A l’occasion de la sortie de l’album Cœur de Clara Luciani, vendredi dernier, Magic a réuni ses plus proches collaborateurs, famille, amis, journalistes autour de ses nouvelles chansons. Ehla, Benjamin Porraz, Sage, Arthur Teboul (Feu! Chatterton) et Sylvie Vartan apportent leur regard, leur sensibilité.

Clara Luciani produit Cœur, un nouvel album néo-disco paru vendredi 11 juin. Mais son cœur, lui, est ambivalent. Derrière son côté solaire, Clara Luciani est habitée d’une profonde mélancolie, qui se ressent dans les arrangements, les chœurs, les orchestrations, les propos abordés de cette deuxième partie d’album. L’artiste française raconte des sentiments contraires. Il suffit d’écouter une chanson comme J’sais pas plaire pour le comprendre. Elle se confie sur la difficulté d’être confrontée à sa propre image, forte et fragile, en couverture des magazines. Elle est sentimentale quand la tournée la tient éloignée de son Sud natal (La Place) mais refuse d’abandonner son public trop longtemps. L’angoisse est palpable dans ses adieux prématurés à la scène (Au revoir). Sentimentale, elle l’est aussi en amour, quand un certain bandit l’a désarmée. Toutes ses contradictions font sa personnalité. Sa sœur Ehla, son musicien et ami Benjamin Porraz, son plus proche collaborateur Ambroise Willaume alias Sage, Arthur Teboul, le chanteur de Feu! Chatterton, et même Sylvie Vartan, qu’elle connaît pourtant depuis peu, en témoignent.

Lire ici la première partie du Track by Track de Cœur

7 – “J’SAIS PAS PLAIRE

MAGIC : Clara Luciani se décrit “un peu gauche et fragile” dans une chanson sur le manque de confiance en son pouvoir d’attraction.

Ehla : C’est une suite logique de Drôle d’époque. Cette fille qui ne correspond pas aux standards de la féminité, telle qu’on l’entend aujourd’hui. J’ai choisi cette chanson parce que c’est une facette plus intime de Clara, qui n’est peut-être pas perceptible tout de suite, voire même jamais pour certains. Elle a ce physique captivant et dégage quelque chose de très sûr, alors on peut passer à côté de cette sensibilité, de cette vision qu’elle peut avoir d’elle-même. Ca me tenait à cœur de dire à quel point cette mise à nue est réelle. Ce côté très sensible de sa personnalité m’a toujours beaucoup émue. Elle garde avec elle tout ce qu’elle a pu traverser plus jeune, à l’école, où elle se faisait régulièrement embêtée, parce que trop grande, trop intello. Malgré le combat qu’elle a mené et ce qu’elle a réussi à faire, malgré les couvertures de magazine et tout cet encensement, je crois qu’elle a toujours ce petit fantôme derrière elle qui traîne et qui déforme la vision qu’elle peut avoir d’elle-même. Je m’obstine à lui montrer ce que moi je vois…

MAGIC : L’image d’une séductrice un brin provoc’ que l’on découvre sur cet album.

Ehla : Oui et qu’elle incarne sans s’en rendre compte. Elle ne se rend pas compte de ce pouvoir-là. Elle ne se rend pas compte de son chien, de son audace, de l’effet qu’elle fait quand elle entre dans une pièce. Nous, on s’en rend compte, et peut-être encore plus avec cet album, mais j’insiste, elle n’a pas conscience de ça. C’est aussi ce qui fait ce qu’elle est, quelqu’un de pudique, de très humble. C’est pour ça que les gens l’aiment autant.

“On a ce truc en commun, de ne pas avoir une immense confiance en nous. C’est de famille !”

Ehla

MAGIC : Qui était-elle avant de découvrir la musique ?

Ehla : J’ai l’impression qu’elle n’a pas changé. J’ai toujours eu une petite sœur très forte. C’est une battante ! Elle a toujours su ce qu’elle voulait. Elle a quitté le cocon familial, guitare sur le dos, et elle a bluffé tout le monde. Et aujourd’hui, rien n’a changé. Elle continue de s’adresser aux gens de la même manière, quels qu’ils soient. Elle demeure très simple dans la vie de tous les jours. Elle se nourrit des richesses de la vie, de l’amour surtout. La Clara d’aujourd’hui est peut-être simplement une version plus femme. Je l’ai vu s’épanouir à vitesse grand V depuis quelques années. Sa carrière l’a aidée à devenir la femme qu’elle est aujourd’hui, mais elle garde son âme d’enfant et ses beaux principes.

MAGIC : Tu enregistres les chœurs sur ce morceau et Respire Encore.

Ehla : J’ai toujours un petit clin d’œil sur les albums de Clara (elle lui dédiait Ma sœur, sur son premier album Sainte-Victoire, et tournait le clip avec elle, ndlr). Je crois que ça lui tient à cœur. J’interviens sur ce morceau parce qu’on a ce truc en commun, de ne pas avoir une immense confiance en nous. C’est de famille ! J’apparais aussi sur Respire encore, parce que le covid nous a tenu éloignées l’une de l’autre pendant toute la durée du premier confinement. On n’a jamais été séparées si longtemps. C’était une épreuve. Elle a voulu immortaliser nos retrouvailles sur ce morceau.

MAGIC : Clara Luciani te présente comme son alliée numéro 1. Quelle relation avez-vous ?

Ehla : Une relation fusionnelle. J’ai l’habitude de dire qu’on est comme des jumelles qui ne seraient pas nées à la même date. On a ce lien indéfectible d’une force et d’une puissance incroyable que j’ai du mal à décrire. On se tire beaucoup vers le haut, on s’écoute beaucoup, on s’aime d’un amour infini.

MAGIC : Tu lui répétais qu’elle vivrait un jour de sa musique. Sur Ma Sœur, elle t’adresse cette promesse : Je serai là même s’il ne devait rester personne, personne.

Ehla : On a commencé à chanter ensemble, à l’arrière de la voiture familiale, sur la route des vacances. Ce métier, c’est un combat, autant pour Clara que pour moi. J’ai eu la chance de la voir évoluer. J’étais là pour chacun de ses concerts – je n’en ai loupé aucun. Et ça n’a pas été facile tout de suite. J’ai mis plus longtemps à passer le cap. Clara est sincère avec moi. Depuis quelques temps, elle me dit que ça va être mon moment et il se trouve que les planètes s’alignent. Je viens de signer avec le label Six et Sept et je prépare un album pour 2022.

8 – “SAD & SLOW” en duo avec Julien Doré

MAGIC : Un duo intime et tendre, non dénué d’une certaine ironie. Une bluette sentimentale qui raconte en filigrane la mélancolie qui l’habite depuis ses débuts.

Sylvie Vartan : ça m’est impossible de dégager une seule chanson, tout me plaît ! Ce n’est pas de la flagornerie. Toutes les chansons ont leur particularité. Leur duo est très agréable. J’aime beaucoup le titre, c’est original. Mais si je devais choisir un titre, ce serait J’sais pas plaire. Je trouve que ça correspond à Clara, c’est tellement personnel. Au revoir, aussi qui est très triste. Quelque chose m’a frappé. Il est rare d’avoir cette profondeur chez une personne aussi jeune. Je trouve ses mots très beaux. Comment en pleine ascension, où elle se trouve, elle a pu écrire ces chansons ? Ça vient d’elle, de son cœur, ça montre à quel point c’est une personne timide, mélancolique et profonde. Alors qu’un titre comme Respire Encore, c’est nouveau pour elle. J’en ai quelques-unes comme ça qui sont mes préférées. Ça montre qu’elle est quand même assez solitaire, parce qu’il faut quand même s’isoler pour penser à tout ça. C’est ce qui me frappe chez elle, c’est ce que j’aime chez elle aussi. Son talent est indéniable. Pour quelqu’un qui connait l’incroyable tourbillon qu’elle suscite en ce moment, ça doit lui être très déstabilisant. Je me mets à sa place et en même temps c’est tellement exaltant, tellement formidable. Elle doit être tellement heureuse. Je ne la connais pas depuis longtemps. Elle a écrit une chanson pour moi sur mon nouvel album. Elle m’a laissé un souvenir solaire. C’est un vent de fraîcheur. Quand on la voit la première fois, si on ne connaît pas ses chansons, on peut ne pas penser qu’elle a une telle part de mélancolie en elle. C’est une fille formidable, vraie, discrète malgré tout le tapage qu’il y a autour d’elle. Elle doit être en même temps quelqu’un de fort, de structuré.

“Il est rare d’avoir cette profondeur chez une personne aussi jeune.”

Sylvie Vartan

MAGIC : Pouvez-vous me parler de votre collaboration ?

Sylvie Vartan : Le titre, c’est un cadeau. J’avais terminé mon album il y a deux semaines et on m’a fait savoir que Clara avait fait une chanson pour moi, ce à quoi je ne m’attendais pas. J’étais évidemment curieuse de voir ce qu’elle avait écrit pour moi. Quand on ne connaît pas vraiment les gens, c’est compliqué, avec la distance, quoi que parfois ça marche aussi. Donc j’étais curieuse et impatiente de l’entendre et ça m’a plu tout de suite. Je suis assez cash. C’est la première impression qui me frappe ou pas. Tout m’a plu. On a fait une session supplémentaire pour enregistrer sa chanson. On s’est rencontrées à ce moment-là parce qu’elle est venue l’écouter. C’était un vrai bonheur de la sentir proche. C’était bien d’avoir son accord, son aval et de voir qu’elle était contente de la réalisation qu’on avait choisi. C’était vraiment un cadeau, ça n’avait rien de prémédité. C’est comme une petite étoile en plus.

MAGIC : Qu’est-ce qui vous touche le plus chez elle ?

Sylvie Vartan : J’aime beaucoup quand elle chante dans sa voix grave. Je trouve qu’elle a une voix assez suave. Je me sens proche de sa tessiture. J’aime beaucoup ça. Ce qui est surprenant aussi, c’est d’avoir chanté du disco, ça me plaît bien ça aussi. Il y a une chanson que j’adore d’elle qui s’appelle, Comme toi. Elle me fait penser à une chanson que j’ai chanté qui s’appelle Le Piège. C’est le même rythme lancinant. Je ne suis pas quelqu’un de complaisant, et je trouve son album formidable. Je suis sûre que ça marchera très très fort.

9 – “LA PLACE

MAGIC : Cette chanson est plus grave dans l’intention. Clara Luciani revient le cœur en bandoulière, comme à ses débuts.

Benjamin Porraz : J’aime ce morceau pour ses guitares. C’est un son très typé, très réverb, avec une guitare transposée à partir d’une guitare baryton, qui descend très bas dans les graves. C’est un morceau qui m’est familier parce que j’y ressens mes influences. J’écoute beaucoup de musique assez rock des années 60-70 dont est empreint ce titre, qui se démarque d’ailleurs du reste de l’album, où on est dans un truc très funky, très solaire. Là c’est un peu plus mélancolique. J’aime bien cette vibe.

“C’est quelqu’un qui est dans une dualité permanente. Elle veut avoir ce qu’elle ne peut pas avoir sur le moment. C’est très humain !”

Benjamin Porraz

MAGIC : Une chanson qui fait référence à la tournée qui la tient éloignée des siens, de son Sud natal.

Benjamin Porraz : C’est quelqu’un qui est dans une dualité permanente. Quand elle est en tournée, avec nous, elle vit les choses à fond, et en même temps, elle est toujours très nostalgique du Sud. Elle nous dit toujours qu’elle est très fatiguée, qu’elle aimerait être en vacances, et en même temps, dès qu’elle n’a pas la scène, elle est en manque de ça. Elle veut avoir ce qu’elle ne peut pas avoir sur le moment. C’est très humain ! La pandémie nous a forcés à reporter plusieurs dates, par deux fois. On arrivait un peu à l’échéance, on était plein d’envie, c’était très dur. On a cru que ça allait repartir et puis finalement non. Et là on y est enfin. On a monté un nouveau live.

MAGIC : Quel a été ton premier contact avec Clara Luciani et/ou sa musique ?

Benjamin Porraz : On se connaissait de vue. J’étais pote avec les mecs de La Femme. On se croisait à des soirées. Et au moment de sortir son premier album, qui n’était pas vraiment fini à ce moment-là, elle m’a dit qu’elle cherchait des musiciens pour jouer avec elle en live. Ça c’est fait comme ça.

MAGIC : Quel allié es-tu pour Clara Luciani ?

Benjamin Porraz : On est très proches. On a passé beaucoup de temps ensemble. Avec Alban, on est un peu le trio de scène. Elle nous a énormément impliqués. Elle nous a mis sous la lumière, aussi. Y a une espèce de pacte un peu moral entre nous, pour le live, avec cette relation exclusive.

MAGIC : Tu as sorti ton premier album sous le nom de Klein l’an dernier, quelle alliée a-t-elle été pour toi à ce moment-là ?

Benjamin Porraz : J’ai été sur la route avec elle pendant trois, quatre ans. Après la tournée, je me suis retrouvé tout seul d’un coup, chez moi, avec mon matos. Toutes les inspirations que j’avais emmagasinées depuis trois ans sont remontées d’un coup. J’ai tout enregistré en trois mois. C’est la force de notre collaboration. On a fait la même chose pendant trois ans non-stop et d’un coup tu déverses tout comme un gros défouloir. Je lui ai fait écouter. Elle m’a soutenu à fond. C’était super.

10 – “BANDIT

MAGIC : Quel est ton regard d’auteur-compositeur sur ce morceau ?

Arthur Teboul : J’ai tout de suite pensé à Lana Del Rey en entendant cette chanson. Une Lana Del Rey disco. Ce titre est dans le même esprit qu’une  chanson de Lana Del Rey qui s’appelle Bad Boy. Clara est dans la même veine que cette artiste que j’adore, dans la façon de chanter quelque chose de profond et de lascif, à la fois fort et tendre. Elle dit souvent dans ses chansons qu’elle n’est pas éplorée et il y a souvent ça aussi chez Lana Del Rey. Elle est très romantique je trouve. Déjà l’album s’appelle Cœur, et il y a plusieurs chansons qui parlent des amours déçus et de ce désir fort de trouver l’amour. Là, dans cette chanson, quand elle chante : “de cambriolages en baisers volés j’ai appris à céder“, j’y ai vu un petit quelque chose de Bonnie and Clyde. Avec Clara, on a plusieurs fois chanté ensemble et on discute souvent de duos. Souvent j’ai pensé à cette chanson de Gainsbourg qui lui irait super bien, parce qu’elle a ce truc de la cavale, de la cavalcade, à la fois romanesque et romantique.

“Elle opère un tour de force. Elle est très populaire tout en proposant des chansons très raffinées, exigeantes.”

Arthur Teboul

MAGIC : Qu’est-ce que t’évoque le mot “bandit” qui est presque d’une autre époque ?

Arthur Teboul : Oh tu sais moi les mots d’une autre époque, ils me sont très contemporains (rires). Je n’ai pas été choqué par l’usage du mot “bandit”. On a ça en commun avec Clara. Elle arrive presque à opérer un tour de force, compte tenu de l’ampleur qu’ont ses chansons aujourd’hui. Elle est très populaire tout en proposant des chansons très raffinées, exigeantes dans le choix des termes employés. Parfois on peut être taxé de désuétude, de vieilloterie mais pour moi, la réponse à ça est évidente : la langue française est une langue riche, on cherche juste la précision ! Et le mot bandit, avec tout l’imaginaire qu’il charrie, il a cette portée romanesque et romantique. Bandit, le mot lui-même, c’est tout un poème. On lui imagine un code de l’honneur.  On sait que c’est un malfrat, on sait qu’il fait de mauvaises choses, mais c’est là toute l’intention tragique. Dans une chanson de Léo Ferré qui s’appelle La Mélancolie, il y a un très beau vers qui n’est peut-être pas saisissable tout de suite mais que j’adore : “la mélancolie, c’est les bras du bien quand le mal est beau“. Quand on va vers le bien, il y a cette séduction du mal, du mauvais, du vice, des bêtises. C’est ça le bandit. Voyou, ça pourrait marcher aussi, mais ça ne donne pas pareil avec le son, ça tombe un peu. Avec le mot bandit, il y a une fermeté ! Il nous a charmés tout de suite.

MAGIC : Il y a de belles trouvailles d’écriture comme “je t’aime de me manquer“, qu’est-ce que tu aimes dans ses mots ?

Arthur Teboul : J’ai trouvé que c’était audacieux d’écrire ça parce que ce n’est pas instantané. Et en plus y a ce truc qui était fait pour me séduire tout de suite : “Plus personne ne s’écrit de lettres mais je guette à la fenêtre voir si le facteur s’arrête“. C’était fait pour moi ! Ça fait du bien d’avoir Clara en fer de lance, en symbole, de cette nouvelle chanson populaire. Elle donne confiance. Quand j’écris des phrases comme ça, je n’ai pas du tout l’impression d’être précieux ou ancien. C’est aussi une manière de ramener sur le devant de la scène la richesse et la poésie de notre langue. Il n’y a pas de raison que ce soit considéré comme des trucs de musée ou réservés à une élite. Aujourd’hui tout le monde connaît La vie en rose de Piaf ou certaines chansons de Jacques Brel. C’est une écriture extrêmement poétique. Et ce n’est pas poétique simplement parce que ça a été écrit il y a 50 ans. Cette richesse de la langue française nous permet d’exprimer un certain lyrisme, un certain romantisme, parler avec le cœur comme l’album de Clara. Bon après, de façon plus intime, mon grand-père était facteur donc (rires). Il y a aussi cette phrase que j’aime beaucoup : “Je t’aime de ne pas te connaître“. C’est très subtil. Ça rappelle toutes les fois où on a fantasmé un amour à la fenêtre. Et là en plus, l’été arrive, donc ça fait tourner les têtes ! On voit passer un.e passant.e et on s’invente une histoire. Dans ce qu’on imagine, on peut mettre beaucoup. On peut mettre ce qu’on veut (rires). Je rigole parce qu’il y a une punchline de Balzac qui dit : “elle a confondu le vide avec la profondeur”. Parfois on imagine quelqu’un de très ténébreux parce qu’il est silencieux, et quand on se met à lui parler, on voit que ce mystère, c’est surtout du vide. Donc parfois mieux vaut ne pas connaître (rires). Mais ça ne doit pas être le cas de ce bandit qui a braqué son cœur et sa vie. Y a une chose que je trouve très baudelairienne : “dans mes rêves tu m’apparais dans des formes diverses et chaque fois changé . Et voilà une fois de plus, je trouve ça audacieux de manier une langue très poétique, très baroque, dans une chanson disco. C’est le genre de truc que j’aime. Dire des choses complexes et profondes, parfois très dures, et que les gens dansent dessus. Son album, il est vachement comme ça.

MAGIC : Quel a été ton premier contact avec Clara Luciani et/ou sa musique ?

Arthur Teboul : En fait, ça fait très longtemps qu’on se connaît. La toute première fois qu’on s’est croisés, elle était en duo avec Max Sokolinski, ça s’appelait Hologram, et on a fait le tremplin des Inrocks ensemble, au même moment, à la Bellevilloise, il y a plus de dix ans. Ensuite, on s’est recroisés à nos concerts, parce que Clara aimait beaucoup ce qu’on faisait. Et petit à petit j’ai suivi ce qu’elle faisait. J’ai adoré un titre de son premier EP, Monstre d’amour, qui est une très belle chanson. C’est là que j’ai vraiment découvert la chanteuse, avec cette voix profonde et ample, cette aisance aussi, malgré cette amplitude. Et puis, ensuite, elle passait chez Nagui et m’a contacté pour venir chanter avec elle Puisque vous partez en voyage, une chanson qui avait déjà été reprise par Dutronc et Hardy. On a répété ensemble au studio d’Alban et on est tous devenus très copains. Clara est une fille en or, très sympathique, très généreuse et très drôle. Avec elle, ça va très vite ! Depuis ce moment, on a beaucoup de tendresse l’un pour l’autre, et on aime faire de la musique ensemble. Après elle a sorti son album et on s’est retrouvés plusieurs fois sur les routes. Quand elle a fait La Cigale, on a repris cette chanson  et on s’est marrés. C’est un homme qui accompagne la femme qu’il aime prendre son train. Il est hyper triste et il sent bien qu’elle, elle s’en fout (rires). En tout cas on l’a interprété comme ça. J’arrivais sur la scène avec un sac Relay, L’Equipe du jour, des granolas, je sortais une fleur de ma poche comme un magicien (rires). Elle ne savait pas que j’allais faire tout ça, et c’est la preuve d’une belle complicité. Ensuite, on s’est retrouvés sur Nue, avec la même ironie. Avant le virus, on était en tournée tout le temps, je devais être à l’hôtel, elle aussi, on commence à discuter par texto. Elle me demande si je veux jouer dans son clip. Je lui dis : “c’est quoi le rôle ?” Elle me répond : “c’est facile ! Je vais vouloir te séduire tout le temps et toi tu me rembarres !” (rires). J’ai accepté. Avec l’ironie, il peut y avoir un peu de vice, mais elle a un humour trop subtil pour ça. Il n’y a pas d’arrière-pensée.

MAGIC : Quel allié es-tu pour Clara Luciani ?

Arthur Teboul : C’est une bonne question. Je suis celui qui l’accompagne à la gare et qui lui donne des biscuits (sourire). Je veille au loin sur son trajet.

11 – “AU REVOIR

MAGIC : Pourquoi avoir choisi cette chanson pour clore l’album ?

Sage : C’est une de mes chansons préférés de l’album, peut-être ma préférée, pour plusieurs raisons. Déjà parce que c’est la chanson qui est la plus proche de la musique que je pourrais faire pour mes propres disques. Ensuite, parce que c’est une chanson qui a été l’une des plus spontanées à faire dans sa réalisation. Avec Clara, on écrit très vite les chansons et parfois on met énormément de temps à les mettre en forme. Pour cette chanson-là, on est partis tout de suite sur une maquette qui est à quelque chose près la version finale de l’album. Et j’ai trouvé qu’il y avait une pureté dans cette spontanéité générale, à la fois dans la composition et la réalisation, qui me plaît par rapport au reste du disque, qui a été un très long cheminement, un travail titanesque qui a duré plus d’un an, et à moitié à distance, à cause des confinements successifs. Du coup, ce morceau était comme une espèce de parenthèse enchantée, quelque chose d’un peu mystique, dès l’ouverture du morceau avec cette note qui fait un “piiiiiiiiiii” avec un côté Ennio Morricone. Ca a tout de suite donné l’ambiance du morceau et il a suffi de dérouler la partition. Y a une vraie magie autour de cette chanson.

MAGIC : Tu co-composes et réalise plusieurs chansons de l’album, quel était votre cahier des charges ?

Sage : Quand on écrit les morceaux, on a une totale liberté. Au niveau de la réalisation, en revanche, on a un cahier des charges qu’on établit à trois avec Clara et son directeur artistique, Pierre Cornet, qui est très impliqué dans le process. On avait envie d’un disque dansant, qui soit joyeux et généreux, et on avait cette intuition d’une sorte de néo-disco. Les choses se sont petit à petit affinées, notamment autour de la basse. La basse a toujours eu une place très importante dans la réalisation des morceaux de Clara, parce je suis souvent à la basse quand j’écris des chansons avec elle. C’est souvent une partie de basse qui va donner le ton d’une direction. Sur La Grenade ou Nue, par exemple, c’est le jeu entre la mélodie et la partie de basse qui fait 80% du squelette du morceau. On avait envie de garder cet équilibre-là, cette espèce de titan à deux pieds, mais on ne voulait pas non plus que ce soit une continuité, donc il a fallu réinventer le rôle de la basse. On a commencé à la rendre beaucoup plus funky, à la faire slapper. On s’est inspirés de pas mal de morceaux de Nile Rodgers, Chic, et on avait cette grande bibliothèque de disques disco seventies dans laquelle on allait piocher. Quand on écrit avec Clara, on a tendance à faire des ballades super tristes, comme les paroles sont souvent assez chargées et pas toujours très joyeuses. On a voulu miser sur ce balancement avec une musique beaucoup plus légère, très orchestrale, dans laquelle on a quand même conservé une dimension dramatique avec les cordes, les chœurs… mais ça reste assez jouissif !

“Elle a dû avoir peur que sa carrière s’arrête. Cette chanson doit être une sorte d’exutoire pour elle. Le formuler, c’est se soulager de cette crainte qui est le lot de tous les artistes.”

Ambroise Willaume alias Sage

MAGIC : Dans ces adieux prématurés à la scène, on entend Daniel Balavoine. Pensiez-vous à lui en faisant cette chanson ?

Sage : Je ne sais pas si Clara l’avait en tête au moment d’écrire les paroles mais ce qui est sûr, c’est qu’elle m’a toujours fait pensé à une figure un peu mythologique de la variété, au même titre que Balavoine ou Dalida, des gens comme ça qui ont incarné quelque chose de très charismatique. J’ai tout de suite aimé cette mise en scène. Quand Clara a fini sa tournée, et qu’il y a eu cette espèce de pause un peu forcée, je pense qu’à un moment, elle s’est dit qu’elle ne ferait plus jamais de musique. C’est déjà le cas quand on finit une nouvelle chanson. On a l’impression que ce sera la dernière, qu’on n’arrivera jamais à en faire d’autre. Elle a dû avoir peur que sa carrière s’arrête. Cette chanson doit être une sorte d’exutoire pour elle. Le formuler, c’était une manière de se soulager de cette espèce de crainte qui est le lot de tous les artistes. Ses sentiments mêlés sont le quotidien de quelqu’un qui crée. On passe par des extrêmes, des états où on a l’impression que c’est génial et l’instant d’après que c’est archi nul. C’était une bonne façon de se détacher de tout ça.

MAGIC : Ironiser aussi ?

Sage : Oui et ça participe de la construction de l’album. On voyait cet album comme une épopée disco, et ça venait clore l’espèce de grand voyage rétro-futuriste de ce disque.

MAGIC : C’est une grande intranquille ?

Sage : C’est clair, sous ses airs de fille super détendue ! Elle va passer par des phases de doute énormes qui sont normales. Je pense qu’il y a un grand décalage entre sa vie intérieure qui je pense est pleine de doutes et de peurs, et ce qu’elle dégage, cette impression d’être face à un personnage très à l’aise, très sûr de lui. On devient ami avec elle en deux secondes parce qu’elle met les gens à l’aise, elle est super avenante et chaleureuse, et en même temps quand on est dans l’écriture, on peut sentir une peur très profonde. C’est ce qui fait la richesse de ce qu’elle est en tant qu’artiste, cette façade d’assurance et de grâce pour couvrir une détresse plus profonde. Écrire des chansons, c’est une thérapie par rapport à ça.

MAGIC : Quel a été ton premier contact avec Clara Luciani et/ou sa musique ?

Sage : C’était en 2014. Je l’avais vu en concert avec La Femme, et la première fois qu’on a travaillé ensemble, c’était pour un autre projet qu’elle avait, Hologram, avec Max Sokolinski, un duo en anglais. On s’est rencontrés une première fois pour bosser sur un de leurs morceaux, et puis elle m’a recontacté assez rapidement en me disant : “voilà en plus de ce projet-là, je commence à écrire des chansons en français. Tu ne vas pas aimer mais je te ferais bien écouter quand même !“. Elle m’a envoyé ses morceaux, et j’ai tout de suite eu l’intuition qu’elle avait déjà énormément de talent en tant que chanteuse. Elle avait déjà cette voix, une aisance et un caractère intéressant, et un vrai sens mélodique. On s’est très vite mis à travailler ensemble, à produire des nouvelles chansons. Je me souviens d’un morceau qui s’appelait A crever, un des premiers morceaux qu’elle m’avait fait écouter. C’est vraiment sur ce morceau que je me suis dit : “wow, y a un truc incroyable, une émotion incroyable”. On a fini d’enregistrer le morceau en larmes tellement c’était intense ce qui venait de se passer.

MAGIC : Quel allié es-tu pour Clara Luciani ?

Sage : Je suis quelqu’un en qui elle a confiance. Elle a confiance en mon instinct par rapport à ses morceaux. Quand elle me fait écouter des bribes de maquettes, je l’aide à faire le tri entre les idées qui selon moi valent la peine d’être développées et celles qui sont peut-être moins intéressantes. Ensuite, je connais très très bien sa voix, et je pense qu’elle a aussi confiance en moi pour la diriger quand elle chante. Pour moi, on s’est vraiment trouvés dans l’écriture et la composition. Elle a une vraie facilité à écrire des textes en deux secondes et de mon côté, j’ai cette faculté pour trouver des harmonies qui aillent avec ses mélodies. On est parti trois jours dans le sud de la France, y a un an et demi pour commencer à écrire ce disque, et on est revenus avec vingt chansons finies. On se complète bien dans ce tandem d’écriture et de composition. Pourvu que ça dure ! C’est le moment où on se pose le moins de questions, où on est le plus libres. On sait ce qu’on fait, comme des artisans. C’est une relation qui est assez précieuse. On sait presque à l’avance ce que l’autre va faire mais on ne l’aurait pas fait exactement de la même façon non plus. Donc c’est vraiment enrichissant. C’est une chance.

Un autre long format ?