permis de nous réaligner avec une vie plus normale d’êtres humains (rires).
Ben : On n’a jamais vraiment perdu l’aspect joyeux de notre collaboration, mais on a appris à se détacher de ce qui nous empêchait de jouer sans arrière-pensée. Ne plus être en tournée, sans rappel constant de toute la machinerie capitaliste qui va avec le fait de vivre de sa musique, nous a aidés. On a vraiment pu se remettre à jouer de la musique pour elle-même, pour s’amuser.
Vous avez d’ailleurs quitté votre maison de disques, une major, Columbia. Cela a-t-il eu un impact sur votre créativité ?
Ben : Sortir du côté «business» de la musique nous a fait du bien. On s’est toujours sentis très libres de faire ce qu’on voulait, mais forcément, le processus pour sortir notre musique n’était pas le même. Là, on était contents de faire les choses à notre rythme, de sortir l’album puis de voir ce qui se passe plutôt qu’être happés dans la lessiveuse, que tout soit prédéterminé par rapport à la manière dont l’album est promu…
Andrew : On a toujours pris les grosses décisions, mais le simple fait de créer, tout en sachant que tu vas devoir batailler avec des gens sur le meilleur morceau à sortir en single, ça affecte forcément la musique.
Ben : Parfois tu écris un truc et tu te dis, machin et truc vont voir notre morceau de cette manière, puis tu t’enfermes dans ce schéma de pensée… C’était beaucoup plus simple de se débarrasser de ce fardeau.
Les thèmes de la réinvention, de la création cyclique, de la destruction créatrice semblent assez proéminents dans cet album.
Andrew : On a toujours eu ces réflexions existentielles, avec une bonne dose de psychédélisme… Il y a ce paradoxe, d’un côté tout change en permanence, de l’autre on a l’impression que rien ne bouge jamais. Quand tu y penses, ça semble absurde.
C’est pour cela que l’album s’écoute comme un cycle, qui commence par Loss of Life, Pt. 2 et qui finit par Loss of Life, Pt. 1 ?
Ben : On avait deux versions de la chanson, l’une était plus une sorte d’introduction. Et pour se marrer, on a nommé la première “Pt. 2” et la deuxième “Pt. 1”. Au final, plus on a joué avec ça, plus on s’est dit que ça s’intégrait parfaitement aux thèmes de l’album. Ces cycles, la fin d’une phase, le début d’une autre…
Parmi les autres trucs étranges que vous avez faits pour promouvoir cet album, il y a ce vinyle promotionnel donné à quelques fans après une séance d’écoute à Londres… avec un monologue semblant faire référence à Bubblegum Dog, un morceau de l’album, récité par un type avec un accent nordique. D’où est venue cette idée ?
Ben : Je ne sais même pas par où commencer (rires) ! D’un côté, on avait envie d’être cryptiques et mystérieux jusqu’à l’absurde. Un jour on jouait avec ChatGPT, on essayait de lui faire dire des trucs débiles. En même temps, j’avais un programme de text-to-speech qui permet de faire prononcer à l’ordinateur n’importe quel texte. C’est une source infinie de comédie.
Andrew : Tout est parti de Bubblegum Dog. Ça a fini par être une chanson de l’album, mais initialement, c’était juste deux mots écrits sur un tableau, en fond d’une vidéo insignifiante publiée sur nos réseaux sociaux. Nos fans hardcore se sont mis à spéculer sur ce que voulait dire Bubblegum Dog. Alors quand nous avons terminé la chanson, on a voulu jouer sur ce côté mystique, qu’est-ce qu’est le Bubblegum Dog [«chien chewing-gum», ndlr] ?
Ben : Le titre de cette chanson n’a aucun sens, c’est sorti un peu au hasard, et en même temps ces deux mots sont restés, on n’arrivait pas à les sortir de notre tête, donc il fallait bien trouver un sens à tout cela. La chanson est née du titre !
Vous assumez beaucoup plus votre côté pop sur cet album. Était-ce une direction consciente ?
Ben : La meilleure pop music est directe, donc je pense que c’est venu de notre état d’esprit du moment, plus apaisé. C’est venu assez naturellement.
Andrew : Dans notre tête, on a toujours écrit de la pop ! Même si c’est expérimental, et plein de bruits bizarres, on pense toujours en termes de couplets/refrains. Nos motivations n’ont pas changé, mais on voulait être plus directs, plus simples, avec les arrangements par exemple.
Ben : On veut que les gens aiment ce qu’on fait, mais on ne se lève pas en se disant : «Tiens, si on faisait un hit ?». On n’a jamais vraiment pensé comme ça, même avec nos chansons qui ont fini par être des tubes.
Parlons de ce featuring avec Christine and the Queens, Dancing in Babylon. Vous dites que c’est votre «troisième tentative d’écrire une pop song massive». Quelles sont les deux autres ?
Andrew : Ce qu’on voulait surtout dire, c’était que c’était notre troisième tentative d’écrire une chanson avec ce scénario un peu ambigu, genre deux soldats de chaque côté de la ligne, qui tombent amoureux sans jamais s’être rencontrés. On avait essayé de le faire avec Me and Michael [sur l’album Little Dark Age (2018), ndlr], et l’autre… je sais même plus ce que c’est ! Mais là, c’est clair qu’avec Dancing in Babylon, on a essayé de faire un truc grandiose, aussi simple que possible, et ça a fini par sonner comme du OMD [Orchestral Manoeuvres in the Dark, ndlr]… Je pense que c’est vraiment très MGMT, très pop et très catchy, et en même temps aucune parole ne se répète à part le titre de la chanson. Chaque section est différente. Mais ça me paraît improbable que ça devienne un tube, à moins d’un remix !
Ben : Ça fait longtemps qu’on voulait bosser avec Christine and the Queens. On en avait déjà parlé. Et cette chanson, construite comme elle l’était, semblait parfaite pour un duo. On a sorti notre répertoire et le premier nom qui est sorti, c’était Chris (rires).
Andrew : On a pensé immédiatement à elle, avec sa voix qui a la bonne tonalité pour ce genre de power ballad eighties, ce genre d’influences façon Michael Jackson. On a aussi pensé à Time After Time de Cindy Lauper, Total Eclipse of the Heart de Bonnie Tyler… Des chansons assez différentes mais c’est ce qu’on avait en tête. Pour ma partie de chant, j’ai beaucoup pensé à Roxy Music… Quand j’ai rencontré Chris pour en discuter, qu’on a évoqué ce qui nous inspirait musicalement, j’ai découvert que ses influences étaient assez similaires aux nôtres, en ce sens que l’amour, les relations humaines, étaient le plus important pour nous.
Vous avez aussi travaillé avec Daniel Lopatin, aka Oneohtrix Point Never…
Ben : Andrew et Dan se sont rencontrés à une fête, sans qu’Andrew ne sache qu’il était l’homme derrière OPN. Ils ont traîné ensemble jusqu’à ce qu’il réalise qui il était. Une chose en entraînant l’autre, on a fini par travailler ensemble. Comme pour Chris, on s’est retrouvés sur plein de trucs, notre approche de la musique par exemple, ce que je trouve super cool quand ça arrive avec des gens qui font un style de musique différent de nous. Au final, on apprend à se connaître en tant qu’êtres humains, à se retrouver sur des choses universelles dont tous les musiciens peuvent faire l’expérience.
Les chansons restent principalement notre œuvre, à Ben et moi – mais on a autorisé les gens à couper des trucs, en modifier d’autres
Andrew VanWyngarden
Vous avez commencé à «ouvrir» votre processus créatif, à collaborer davantage avec l’album précédent. Vous vouliez répéter l’expérience ?
Andrew : On a vraiment eu une révélation en bossant avec Ariel Pink, en termes d’écriture, en termes de spontanéité aussi, le fait de pouvoir jouer avec une idée sans forcément essayer de l’intellectualiser. On a beaucoup appris, ça a vraiment eu un impact positif sur notre songwriting. Cette fois, on a surtout ouvert le champ des possibles en termes de production – les chansons restent principalement notre œuvre, à Ben et moi – mais on a autorisé les gens à couper des trucs, en modifier d’autres… C’était très fun.
Ben : Voir nos chansons passer entre les mains des autres, ça permet de voir les choses sous un autre angle. On a beaucoup fait d’allers-retours de fichiers, avec des gens différents, et ça nous revenait toujours avec un regard différent, quelqu’un qui entend le downbeat [le premier temps d’une mesure, ndlr] à un autre endroit, ou qui remonte le volume d’une mélodie inaudible à la base, enterrée dans le mix, et qui décide que c’est ce qui doit le plus s’entendre. Ça permet de ne jamais se reposer sur ses acquis, c’est particulièrement utile.

J’ai l’impression qu’avec People in the Streets, une chanson qui parle de la peur de rejoindre une manifestation dans la rue, vous délivrez encore une critique de la société comme dans Little Dark Age… Auriez-vous aimé vivre à une autre époque ?
Andrew : Oh non, je comprends pourquoi tu entends ça dans la chanson, mais il ne s’agit vraiment pas de ça, ce n’est pas une critique générale ! C’est beaucoup plus personnel, c’est écrit à la première personne, une perspective qu’on utilise rarement dans nos chansons. C’est une idée qui est née pendant la pandémie, une confession dans un sens, à laquelle j’espère que beaucoup de gens vont s’identifier. Cette chanson parle d’un sentiment un peu honteux, lorsque l’on sent qu’on devrait aller manifester, sortir dans la rue, sauf qu’on a une vie privilégiée confortable qui nous pousse plutôt à rester chez soi.
À la fin de la chanson, on entend une vraie manifestation.
Andrew : J’étais à Paris à l’automne 2022, dans un appartement boulevard Beaumarchais. Il y avait une marche en solidarité avec l’Ukraine, je me suis mis au balcon, j’ai sorti mon téléphone et j’ai filmé. Ils disaient : «Poutine assassin, Poutine menteur». On l’a mis à la fin de la chanson parce que je voulais que ça ressemble à Fearless, cette chanson de Pink Floyd sur l’album Meddle (1971). À la fin du morceau, il y a un chant de supporters de foot et la musique semble se dissoudre dedans.
Il y a deux ans, vous avez sorti 11•11•11, des chansons écrites pour une performance unique en 2011. Quelle est leur place dans votre catalogue ?
Ben : C’est super, on avait tout écrit exprès pour ce concert, donc c’est une sorte de capsule temporelle, un super témoignage de ce qu’on a fait avec notre groupe de scène, qui est resté majoritairement composé des mêmes personnes. Ça montre qu’on jouait vraiment bien ensemble.
Andrew : On devrait le refaire, on a plein de captations de bonne qualité de nos performances au fur et à mesure des années, de nos chansons les plus connues.
Ça semble improbable qu’en voulant se marrer, sans avoir d’ambitions autres que de s’imaginer des rêves à moitié ironiques, on a fini sur une major, avec cette carrière
Andrew VanWyngarden
Et l’année dernière, vous avez joué Oracular Spectacular (2007) en entier, pour votre premier concert depuis quatre ans. Pourquoi avez-vous fait ça ?
Andrew : Le festival nous a demandé de le faire, on s’est dit que c’était cool d’accepter, sans le jouer de la même manière qu’il y a quatorze ans. On a approché ce concert comme une performance unique, et on s’est beaucoup amusés. Ça nous a rappelé beaucoup de souvenirs, ça a remué de la nostalgie, par rapport à notre amitié, notre partenariat créatif… et ce alors qu’on était en train de finir le nouvel album.
Ben : Ça nous a fait du bien de jeter un coup d’œil dans le rétroviseur, ça permet d’avoir une nouvelle perspective sur des choses dont on faisait tout un fromage à l’époque, et qui nous semblent dérisoires aujourd’hui. Des petits détails musicaux, des trucs qui nous ont obsédés en termes de production… Oui, c’est important, mais ce qui reste, c’est ce qu’on a accompli, les chansons, les émotions qui y sont attachées. On a même réécouté nos vieilles démos.
Andrew : Je suis hyper reconnaissant, ça semble improbable qu’en voulant se marrer, sans avoir d’ambitions autres que de s’imaginer des rêves à moitié ironiques, on a fini sur une major, avec cette carrière… Regarde, en 2020, notre chanson Little Dark Age est devenue un tube sur TikTok, ce qui a amené toute une nouvelle génération à nous découvrir. C’est le genre de truc totalement absurde qui se produit encore et encore !
Ben : Il y a beaucoup d’artistes qui sont devenus connus pour des chansons qu’ils ont écrites il y a vingt ans et qu’ils détestent, qui les embarrassent… et qui se retrouvent à devoir les rejouer. Nous, en rejouant notre premier album, on était sincèrement contents de la musique qu’on avait créée. On en est fiers, on l’aime toujours et ça c’est très satisfaisant.
Ça vous a donné des idées pour cet album ?
Andrew : Il était déjà presque terminé, il en était au stade du mixage, mais ça nous a donné un boost de confiance. Parfois, les souvenirs semblent pires que ce qui s’est vraiment passé, et en faisant ça tu apprends à pardonner tes erreurs, à aimer ton jeune toi un peu plus !
Allez-vous tourner ?
Andrew : Peut-être. On n’a pas de concerts prévus encore.
Quelles chansons avez-vous le plus hâte de jouer en concert ?
Ben : Dur à dire ! On n’a rien prévu encore, déjà parce qu’on veut faire un break avec les concerts, on veut rester créatifs, travailler sur plus de musique. Mais, en même temps, c’est dur d’imaginer comment ces nouveaux morceaux vont s’articuler avec nos albums précédents. Comment est-ce que ça pourrait se mélanger en un seul concert ? On pourrait faire quelques trucs en band live, et quelques trucs plus électro, être plus flexibles.
Notre chronique de Loss of Life est à lire ici.