«À une époque où le théologique se mêle au politique pour justifier les guerres et les pires atteintes à l’humanité, on ne saurait vraiment dire si Boards of Canada critiquent ou endossent ce discours eschatologique»
13 ans après leur dernier album Tomorrow’s Harvest, le duo écossais formé par Michael Sandison et Marcus Eoin revient en mai 2026 avec Inferno, pile-poil quand nous tombe dessus une canicule apocalyptique (les photos de presse des deux frangins sont parfaitement raccord, comme prises au milieu d’une fournaise solaire). Pas besoin d’être grands devins pour imaginer le pire à venir, et BOC n’ont jamais vraiment fait dans la gaudriole, mais force est de constater que ce nouvel album pousse un peu plus loin encore le curseur des ambiances sombres et anxiogènes qu’ils développent depuis le début des années 1990, augmentées ici d’une multitude de références ésotériques, religieuses, données de manière très littérale (notamment via l’utilisation extensive de samples vocaux explicatifs).
Inferno parle bien d’Enfer (plus Dante que Strindberg), de péché et de damnation, d’un Dieu qui punit (eût-il une voix robotique). Il s’offre comme un texte à décrypter : sur Father and Son, des voix chopped and screwed racontent la perte de foi ; The Word Becomes Flesh (« le Verbe s’est fait chair », Évangile selon Jean, 1:14) utilise un extrait d’une vieille vidéo éducative sur le développement de l’embryon humain ; All Reasons Depart ou Age of Capricorn citent l’occultiste Aleister Crowley ; le mantra « Hare Krishna » est chanté en boucle sur Naraka (nom donné aux enfers par le bouddhisme indien)… Musicalement, on retrouve bien les paysages sonores atmosphériques et hypnotiques caractéristiques du duo — beats ralentis, nappes de synthés détunés, voix samplées à partir de vieilles émissions télévisées ou radiophoniques, avec des progressions d’accords lentes et mélancoliques —, mais le grain est moins trouble, plus net, presque lisse.
Les drums sont brillantes et réverbérées, les beats et les sons de synthés sont plus identifiés, il y a des arpèges de guitare, mais qui rappellent un inédit de Tortoise (Into The Magic Land, trippant) ou une chute de studio de Daft Punk (You Retreat in Time and Space, incongru), davantage que l’horror folk qu’on pourrait attendre des pionniers de la musique dite « hantologique ». Tout semble plus proche et on ne retrouve pas vraiment l’esthétique lo-fi qui faisait toute la beauté de The Campfire Headphase, ni les distorsions/collusions rétromaniaques de Geogaddi. Inferno laisse affleurer le mystère lorsque BOC étirent les durées, dilatent le temps (All Reasons Depart, Blood In The Labyrinth, Arena Americanada) ou, au contraire, lorsqu’ils raccourcissent les morceaux : la boucle synthétique de Somewhere Right Now In The Future raconte précisément l’indétermination temporelle ; sur Acts Of Magic, un vrombissement monte en intensité, une cloche sonne un glas, on croit entendre des insectes volant au-dessus d’un cadavre — ça fout les poils, c’est court, c’est éternel. Les morceaux s’enchaînant, s’enchâssant, Inferno ressemble à un long trip, un film mental et musical de 70 minutes sur le péché et la damnation, n’offrant que très peu de possibilités de rédemption (ou alors dans un univers parallèle, comme le suggère le dernier titre de l’album, I Saw Through Platonia, en référence au monde intemporel de Platonia conceptualisé par Julian Barbour, qui contiendrait tous les univers possibles).
À une époque où le théologique se mêle au politique pour justifier les guerres et les pires atteintes à l’humanité, on ne saurait vraiment dire si Boards of Canada critiquent ou endossent ce discours eschatologique. L’effet immersif, remuant, questionnant, de cette musique est cependant bien réel, renforcé par l’effet de proximité des sons choisis. Tout ça se passe ici et maintenant, dans un futur qui a déjà été écrit, Somewhere Right Now In The Future.