
La première minute du dernier disque des Marquises nous replonge dans la matière sonore de l’album précédent, Soleils noirs, entièrement instrumental et composé de deux longs morceaux. Puis le chant s’élève, comme le soleil émerge enfin, fruit d’un suspens immense et éternel, de la glaise d’une crête d’horizon. «Le soleil inonde / Les prés, les cours / Au loin les oiseaux s’alignent», chante Jean-Sébastien Nouveau, de son ton nasal et tremblé. Le décor est planté : un village minuscule de Bourgogne, sis dans des paysages à perte de vue (L’Étendue). Ces champs vierges sont la page blanche d’un disque qui s’écrit là, sous le coup des souvenirs qui remontent, fragments, flashes ou, au contraire, scènes au millimètre – et les chansons seront à l’avenant, tantôt éployées et précises tantôt vignettes brumeuses, flous légers (L’Ouverture). Mais, toujours, emplies du mystère des temps révolus qui continuent, quelque part en nous, de brûler, vifs foyers aux reviviscences imprévisibles.
C’est d’abord cela qui touche dans ce disque : le désir de saisir ce qui est fugace ; fixer, en un cliché ou quelques secondes de pellicule, les résidus sensibles des souvenirs. Pour narrer l’enfance, le choix s’est posé sur la langue natale, la plus proche des souvenirs, mais aussi des rêves. Ce qui frappe ensuite et fascine est l’écrin sonore qui recueille le chant. Matière dense aux contours accidentés, la musique de Malaterre propose une manière d’antiréalisme : difficile ici de saisir l’origine et la nature des notes ; celles-ci semblent parvenir à travers un filtre, une chambre d’écho, les strates du temps. Le regard est subjectif, intérieur. La progression fragmentée, heurtée, erratique. On pense parfois à Remué de Dominique A (Vers des lueurs, une des plus belles plages de l’œuvre, paraît, à une lettre près, un titre du chanteur), mais aussi aux disques des Britanniques de Hood, gravés à la même époque – les extrémités du XXe siècle. Un chant fragile se débat en des environs claustrophobes, comme une vérité qui peine à sourdre – mais sourd enfin.
Pour ce sixième album en seize ans, Nouveau, multi-instrumentiste, a travaillé en complicité avec Martin Duru (claviers, guitares, basse), présent depuis le premier album Lost Lost Lost (2010). Les morceaux sont composés et arrangés avec lui, mais également coécrits, ce qui explique peut-être le sentiment mêlé de familiarité et d’étrangeté qui baigne les souvenirs de l’homme-enfant des Marquises. Une batterie, très présente, pulsation terrienne mais aussi remous libre et tremplin pour échappées, est interprétée par le jazzman Rémy Kaprielan. L’irréel d’un marimba est délivré par François Clos. Le huitième et dernier morceau, Personne ne s’éloigne, nous ramène au présent – mais est-ce le présent ? Sommes-nous restés captifs des jours passés ? Ou suivons-nous la dérive d’un songe ? On n’en sait rien. On rêve un murmure : «Il y a longtemps / Que le temps s’est arrêté / À l’enfant qu’on était». Ce sont les mots, hors-champ, du poète Olivier Vossot, tirés du recueil auquel Les Marquises ont emprunté l’intitulé de ce titre ultime. Puis tout s’arrête, net. Ces autres vers, du même recueil, affleurent : «Nulle part ne commence / Ni ne finit le silence».
Pierre Lemarchand ••••°°
SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE