Diabologum, 1996, Michel Cloup
Diabologum, 1996, Michel Cloup au premier plan | © Eric Mulet / Ici d’Ailleurs

Michel Cloup, seul membre de Diabologum resté musicien professionnel en activité, revient sur le miracle créatif de #3, l'histoire mouvementée du groupe toulousain, le travail en studio et la singulière prescience d'un disque fondamental. C'est la troisième et dernière partie de notre dossier sur les trente ans de ce disque culte.

Les 30 ans de Diabologum #3, une série de Magic RPM en 3 épisodes
Article n°1 : Un coup de foudre visionnaire
Article n°2 : Track by track avec Michel Cloup
Article n°3 : « On a bien capté les fréquences de l’époque »

Magic : Si l’on rembobine le fil, Diabologum est un groupe qui semble être né un peu par hasard, presque par erreur…

Michel Cloup : Au départ, c’était une émission sur la radio alternative FMR, à Toulouse. On était une bande de copains qui squattaient les uns chez les autres, on passait nos après-midis ensemble à des heures différentes parce que certains allaient en cours et d’autres séchaient. Comme tout le monde faisait un peu de musique de son côté, on s’est dit qu’on pouvait enregistrer des choses. On a fait des espèces de collages sur un quatre-pistes. Notre premier album est né de manière très anarchique. Un label a voulu le sortir, on s’est dit que ce serait chouette de faire des concerts, et là s’est imposé un premier virage parce que c’était totalement injouable sur scène ! Diabologum a toujours été un work in progress, un collectif foisonnant réunissant des gens aux goûts pas toujours raccord.

Puis vient le deuxième album, Le Goût du jour, qui prend le contre-pied complet du premier…

Michel Cloup : Comme on était des « petits malins », on s’est dit : « Tiens, prenons le contre-pied total, passons du stade d’apprentis qui ne savent pas jouer à celui de virtuoses ! » On a fait un disque mélodique et pop-rock, en jouant avec les clichés du rock indépendant de l’époque tout en détournant l’idée de base. Puis il y a eu l’entrée dans l’âge adulte avec le départ d’Anne [Tournerie] et de Pierre [Capot], qui ont préféré se consacrer à l’enseignement. Avec Arnaud [Michniak], on voulait être musiciens à 100 %. Ce départ a été un vrai choc, un moment compliqué.

Le deuxième choc, c’est qu’on a réalisé qu’on ne se reconnaissait pas dans ce deuxième album. On était associés à des artistes avec lesquels on n’avait pas d’affinités, et la musique qu’on écoutait n’était pas celle qu’on jouait. On s’est donc entourés de Richard [Roman] à la basse et de Denis [Degioanni] à la batterie. Avec Arnaud, on dévorait de tout : du rock, de la pop, du rap, du free jazz, de l’électronique… On avait envie que toutes ces influences se croisent, mais pour y arriver, il a fallu bosser énormément. On a jeté plein de morceaux, il a fallu trouver un son de groupe et repartir de zéro.

L’achat d’un sampler par Arnaud Michniak a souvent été décrit comme le déclic créatif de l’album. Quelle était votre politique quant à l’usage des samples ?

Michel Cloup : Notre première règle, c’était : « Si ça sonne bien, peu importe ce que c’est, on s’en sert » ! Mais il y avait aussi une volonté intellectuelle : pour nous, le sample servait de citation, de référence culturelle ou politique, au même titre qu’une citation de Jean Eustache ou de David Lynch. Sur le premier disque, le sampling était brutal, c’était du collage sur cassette. Sur #3, avec un vrai sampler, on a pu aller beaucoup plus loin dans les textures et la matière sonore. Ça nous amusait de sampler des choses très contemporaines, comme un 45 tours de Tortoise sorti six mois avant notre single À découvrir absolument. Et puis il y a plein de samples que je tairai parce qu’on pourrait encore avoir des procès ! Le fait qu’on ne les reconnaisse pas montre qu’il y avait un vrai travail derrière pour les fondre dans le morceau.

Diabologum, 1996
Diabologum, 1996 | © Eric Mulet / I ci d’Ailleurs

Si le son ne vieillit pas, c’est aussi parce qu’on a évité les effets de production trop datés qui deviennent ringards cinq ans plus tard.

Musicalement et soniquement, l’album n’a pas pris une ride en trente ans. Comment expliques-tu cette tenue dans le temps ?

Michel Cloup : Il y a une part de chance, mais aussi le choix du studio. On a eu du budget pour aller au studio Black Box à Angers. Quand on est arrivés, on a croisé Steve Albini qui sortait d’une session avec PJ Harvey ! On a choisi de travailler avec notre propre ingénieur du son, Stéphane Teynié, parce qu’on savait qu’on allait bidouiller des trucs bizarres.

Si le son ne vieillit pas, c’est aussi parce qu’on a évité les effets de production trop datés qui deviennent ringards cinq ans plus tard. On voulait un son très naturel, puissant, ancré dans l’esthétique du rock indé américain. Et surtout, on a énormément retravaillé les titres. On a passé trois semaines en studio, puis on est revenus quatre ou cinq jours pour réenregistrer certains morceaux comme 365 jours ouvrables, dont la première version était trop minimale. Même pour faire un disque dépouillé, trouver la bonne intention, la bonne phrase ou le bon accord demande un vrai labeur.

Sur le plan des textes, #3 capte une anxiété générale très forte. Avec le recul, certains y voient une œuvre divinatoire, notamment sur le dérèglement climatique avec De la neige en été…

Michel Cloup : C’est au minimum anxieux, oui ! Pour De la neige en été, je me suis fait la réflexion il n’y a pas si longtemps en me disant : « Waouh, c’est bizarre cette résonance avec le climat aujourd’hui ». À l’époque, l’environnement n’était pas le sujet principal qui guidait mon écriture. Mais je suis spécialiste du genre : avant d’écrire une chanson, je suis incapable de dire ce que je vais raconter, c’est une fois que c’est écrit que je réalise ! Quand la création artistique se passe bien, elle te dépasse : tu lances la balle contre le mur, et l’histoire s’écrit toute seule. Quand tu es artiste, ton boulot est de capter les fréquences du monde. Et là, on les a bien captées.

En réalité, chaque époque invente ses propres outils pour se déshumaniser. Depuis la télévision et la société du spectacle de Debord, les outils changent, mais ils servent la même oppression et la même fragmentation sociale pour maintenir les gens isolés.

En relisant les procédés de découpage et de collage de #3, certains critiques font aujourd’hui un parallèle avec le fonctionnement de l’intelligence artificielle, qui réassemble des fragments existants pour produire du récit…

Michel Cloup : (Rires) C’est rigolo, je n’avais jamais fait ce rapprochement ! Quand Internet est arrivé à la fin des années 1990, j’ai plongé dedans comme un fou — à un moment, je faisais presque plus de webdesign que de musique. Mais l’IA, c’est très loin de moi. Ça me donne plutôt envie de découper des bouts de carton et des phrases dans des journaux pour les coller sur du papier ! C’est peut-être générationnel : je suis trop vieux pour être intéressé par ça, je trouve ça un peu ennuyeux et extrêmement flippant… Mais si on a anticipé ça aussi, tant mieux !

En réalité, chaque époque invente ses propres outils pour se déshumaniser. Depuis la télévision et la société du spectacle de Debord, les outils changent, mais ils servent la même oppression et la même fragmentation sociale pour maintenir les gens isolés.

Diabologum, 1996
Diabologum, 1996 | © Eric Mulet / Ici d’Ailleurs

Aujourd’hui, l’album est mythologique. Pourtant, à sa sortie en 1996, la réalité était bien plus contrastée…

Michel Cloup : Il faut remettre les choses à leur place : à l’époque, #3 et Diabologum, ce n’était pas très populaire. On a vendu 20 000 disques en dix ans. Avec la couverture médiatique qu’on a eue, on aurait dû en vendre 150 000 ! Mais on n’était pas Noir Désir, on ne venait pas avec des bons sentiments ou une colère simple. On proposait un univers beaucoup plus complexe.

Quand Noir Désir nous a invités en première partie et qu’on jouait La Maman et la Putain, c’était limite si le public ne nous jetait pas des sandwichs à la merguez dessus ! On jouait souvent dans des salles quasi vides. Et on s’est fait dégommer par pas mal de critiques, notamment une chronique assassine dans Rock & Folk qui expliquait que Guy Debord s’était suicidé à cause de gens comme nous ! Ça nous a vraiment fait marrer. Quand tu sors un album pareil, il faut s’attendre à être détesté par certains pour être adoré par d’autres.

Une reformation, même exceptionnelle pour fêter ces trente ans, est-elle envisageable ?

Michel Cloup : Ce n’est pas du tout prévu. Je vois Richard de temps en temps, mais je n’ai pas revu Arnaud depuis (les concerts-anniversaire de) 2011. Les reformations où il manque la moitié des membres d’origine ne m’intéressent pas.

À la limite, ce qui m’aurait fait rigoler pour le trentième anniversaire, c’est de monter un cover band avec des gamin·es qui nous ressemblent à l’époque et qui auraient rejoué #3 sur scène à notre place ! Neil Hagerty avait fait ça avec Royal Trux. Ça aurait été très fidèle à l’esprit Diabologum : que les gens viennent voir des sosies ! Mais ma priorité reste le présent, pas le passé.

Quel regard portes-tu sur l’héritage laissé par ce disque ?

Michel Cloup : On était la génération qui arrivait juste après le rock très engagé des années 1980. On n’était pas désengagés, mais on était lucides, critiques et franchement pessimistes. On incarnait le début de la vie d’adulte pour toute une génération qui avait notre âge. On a réussi à poser le son d’un groupe et à capter l’air du temps. Si cet album est resté et qu’il continue de marquer les gens trente ans plus tard, c’est parce qu’il y a eu ce point de rencontre.

Diabologum #3
Diabologum #3

Un autre long format ?