Bill Callahan, Bill Pritchard, Buck Meek…: le cahier critique du 27 février 2026

BILL CALLAHAN
My Days of 58
(DRAG CITY) – 27/02/2026

En plus de 30 ans de carrière, de ses débuts indie-lo-fi en neurasthénie sous pseudo Smog au classic-rock en liberté depuis 2007 sous son propre nom, Bill Callahan est devenu un maître de la chanson américaine, à hauteur de Leonard Cohen ou Neil Young pour ses fans fidèles (on se compte dedans). Certaines chansons (Cold Blooded Old Times, Rock Bottom Riser, Too Many Birds, au hasard) restent comme des marqueurs temporels, émotionnels, dans un compagnonnage au long cours qui leur a donné à apprendre, et à mieux comprendre, la vie, la mort aussi. Celle-ci, l’âge avançant, est un peu plus présente à chaque nouvel album, et jamais autant que sur ce neuvième opus sous le nom de Bill Callahan, journal de bord/bilan de l’année de ses 58 ans.

Après la déchirante Lily (sur l’album YTI⅃AƎЯ, 2022), hommage mystique à sa mère tout juste décédée, Empathy parle de ce que son père ne lui a jamais transmis (“Dad / You dropped a bomb on me when I was 30 / You said you got by without a father / So you figured why should I have one”), et de ce qu’il a donc dû apprendre par lui-même, pour le transmettre à ses enfants (“And now my daughter she makes beauty / My son makes empathy”), et peut-être briser un pattern familial. Sur The Man I’m Supposed To Be, il évoque le cancer (“That demon inside me”) qu’il a dû traiter pendant cette 58e année d’existence, moins angoissé par l’idée de mourir que par celle de ne plus chercher à devenir «la personne qu’il devrait être». Il n’y a pas d’âge pour se répéter la vieille antienne nietzschéenne «Deviens ce que tu es», et Callahan s’y emploie avec une belle et fragile constance, peu à peu délivré des maniérismes et des métaphores (moins d’images de chevaux ou d’oiseaux ici), mais avec une compréhension plus profonde du sens des mots, de l’existence.

Cette quête de toute une vie d’artiste, passée sur les routes pour sans cesse renaître (Highway Born), obstiné à «prendre la température» du pays, de villes «seules sans lui» (Lonely City), à composer, chanter et jouer «pour ne pas se noyer» (I’m Stepping Out for Air), sans vraiment savoir s’il s’agit là de «créativité ou de pathologie» (Pathol O.G.), Callahan semble la mener à bien dans un album où son art coïncide comme jamais avec sa personne. Chansons à la sincérité absolue, aux sujets aussi graves et crus que leur traitement est léger, détendu, sifflotant même, My Days of 58 nargue la mort à grands renforts de cuivres, cordes, pianos, pedal steel et chœurs un peu faux d’une troupe de fidèles (Jim White dans un ballet de balais, Matt Kinsey bariolant le ciel avec sa guitare), jouant là comme en répétitions. Moins lonesome cowboy que jamais, Bill est visiblement entouré d’anges, jusqu’à Lou Reed lui-même, qui, dans un rêve, tout de blanc vêtu, tel Saint Pierre aux portes du paradis, le prend par la main et l’enjoint à enfourcher «étoile naine, trou noir ou l’âme de quelqu’un d’autre». Why Do Men Sings («Pourquoi les hommes chantent») demande la chanson. Tout l’album répond superbement.

Wilfried Paris •••••° 

SORTIE CD, DOUBLE VINYLE, CASSETTE ET NUMÉRIQUE

BILL PRITCHARD
Haunted
(TAPETE RECORDS) – 27/02/2026

Les grandes heures de la fin des années 1980 et 1990 sont passées (sa collaboration mythique avec Daniel Darc, l’album produit par Daho, son classique Jolie…). Mais, en Perpetual Tourist, (premier titre de l’opus), Bill Pritchard traîne toujours sa mélancolie infinie, sa francophilie british et son artisanat pop entre ses Midlands, Hambourg où il a enregistré Haunted, et la France. Celui qui est devenu professeur de français est toujours hanté par les fantômes de Jean Genet, Jean Cocteau, Françoise Hardy, Charles Aznavour ou Serge Gainsbourg et nous offre un nouveau bouquet de nostalgie, la grande affaire de sa discographie. Le troubadour affiche une casquette de gavroche en pochette. On est heureux de retrouver son style inimitable, son immédiateté tendre pleine de sagacité, la concision de ses vignettes, sa diction qui s’étire, sa légèreté détachée, ses refrains bien troussés et le charme de son talent d’écriture désuet.

Son album précédent était consacré à la poésie de Patrick Woodcock, à la demande de ce dernier, fan éperdu du songwriter anglais. Haunted revient à un format plus classique et s’impose comme son disque le plus pop depuis 1991 et Jolie. Perpetual Tourist, qui ouvre donc le disque, donne le ton : une pépite qui imprime directement et lance une série de belles mélodies aux harmonies particulièrement soignées (Smile ou Lillie). Des cuivres donnent une pointe de Burt Bacharach à The Quarter. Bill Pritchard s’est acoquiné à une bande de musiciens basés à Hambourg qui jouent vraiment juste, variant les textures et les ambiances, entre boîtes à rythmes surannées (Curious Feeling) et guitares cristallines, xylophones et mélodica.

On retrouve avec joie ce qu’on aime chez Pritchard : des ballades douces amères, peuplées de réminiscences et de souvenirs (de personnes, de lieux, de passions, d’atmosphères…). Souvenirs réels ou fantasmés, réfractés ou dilatés qui subliment le quotidien et le présent. Du passé, Pritchard ne s’extrait jamais. “I’m haunted by all the things we did”, “I have the curious feeling that I’ve seen you before…”Sweet Melody ou Haunted nous ramènent au meilleur de son œuvre passée (Je n’aime que toi, Sometimes, In the Summer, We Were Lovers…). L’artiste a toujours aimé donner des noms de prénoms féminins à ses chansons (Iolanda, Lydia, Chantale, Monique, Maxine…). Ici c’est Lillie et c’est un autre temps fort de cet album. Quand le disque se termine sur Oxygen, guitare-voix apaisé dans le plus simple appareil, on se dit que Bill Pritchard n’est pas qu’un souvenir et qu’il a encore plein de choses à nous dire.

Rémi Lefebvre •••••° 

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

BUCK MEEK
The Mirror
(4AD) – 27/02/2026

En découvrant la liste des titres, j’ai d’abord cru à un album de reprises. Ring of Fire : de Johnny Cash ? Deja Vu : de Crosby, Stills, Nash and Young ? Venant d’un artiste se revendiquant de l’americana, notamment dans le volet solo de sa carrière, cela aurait eu du sens. Mais The Mirror est bien le quatrième recueil de chansons originales du guitariste de Big Thief. Un disque qui aurait d’ailleurs presque pu être signé par son groupe, puisqu’on y croise Adrianne Lenker aux chœurs (discrets) et le batteur James Krivchenia à la production. À ceci près que dans un disque de Buck Meek, c’est Buck Meek qui chante. Et on retrouve sa voix reconnaissable entre mille avec le même plaisir : un timbre nasal couplé à une grande douceur – comme un Dylan gentil. Aucun cynisme, en effet, dans les chansons de l’Américain, que rien n’inspire plus que l’amour. Sa pureté comme sa complexité, et même l’acte. “Making words up while we made love / One month and she’s in my blood”, entend-on dans l’excellent Gasoline, sur une rythmique flottante et un instrumentarium flou (avec de discrets éléments électro), signature sonore d’un disque où la pléthore d’invités – rien qu’à la batterie, quatre musiciens se succèdent ! – est paradoxalement au service d’une certaine rusticité.

Matthieu Chauveau ••••°° 

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

THE WAVE PICTURES
Gained / Lost
(BELLA UNION) – 27/02/2026

On répétera, encore et encore, album après album (et au rythme particulièrement prolifique qui est le leur) que The Wave Pictures est le secret le mieux gardé de la pop britannique. Et que tout secret étant destiné à être éventé, il serait injuste de ne pas faire inexorablement les éloges de ce songwriting à la fois si savant et tellement populaire. Et si le rythme des sorties ralentit, ce vingtième (!!!) album se hisse à la hauteur des précédents favoris et, dans l’enthousiasme du moment et du prosélytisme journalistique, les dépasse allégrement. Les premiers singles Alice et Sure & Steady, rivalisent d’entrain face aux hits fabuleux d’antan, I Love You Like a Madman ou Spaghetti. Les solos décalés du meilleur guitariste du monde David Tattersall, sur l’épatant titre éponyme ou sur Orange Fire surclassent les envolées passées et font passer ceux de J. Mascis pour de la goujaterie vulgaire. Les références s’élargissent et brassent les décennies : bribes de rockabilly, soupçons de prog-rock, un peu de disco, beaucoup de rock indé, de la variété mainstream avec parcimonie et un sens rare du texte et du regard social (Faded Wave Pictures T-shirt, tout en clins d’œil). Face à cette énième réussite, l’objectivité n’est plus de mise.

Julien Courbe •••••°

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

GUS ENGLEHORN
The Broken Balladeer
(AUTOPRODUCTION / MOTHLAND RECORDS) – 27/02/2026

Drôle de zig que ce Gus Englehorn. Ancien snowboarder professionnel, le Canadien a toujours été passionné par l’indie-rock. Il avoue volontiers son amour pour Daniel Johnston et Pixies. En duo avec sa compagne, Estée Preda, à la batterie, il a publié ces six dernières années des albums qui fleurent bon le psychédélisme et le do it yourself avec un talent certain pour faire rimer bizarreries et mélodies. Ce quatrième album, The Broken Balladeer, sort un an seulement après le formidable The Hornbook sans avoir à souffrir de la comparaison. Il bénéficie notamment de l’apport de deux anciens membres des cultissimes Butthole Surfers, le bassiste Kramer et Paul Leary à la production. Celui-ci définit la musique de Gus Englehorn comme un croisement entre Daniel Johnston (encore lui), les White Stripes et Pink Floyd. Ce n’est pas faux, il y a un peu de Syd Barrett dans les chansons gentiment barrées de Gus. L’album passe sans sourciller du grunge à la jangle pop, du folk au punk et rappelle par moments le rock slacker des années 1990. Ces morceaux à tiroirs, aux paroles surréalistes, sont interprétés d’une voix candide et attachante, pleine de fraîcheur. Franchement enthousiasmant.

Philippe Mathé •••••°

SORTIE VINYLE ET NUMÉRIQUE

CORALINE GAYE
La Couverture des choses
(HUMPTY DUMPTY RECORDS) – 27/02/2026

On n’a rien vu venir. Coraline Gaye avait pourtant sorti un premier EP en 2021. Elle chante aujourd’hui à merveille sur La Couverture des choses et s’appuie sur des textes aux thématiques assez universelles mais à l’écriture subtile, laissant à l’auditeur la possibilité d’y projeter ses propres états d’âme. On parle ici de relations, à soi et aux autres. De politique et de résistance. D’amour, aussi. On pense aux textes de Françoiz Breut et à la clarté de la voix de Pomme. Les lecteurs et lectrices de Magic reconnaîtront sans doute la patte de Cabane, qui a coréalisé les onze titres de l’album avec elle. Nous avons également Claire Vailler (Midget!) qui signe les chœurs et interprète les orgues et la guitare baryton ; Sacha Toorop (Dominique A, Emily Loizeau) à la basse et à la batterie ainsi que Nicolas Arnould qui compose les arrangements de guitare. Le musicien anglais Mike Lindsay (LUMP) vient rassembler ces chansons sous une même ligne sonore, grâce à des textures vintage et des boîtes à rythmes. L’ensemble nous emporte. On soulève avec elle la couverture des choses, on regarde ce qui se cache dessous et on choisit sa place : «être ruche ou refuge ou rampe de lancement ; je sais que tout s’apprend» (Le Fantôme). 

Auriane Dugenest ••••°°

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

BIBI CLUB
Amaro
(SECRET CITY RECORDS) – 27/02/2026

Duo montréalais formé par Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque, Bibi Club nous avait séduits avec ses deux premiers albums, Le Soleil et la Mer (2022) et Feu de garde (2024), et leur électro-pop délicate et touchante. Après avoir tourné aux côtés de Blonde Redhead et Circuit des Yeux, et été frappé par les décès successifs de deux proches, le duo décide de muscler son jeu sur ce troisième album. Exit la “living room party music” des débuts, Amaro assume une musique plus sombre et plus ample, qui ose les grands espaces. À l’image du morceau-titre, les beats se font secs et puissants, la matière sonore plus tranchante et affirmée. Le disque apparaît comme une radicalisation émotionnelle et sonore du chemin entamé sur Feu de garde, traversé par le deuil et la peur, mais aussi par une volonté farouche de vivre, formulée comme un mantra. Là où les albums précédents observaient le monde intérieur, Amaro semble vouloir le traverser de force. Entre EBM, dark wave et avant-pop rituelle, enrichie d’arrangements baroques (cuivres, clavecins, chœurs), Bibi Club s’impose comme un cousin québécois et électrique de Mansfield. TYA. Avec ses onze titres impeccables qui donnent envie de danser tout de noir vêtu, Amaro s’affirme comme l’un des sommets de la pop francophone de ce début d’année.

Franck Narquin ••••°°

SORTIE VINYLE ET NUMÉRIQUE 

MARIA BC
Marathon
(SACRED BONES RECORDS) – 27/02/2026

«Marathon» rappelle le nom d’une compagnie pétrolière implantée dans le Midwest – Maria a grandi dans une banlieue de l’Ohio et une station-essence de la firme bordait sa rue – et appelle l’endurance. Il pointe l’effondrement écologique dû au cauchemar étasunien du “drill baby drill” en même temps que les ressources et l’opiniâtreté des êtres humains. Dès l’entame de son troisième album (et deuxième pour le label Sacred Bones), la Californienne (elle vit à présent à Oakland) Maria BC travaille cette tension à l’œuvre entre destruction et énergie vitale. Guitariste émérite, alchimiste sonore, l’Américaine de 25 ans édifie des paysages grandioses et zébrés de larsens, piquetés des îlots vifs de field recordings, aux percussions pétrées et échos stellaires, où peut se perdre sa voix haute et virtuose de mezzo-soprano ; on songe parfois à Kate Bush, en un peu plus grave. La beauté du disque saisit dès la première écoute par un équilibre justement trouvé entre atmosphères et mélodies, chant et instrumentarium – si les chansons sont plus écrites que par le passé, jamais son art ne se départ d’un attachement profond pour l’ambiant, les forêts de sons et de notes en lesquelles la solitaire Maria aime à se perdre – et nous perdre avec elle. 

Pierre Lemarchand ••••°°

SORTIE CD, VINYLE ET NUMÉRIQUE

FRANCE DE GRIESSEN
Dawn Breakers
(PROHIBITED RECORDS) 27/02/2026

“No fingers crossed behind my back / I walk on fire”, chantait France De Griessen dans sa chanson Orpheon, qui donnait son nom à son précédent album paru en 2018. C’est ce qui frappe dès les premières notes de son nouveau disque, qui paraît donc après un silence long de huit ans : la sincérité totale de cette musique-là. L’engagement de France, sa foi en l’art et son inclination à s’en remettre totalement à lui. Dawn Breakers, quatrième album en quinze ans, est son plus épuré et son plus beau. Son folk romantique, irrigué du sang noir du punk, y est ramené à son essence. L’artiste belge est seule avec sa voix haute et sa Fender acoustique, à l’exception de chœurs, parties de guitare et percussions (toujours justes) portés par le New-Yorkais, étiqueté anti-folk, Cannonball Statman. On pense beaucoup, à l’écoute d’une telle musique de pleine lune, à l’album Hurt Me de Johnny Thunders ou encore à Soft Black Stars de Current 93. Avec l’Américain, c’est l’urgence qui est partagée, cette manière de jouer comme on se met à nu, on frissonne, on court droit devant. Avec les Britanniques, c’est l’exaltation des sentiments, l’étrangeté à toute demi-mesure. C’est une musique très proche des promesses de l’adolescence et des étincelles du premier rock’n’roll. Proche de leur brûlure.

Pierre Lemarchand ••••°°

SORTIE VINYLE ET NUMÉRIQUE