© Alice Moitié

Clara Luciani sort aujourd’hui son nouvel album, Cœur. Magic lui a prévu une surprise : réunir ses plus proches collaborateurs, famille, amis, journalistes pour commenter ses nouvelles chansons. Philippe Katerine, Nagui, Christophe Conte, Marc Collin, Alban Claudin et Pierrick Devin apportent leur regard, leur sensibilité.

Le cœur de Clara Luciani est partout dans son nouvel album. J’évoque ici le nom commun, l’organe, mais aussi les sentiments qu’il lui dicte au moment de prendre la plume. Un cœur qui bat fort dès l’ouverture de l’album Cœur, paru ce vendredi, pour parler des violences conjugales. L’artiste française chante l’amour, mais pas longtemps, la rupture surtout, qu’elle préfère prendre avec le sourire, avec un piquant qu’on ne lui connaissait pas. Clara Luciani est impertinente et séductrice quand elle ironise sur son idylle avec un chanteur ou rêve de son corps qui exulte sous la lumière des néons. C’est la première moitié du disque.

Sur la piste de danse se joue une partition néo-disco. Des paillettes sur les yeux, elle y met ses sentiments sans que la gravité ne l’emporte sur son caractère, solaire. C’est ce qu’elle donne à voir, au premier abord, et c’est là-dessus que se nouent toujours ses relations. Son musicien et ami Alban Claudin, son producteur Pierrick Devin, son partenaire des débuts dans Bristol et Nouvelle Vague, Marc Collin, l’animateur de radio et de télévision Nagui et le critique rock Christophe Conte, ont accepté de commenter les six premières chansons de l’album.

La suite est à venir…

1 – « CŒUR »

MAGIC : L’album s’ouvre sur le son d’un cœur qui bat et d’un chœur gospel...

Alban Claudin : Je suis musicien-instrumentiste. Ce qui me touche en premier lieu, c’est la musique. Je trouve la mélodie, la suite d’accords et les arrangements de ce morceau imparables. Même les paroles sont musicales. Pour moi, c’est le meilleur titre de l’album, même si ce n’est pas le plus représentatif. C’est un morceau qui fait le lien entre le premier et le deuxième album. C’est un titre plutôt rock qui glisse vers le disco pour introduire la couleur musicale de ce disque. Elle emprunte le « Ouh, ouh » des Stones, dans Sympathy For The Devil, à la fin du morceau. Ce sont des cris de guerrière plus que des cris festifs, en rapport aux paroles.

MAGIC : Dans les paroles « l’amour ne cogne que le cœur et ne laisse jamais personne te faire croire le contraire », les plus sensibles d’entre nous reconnaîtront une référence pudique aux violences conjugales.

Alban Claudin : A la première écoute, j’étais tellement focalisé sur la musique que je suis passé à côté des paroles. Je m’en suis voulu. Il y a le refrain que tu as cité, et ces quelques vers qui laissent encore moins de place au doute je trouve : « l’amour n’a jamais tué personne / les seuls coups que l’amour pardonne sont les coups de foudre ». Elle réussit à être hyper concise et fait en sorte que chaque mot cogne comme si on se prenait un coup. C’est aussi valable au niveau des arrangements. Tu as un changement d’accords appuyé après le mot « cogne » qu’on va faire ressortir encore plus en live. On peut ressentir l’urgence et l’immédiateté dans le rythme du morceau et musicalement, ce n’est pas si léger. Le mot cœur, qu’elle utilise dans chacun des titres de l’album, résonne fort dans ce morceau. Quand la musique et le texte ne font qu’un, j’appelle ça du génie. C’est propre à Clara.

Nagui : La première chose qui saute aux oreilles, c’est la voix qui vient du ventre, qui vient des tripes, et c’est valable pour toutes ses chansons. Je prends volontiers l’image des tripes parce que c’est une voix profonde, qui porte une véritable sincérité. Et ce qui me touche, c’est qu’il n’y pas un mot choisi au hasard. Dans Cœur, l’idée même qu’il puisse y avoir une violence autre que le coup de foudre est bouleversant. Dans ma longue vie, maintenant, je n’ai jamais envisagé ça. Je fais presque partie de ceux qui, avec la libération de la parole, découvrent que malheureusement, elles sont plus nombreuses que ce que l’on pense, les femmes qui subissent les violences conjugales, qui subissent un harcèlement physique, moral ou psychologique de la part de leur conjoint. De la part de quelqu’un à qui on donne son amour, sa confiance, son corps, son âme, son amour, c’est une agression doublée d’une trahison et même d’une prise d’otage. Peu importe s’il me malmène, je l’aime. Ça me rend totalement dingue au point de ne pas le comprendre. C’est peut-être et même sûrement le papa de trois filles qui réagit à ce moment-là. Je le vis d’une manière personnelle et hyper sensible, et la manière dont elle écrit cette mise en garde, comme une copine qui dirait à son amie : « les seuls coups que l’amour pardonne sont les coups de foudre », c’est d’une poésie, d’une intelligence, d’une urgence et d’une valeur qui me paraissent essentielles. Et s’il y a ne serait-ce qu’une personne qui écoute cette chanson et trouve un écho au point soit de ne plus jamais lever la main sur quelqu’un, soit de ne plus accepter que quelqu’un lève la main sur soi, c’est une formidable réussite de la part de Clara. Après, quelle est son moteur ? Sa motivation ? Son histoire ? Je ne me suis pas permis de l’évoquer en l’interviewant. Mais on sent que c’est quelque chose d’urgent, de profond et de sincère.

Son intelligence, c’est de faire passer des messages.

Nagui

MAGIC : Il y a aussi une image très forte avec la violette, le violet étant la couleur traditionnelle des féministes.

Nagui : Elle fait en sorte que la poésie puisse rester de la poésie, pour que chacun puisse l’interpréter comme il le souhaite, et en même temps, comme une espèce de mille-feuilles, on comprend quelque chose couche après couche. Après son intelligence, c’est de faire passer des messages. Vous voulez les prendre, tant mieux. Vous ne voulez pas les prendre, écoutez ! Et à forces d’écoutes, les choses peuvent se tatouer, rentrer dans la tête. C’est beaucoup plus fort qu’un discours franc du collier qui aurait pu immédiatement braquer les plus idiots. Etrangement, la délicatesse par petites doses homéopathiques peut avoir plus d’effets.

MAGIC : Cette chanson résonne comme un hymne féministe, comme La Grenade, sauf que cette fois, il est prémédité. Les paroles sont directes. Clara Luciani veut faire passer un message et elle le fait d’entrée de jeu, en ouverture de l’album. Se positionner comme elle le fait sur un sujet de société, c’est important pour l’artiste qu’elle est devenue ?

Alban Claudin : Oui, ça l’est devenue avec la notoriété. Elle profite qu’on lui donne la parole sur ces sujets pour faire passer des messages et elle a bien raison. Elle ne monte pas aux fronts, comme certaines, mais ça ne veut pas dire qu’elle est moins engagée. Au contraire. Clara est féministe, elle l’a toujours été. Ce sujet, en particulier, ne l’a pas frappé directement, mais c’est quelqu’un de juste, et ce morceau, c’est aussi pour obtenir une certaine forme de justice. Et elle le fait de manière très élégante.

Nagui : C’est le rôle d’un artiste de poser des questions pour que nous cherchions ensuite des réponses. Le rôle d’un artiste n’est pas de dicter ce que l’on doit faire mais de nous éveiller, de nous rendre plus sensibles à certains sujets. Quand je dis un artiste, j’évoque aussi bien un cinéaste qu’un peintre, qu’un sculpteur, qu’un musicien classique. Tous les arts doivent dresser chez nous des antennes de perception et avec notre passé, notre patrimoine, notre culture, notre éducation, nos valeurs, nos amis, notre rapport à la vie, nous laisser choisir et trouver les réponses. On ne peut rien faire passer par la force, ou en tout cas par le diktat de la parole. Je parlais des petites doses homéopathiques. Une forte pluie ne nourrit pas la Terre, ça provoque des torrents, des coulées de boue, mais ça n’arrose pas. Ce qui arrose, c’est la faible pluie. C’est cette même image pour l’art. Il faut délicatement faire passer des messages, en finesse. Ils auraient beaucoup plus de poids et de force qu’un slogan éructé.

Les paroles prennent encore plus de poids et de valeur quand on sait que ce n’est ni de la récupération, ni de l’opportunisme, mais au contraire, une espèce d’exutoire pour elle, peut-être même une thérapie. Cette musique, qui soigne aussi bien Clara que ceux qui l’écoutent, j’en suis fier.

Nagui

MAGIC : Nagui, son engagement se lit aussi dans Beaux, le titre qu’elle a composé pour le générique de la série « L’école de la vie » sur France 2, que vous produisez et qui aborde des problématiques sociétales.

Nagui : Quand j’ai contacté Clara, je lui ai expliqué que j’allais produire cette série, qu’on en était à l’écriture dialoguée, et voilà ce que je lui ai dit : « j’ai un rêve : que tu puisses faire une musique sur la série ». Je lui explique comment cette musique aurait sa place, un peu à la façon d’une ritournelle qui viendrait évoquer une personne absente. Elle m’a dit textuellement : « je ne sais pas si j’en suis capable, mais par contre, donne-moi la série, je vais la lire et je te dirai ». Ce qui s’est passé est absolument incroyable. Les thèmes qui étaient abordés et les propos tenus ont trouvé un écho en elle. Elle me l’a confié. Elle ne s’était jamais autorisée à évoquer le harcèlement dont elle a été victime plus jeune : « pourquoi on se fait du mal ? On pourrait se trouver beaux ». D’un coup, les paroles prennent encore plus de poids et de valeur quand on sait que ce n’est ni de la récupération, ni de l’opportunisme, mais au contraire, une espèce d’exutoire pour elle, peut-être même une thérapie. Cette musique, qui soigne aussi bien Clara que ceux qui l’écoutent, j’en suis fier. Beaucoup de gens ont réclamé qu’elle sorte sur un disque ou qu’on la retrouve sur les plateformes de streaming. C’est une belle idée.

MAGIC : Que diriez-vous de la Clara Luciani d’aujourd’hui par rapport à celle qu’elle décrit dans ce texte ?

Nagui : Consciente de tous ses maux qu’elle met en mots, elle est forte et nécessaire parce que c’est une chanson utile !

MAGIC : Quel a été ton premier contact avec Clara et/ou sa musique ?

Alban Claudin : C’était avec elle directement. Marc Collin lui avait donné mon contact parce qu’elle cherchait un pianiste. C’était juste après La Femme. On s’est retrouvés pour boire un café et on est devenus meilleurs amis en seulement trois secondes, en se faisant deux blagues. C’est seulement après cette rencontre que j’ai découvert sa musique. J’étais déjà charmé. Je savais que ce qui sortirait d’elle serait forcément bien.

Nagui : Je l’ai découverte dans La Femme. Ensuite, quand est sorti son premier album, je l’ai invitée dans mon émission sur France Inter. On était loin du succès qu’elle connaît aujourd’hui. Je m’étais amusé à passer des extraits de ces chansons pendant l’interview, en faisant un mash-up entre mes questions et des samples de ses chansons. Ça faisait un effet disc-jockey des années 80. J’ai eu droit à un : « Wow ! » J’étais tellement fier de lui plaire.

Sur scène, je suis là depuis les débuts, alors je suis une espèce de pilier sur lequel elle peut se reposer.

Alban Claudin

MAGIC : Quel allié es-tu pour Clara Luciani ?

Alban Claudin : Dans la vie, on aime dire qu’on est meilleurs amis. Et sur scène, je suis là depuis les débuts, alors je suis une espèce de pilier sur lequel elle peut se reposer. S’il y a un souci, elle sait qu’elle peut se retourner vers la gauche et je serai là. Il se passe énormément de choses dans nos vies, c’est important d’avoir des points de repères solides et je pense que j’en suis un pour elle.

Nagui : Je n’ai pas la prétention d’être un allié. Je continue d’être dans mon rôle d’animateur. Je ne suis qu’un vecteur, une loupe grossissante, qui permet de mettre en valeur son travail. Je ne crois pas qu’elle ait besoin d’allié.e.s. Il n’y a que les gens qui sont attaqués qui en ont besoin.

MAGIC : Alban, tu as sorti ton premier album, en avril dernier, quelle alliée a-t-elle été à ce moment-là ?

Alban Claudin : Elle n’a pas été plus une alliée à ce moment-là, c’est déjà une super alliée au quotidien. La tournée et ce qu’on a vécu ensemble m’a beaucoup inspiré, comme le fait de la voir évoluer dans ce milieu. Clara est très discrète, elle n’aime pas prendre de la place ou s’imposer. Son avis, ses conseils, me sont très chers.

2 – « LE RESTE »

MAGIC : Clara Luciani chante une rupture avec le sourire. Elle choisit de ne garder que le positif de cette relation qui se termine, notamment un grain de beauté perdu.

Philippe Katerine : Un grain de beauté perdu sur un pouce, l’image est malaisante à la première écoute, puis s’accepte jusqu’à l’évidence à l’usage. Comme un pouce, le son de la chanson est rond, rebondissant, confortable et puissant, capable d’écraser une punaise. Sur le pouce une anomalie, Clara Luciani, le grain de beauté agile et mobile d’une octave à l’autre. Noire, comme le grain qu’il ne faut pas gratter, mais de beauté, comme son chant nous l’indique, simple et funky mais avec l’air d’avoir vécu mille ans.

3 – « LE CHANTEUR »

MAGIC : Clara Luciani chante « On n’épouse pas les chanteurs / c’est vouloir enfermer le vent ».

Christophe Conte : C’est un morceau qui m’a tout de suite attiré. J’ai d’abord cru à une reprise de Daniel Balavoine, puis je me suis demandé ce qu’il pouvait y avoir derrière ce titre un peu mystérieux. C’est une chanson assez maligne qui parle d’une groupie, d’une adolescente qui rêve d’Harry Styles, avec un côté bal des débutantes d’une autre époque. Ces accords plaqués de piano font penser à Michel Berger, La groupie du pianiste, France Gall et Françoise Hardy, Message personnel, dans le passage parlé-chanté notamment. Je trouve que la voix de Clara sur ce morceau est différente de ce qu’on connaît d’elle. Je ne sais pas si c’est volontaire, mais dans l’interprétation, la manière dont elle module sa voix des graves aux aigus, y a un côté Sylvie Vartan, un peu slave. C’est marrant toutes ces mises en abyme entre France Gall, Françoise Hardy et Sylvie Vartan qui étaient toutes des femmes chanteuses qui ont épousé des chanteurs et pour deux d’entre elles qui en ont bavé. On n’épouse pas les chanteurs, mais Clara est avec un chanteur.

MAGIC : C’est ce qu’elle avoue à demi-mot : « on n’épouse pas les chanteurs / pour y croire il faudrait être bête / à croire que je suis bête ».

Christophe Conte : Dans les paroles, elle joue un personnage, une gamine qui fantasme sur le chanteur qu’elle voit à la télé. Elle peut toujours dire que ce n’est pas elle qui parle. Le texte est assez ironique, aussi.

C’est assez naturel la manière dont elle zigzague à travers les genres avec grâce, sans jamais se vautrer dans un truc vulgaire.

Christophe Conte

MAGIC : Quel est votre regard de critique rock sur ce morceau ?

Christophe Conte : C’est une musique très référencée années 80, qui va avec le texte. Et ce n’est pas simple de faire des chansons comme ça avec un groove très fort et des références très marquées. En plus, elle utilise des synthés X7 de l’époque qui sont vraiment à manier avec précaution parce que c’est vraiment le genre de trucs qui peut être moche. Sage, Breakbot et Yuksek ont réussi à faire un truc à mi-chemin entre une variété française très 80 et un truc funk à la Chic. La production du morceau est très subtile. Beaucoup d’artistes ont tenté de le faire avec une ironie morbide, un peu cynique. Je trouve ça sinistre. Clara le fait avec un premier degré tel qu’on a l’impression que tout coule dans ses veines. C’est assez naturel la manière dont elle zigzague à travers les genres avec grâce, sans jamais se vautrer dans un truc vulgaire. Je trouve ça assez remarquable. Elle aurait pu rester dans sa zone de confort, continuer de faire des chansons à guitare un peu dépressives, mais elle a préféré prendre le parti de faire totalement autre chose, d’aller dans la lumière des stroboscopes. Et même dans ce côté boîte de nuit, y a quelque chose d’assez touchant, gracieux et assez chic. Elle parvient en plus à intégrer dans le texte quelque chose qui rappelle cette époque et un état d’esprit. C’est le signe d’une chanson parfaitement réussie. Ce n’est pas évident que ce soit ce titre en particulier qui percute le grand public mais qu’importe, cet album, c’est un jukebox de tubes.

4 – « TOUT LE MONDE (SAUF TOI) »

Marc Collin : Je suis la carrière de Clara depuis ses débuts. Sur son premier album, elle a essayé pas mal de styles différents. Elle a navigué entre rock et électro. Elle a trouvé un compromis avec La Grenade, dans une veine à la Metronomy, un peu funky-pop. Veine qu’elle essaie de creuser sur ce nouvel album et c’est plutôt bien fait. Le texte, c’est ce qu’elle fait de mieux. Même si on sent qu’elle a simplifié son écriture. Dans cette chanson, son message est clair. On comprend de quoi elle parle. C’est une belle compo assez classique avec un beau refrain. C’est une chanson d’amour qui n’est pas mièvre. L’exercice est périlleux et elle s’en sort très bien.

MAGIC : Il y a du Michel Berger dans cette chanson.

Marc Collin : Michel Berger excellait dans cet exercice. C’est ce qu’on appelle l’âge d’or de la variété française. Des choses bien produites, de qualité, avec des mélodies qu’on retient, et un texte qui touche tout le monde. Elle n’a pas des textes à la Gainsbourg avec des sous-entendus, avec des jeux de mots. Clara, c’est Françoise Hardy, et ce que Michel Berger a écrit pour elle reste de ce qu’elle a fait de mieux. Y a une logique là-dedans.

Clara c’est la cousine de Zula Zalou, une danseuse du Crazy Horse avec qui on a beaucoup tourné avec Nouvelle Vague.

Marc Collin

MAGIC : Quel a été ton premier contact avec Clara Luciani et/ou sa musique ?

Marc Collin : Clara c’est la cousine de Zula Zalou, une danseuse du Crazy Horse avec qui on a beaucoup tourné avec Nouvelle Vague. C’est elle qui me l’a présentée. Clara avait 18 ans. Elle est venue dans mon studio à Paris avec une guitare, et elle m’a chanté deux morceaux. Elle travaillait dans un grand magasin comme vendeuse. Elle venait tout juste de débarquer à Paris. J’ai trouvé qu’elle avait une voix exceptionnelle. Ensuite, elle a été beaucoup plus vite dans sa carrière que ce que je pensais. Mea culpa. Très rapidement, elle a commencé à travailler avec La Femme, Max Sokolinski avec qui elle a formé le duo Hologram, puis elle a entamé sa carrière solo. Elle a participé au projet Bristol, puis Nouvelle Vague. On est parti en tournée en Inde ensemble, c’était assez génial. J’ai suivi sa carrière, elle m’expliquait où elle en était, avec beaucoup de doutes jusqu’à ce qu’elle trouve son style avec La Grenade. Et là, c’est fou de voir qu’elle est partout dans les médias. C’est génial, je suis hyper content pour elle. Elle a tout essayé et ça a payé. Je me souviens même d’un groupe qu’elle avait à ses débuts, Dead See, un groupe de shoegaze. Ce qui a été le plus difficile pour elle, c’est de tout comprendre, en très peu de temps.

5 – « RESPIRE ENCORE »

MAGIC : Cette chanson est une fête post-COVID. Elle célèbre la vie et l’ivresse (retrouvée) d’une nuit sans sommeil.

Pierrick Devin : Quand on a fait le titre, on était confiné.e.s. Y avait une émotion particulière autour de ce morceau par rapport au texte, « respire encore », et tout ce qu’on vivait à ce moment-là. Il a une résonance particulière par rapport au contexte, mais comme souvent, il y a plusieurs niveaux de lecture. C’est aussi l’histoire d’une personne qui se rebelle, qui dit non à la torpeur, qui a envie d’en sortir.

MAGIC : Qu’est-ce qui te touche particulièrement dans ce morceau ?

Pierrick Devin : La manière dont il a été fait. On l’a produit plus rapidement que les autres. A savoir qu’Ambroise a fait un travail de fond pendant un an et demi avec Clara, et je les ai rejoints sur les derniers mois pour tout finaliser. Ce morceau a littéralement jailli de l’enregistrement en studio. Une urgence s’est dégagée qui marchait super bien avec le texte et qui m’a inspiré. Pour la première fois, j’ai récupéré les pistes et j’ai écrit des lignes de cordes par-dessus. C’est resté. J’étais pris par l’élan que m’inspirait ce morceau, cet élan vital qui en ressort.

C’est la beauté de notre métier. Il y a des choses qu’on ne maîtrise pas. Il faut juste être alerte pour savoir les capturer au bon moment.

Pierrick Devin

MAGIC : La chanson se termine avec elle poussant un soupir de soulagement, précédée par ces quelques vers haletants : « Allez, respire encore, allez, Respire encore… ». Qu’est-ce que vous vouliez capturer à cet endroit-là ?

Pierrick Devin : Ça vient de Clara. C’est l’intention qu’elle met dans sa voix. C’est tout à coup plus intense. On sent sa respiration qui monte, qui monte. Ce n’est pas quelque chose qui a été calculé. C’est la beauté de notre métier. Il y a des choses qu’on ne maîtrise pas. Il faut juste être alerte pour savoir les capturer au bon moment. On a un cahier des charges évidemment mais je suis partisan de ne pas trop cadrer les choses, pour ne pas me priver de ces happy accidents. Ce moment-là, c’était un moment de studio qui marchait très bien. C’est le passage du morceau que je préfère.

MAGIC : Elle chante : « souvent sa nuque frôle le dancefloor / on croit qu’elle flanche mais elle s’en sort ». C’est un sentiment familier.

Pierrick Devin : Le regard des autres se lit dans ces paroles. Elle danse peu importe ce que les gens pensent, peu importe si elle se plante ou si elle se vautre sur le dancefloor. Je trouve l’image très belle. Elle fait référence à la vie. C’est un jeu d’équilibriste parfois risqué.

MAGIC : C’est aussi une référence déguisée à sa maladresse ?

Pierrick Devin : C’est possible. Moi, je ne la trouve pas maladroite. Pour moi, dans ce morceau, elle est spectatrice de la situation et elle va finir par admirer cette personne qui ne veut pas s’assoir, qui veut s’oublier. Elle s’en fait un modèle à suivre, une force, que tu empruntes aux autres et que tu gardes en toi pour te donner le courage de faire certaines choses.

Sur scène, quand elle jouait avec le groupe La Femme. Elle avait déjà une aura, quelque chose de particulier.

Pierrick Devin

MAGIC : Quel a été ton premier contact avec Clara Luciani ou sa musique ?

Pierrick Devin : Sur scène, quand elle jouait avec le groupe La Femme. Elle avait déjà une aura, quelque chose de particulier. Puis je l’ai revue pour ses premiers concerts solos, notamment au Wanderlust. Elle cherchait à s’entourer mais je ne pensais pas être la bonne personne. Elle avait besoin de travailler en profondeur sur ses morceaux, et j’interviens surtout sur une phase de finalisation. J’ai néanmoins suivi son évolution. C’est Ambroise qui est venu vers moi pour réenregistrer des basses et des guitares. On a finalisé le deuxième album de Clara ensemble. J’en suis très fier.

6 – « AMOUR TOUJOURS »

MAGIC : Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout… pour parler d’amour comme on effeuille une marguerite.

Philippe Katerine : C’est ainsi que la chanson de Clara Luciani finit : « Un peu beaucoup, pas du tout », chuchotée, à peine perceptible, à capella après la coda où « à la folie » est chanté huit fois de suite. Mais la vraie fin, c’est trois mots : « pas du tout », amour, pas du tout, juste suggéré. Voilà quelqu’un qui ne nous fait pas peser son désespoir. D’autant que l’instru (sorte de « Feels Like Summer » de Childish Gambino, en plus pressé) nous met bien heureux avec ce point d’orgue qui sonne à merveille : « qui des deux va dévorer l’autre le premier ? ». Suprême élégance dans la perversion de rêver faire chanter ces mots-là sur une piste de danse. Ainsi va la pop : frustration, passion sans narration, de la perversité en toute innocence et l’impression qu’un extraterrestre exprime enfin nos émotions. Clara Luciani est une reine de la pop !

Un autre long format ?