Caravan Château

L’étrange et intemporelle poésie d’Alex Izenberg

«Anne dans ses étranges fourrures aime les chansons doucement chantées» (“Anne in strange furs / Loves songs singing soft”) chante Alex Izenberg sur le troisième titre de Caravan Château. Qu’il le fasse avec douceur relève d’une subtile mise en abyme, à l’image de ce palais des glaces infini, galerie miroitante de portraits amoureux, conte des mille et une nuits californiennes, que constitue le deuxième album de l’Angeleno, le confirmant en artiste singulier de musique de chambre pop, tel un Harry Nilsson reclus. Révélé en 2016 avec Harlequin, collection de mélodies naïves et brumeuses invoquant les mondes sonores de Scott Walker, les cordes psychédéliques de Simon & Garfunkel ou les premiers pas pastoraux de Grizzly Bear, Alex Izenberg revient donc avec ce Caravan Château, oxymore musical évoquant le voyage oriental en même temps que l’ancestrale immobilité de la demeure des rois (Château Marmont ?). Et tout fait rêver dans ce palais nomade. En la bonne compagnie de Chris Taylor (Grizzly Bear), Jonathan Rado (Foxygen, Whitney, Lemon Twigs) et Ari Balouzian (Tobias Jesso Jr.), le troubadour Izenberg nous présente autant de femmes aimées que de chansons, balades courtoises nourries de fleurs (roses, géraniums, jonquilles) et de matières (safran, turquoise, fourrures), d’idéal romantique et de distance respectueuse. Du vaste Requiem introductif, quasi Floydien, faisant le deuil d’un amour, à Revolution Girls, hommage discret à ces femmes qui vous «retournent», auxquelles on «se rend» et qui sont aussi volatiles qu’un “revolution dream”, Izenberg déroule une myriade de sensations, alternant amplitude spatiale (d’un simple coup de cymbale sur Dancing Through the Turquoise) et proximité resserrée (de la voix, des textures, des détails), en artisan d’une superbe pop impressionniste, si loin (Caravan), si proche (Château). Weird classic-rock, Anne in Strange Furs rappelle Only Love Can Break Your Heart de Neil Young, mais conclu par une sorte de coda de cordes dissonantes et de bandes inversées, quand Disraeli Woman déroule basse rondelette, handclaps, chœurs féminins et cordes soul, comme une ballade estivale de Curtis Mayfield. Lady, possible évocation de la noyade du Beach Boys Dennis Wilson, pose la voix haute et fragile d’Izenberg sur des accords de piano jazz façon Take Five de Dave Brubeck quand Sister Jade use de descentes chromatiques beatlesiennes (plutôt Abbey Road que Please Please Me) avec une radieuse simplicité. Et cette voix, tantôt blanche et atonale, tantôt haute et tremblante, partout sidère, de Bouquets Falling In the Rain, rejointe par un mellotron et d’autres voix dissonantes, en un chœur vacillant, imprécis, quasi fantomatique, à Caravan Château, morceau-titre récapitulatif, suave et tortueux comme du Chet Baker. On entend bien la grande vulnérabilité d’Izenberg (diagnostiqué schizophrène paranoïaque en 2012, selon la biographie fournie par son label), mais autant son imagination supérieure, sur cet album à la poésie intemporelle, un des plus émouvants et des plus étranges de l’année. “Don’t forget me when you are the sun and I am the shining sea” : dans ce palais des glaces, les reflets sont plus beaux que leurs modèles.

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