Michel Cloup, coleader de Diabologum, raconte à Magic l'histoire de chaque chanson de l'album #3, dont on fête les 30 ans.
Les 30 ans de Diabologum #3, une série de Magic RPM en 3 épisodes
Article n°1 : Un coup de foudre visionnaire
Article n°2 : Track by track avec Michel Cloup
1 — De la neige en été « C’est le premier morceau que j’ai écrit dans cette nouvelle langue, celle de #3. Ça a été une libération, après des mois où j’ai douté, je me suis remis en question, j’ai écrit des morceaux que j’ai mis à la poubelle. De la neige en été, c’est le premier qui est arrivé, et c’est à partir de là que j’ai écrit tous les autres morceaux. »
2 — Il faut « C’est le déclic d’Arnaud [Michniak], comme De la neige en été l’a été pour moi. On a essayé de faire autre chose, différent de notre deuxième disque. Il faut a marqué cette rupture pour Arnaud, aussi bien pour le texte que pour la manière de chanter. »
3 — Les Angles « C’est plus un titre d’Arnaud, un morceau beaucoup plus « machines », qui fait partie des quelques titres les plus « sampling » du disque. Pour l’anecdote, c’est un morceau qu’on a enregistré en huit-pistes, c’est vraiment du bricolage, plus du home-studio, en fait. »
4 — Une histoire de séduction « C’est parti d’un morceau de piano d’Arnaud, sur lequel on a rajouté une guitare, avec Richard [Roman]. Je ne suis pas sûr qu’il y ait de la batterie, je crois que ce sont des samples acoustiques. Ce n’était pas ma première expérimentation de cut-up, mais c’est vraiment un texte que j’ai écrit en découpant. À l’époque, c’était la grosse mode des magazines féminins, j’en ai pris un petit paquet et j’ai découpé des mots, des phrases, et j’ai assemblé tout ça. »
5 — À découvrir absolument « C’est pareil qu’Une histoire de séduction, c’est un découpage de textes, mais là de Télé 7 Jours et Télé Z — des résumés de feuilletons ou d’émissions télé. L’idée, c’était vraiment de faire quelque chose dans l’esprit de La Société du spectacle : quelque chose de mis en scène et des moments où on revient dans la réalité. Un peu comme quand tu passes ta vie à regarder Netflix et qu’à un moment tu sors, et dehors il y a un mec qui fait la manche. Sauf qu’à l’époque c’était pas Netflix, c’était la télé, mais c’est la même idée, le même concept. Ce morceau a été plus dur à mettre en place, parce qu’il y a une programmation assez compliquée. Je joue très peu de guitare sur ce morceau, je fais quelques accords, mais je suis surtout focus sur le texte. C’est Richard qui joue de la guitare, Arnaud est à la basse. Ça a été beaucoup de travail. »
« Il y a quelque chose d’ironique dans le titre, comme dans sa suite ‘pour adultes et adolescents’. Comme il y a quelque chose dans #3 qui est très lié au début de nos vies d’adultes. Un peu comme si les deux premiers albums étaient des disques de jeunesse, et comme si celui-là marquait l’entrée dans la vie d’adulte, avec tout ce qu’elle a de chouette et d’excitant, mais aussi la tristesse de tout ce qu’on abandonne de l’enfance derrière nous. »
6 — 365 jours ouvrables « Arnaud est arrivé avec trois accords et le texte, on a brodé un peu dessus. Au départ, on voulait faire un morceau très K Records, ‘Beat Happening’. Je n’ai jamais réécouté la toute première version qu’on a enregistrée, je ne sais pas ce que ça donne. Je sais que quand on est rentrés du studio, Vincent de Lithium nous a dit que le morceau était superbe mais qu’il méritait beaucoup mieux. Il m’a dit qu’il fallait que je travaille un peu plus mes parties de guitare, parce que c’était trop simple, qu’il fallait occuper l’espace. Je l’ai écouté et ça a été un très bon conseil, le morceau après ça avait une très bonne gueule ! C’est un des morceaux les plus évidents de l’album. Arnaud n’était pas totalement à l’aise avec ça ; moi, je l’étais totalement, parce que je trouvais ça super de pouvoir faire aussi des morceaux rock plus classiques qui racontent quand même pas la même chose que les autres. Et, avec ces morceaux, tendre la main aux gens. Ça ne m’a jamais dérangé et j’ai continué à le faire dans ma production après.»
« Le texte fait écho à la misère de la jeunesse aussi. À cette époque-là, on était jeunes, on commençait dans la vie, on était musiciens, donc forcément un peu dans la misère. Mais il y avait déjà des choses pires qui existaient comme la misère étudiante, depuis 68, et chez les jeunes travailleurs aussi. J’ai des enfants qui ont l’âge que j’avais à l’époque de #3, et je vois le monde dans lequel ils vivent, ce à quoi ils sont confrontés, et c’est encore pire que pour nous. Il y a ce constat d’un avenir plutôt sombre, quand tu viens de la classe populaire, que ça ne va pas être facile dans la vie. Le truc qui te tient, surtout quand tu es jeune, c’est de construire des choses avec tes amis — ça peut être un groupe de musique, ça peut être juste une bande d’amis. Il y a aussi ça dans le morceau… Qui n’est pas complètement dans le noir et dans le mur, et c’est cet équilibre que j’aime dans le texte d’Arnaud : il y a quand même des pointes de lumière, des choses assez belles. D’ailleurs, c’est ce qui a posé problème entre nous : j’avais envie d’écrire des textes un peu lumineux, je voulais éclaircir les choses où Arnaud, lui, partait vraiment dans le 200% noir. Au final, ça ne marchait plus entre nous, il y avait trop de différences, on n’était plus sur la même longueur d’ondes — et plein d’autres choses.»
7 — Dernier Étage « C’est un instrumental qui est vraiment un collage entre une première partie de morceau qu’on a travaillée tous les deux avec Arnaud — le sampler, nos deux claviers, sans guitare — et une deuxième partie en groupe, où la basse et la batterie arrivent. À l’époque, il y avait tout ce post-rock naissant, qu’on écoutait beaucoup, notamment Tortoise, et qui basculait vers quelque chose d’un peu plus électronique, juste après que tout le monde a abandonné la guitare pour s’acheter un sampler — en tout cas sur certaines scènes expérimentales américaines. »
8 — La Maman et la Putain « Ce morceau, c’est une fierté. Déjà, j’en suis fier parce qu’il y a plein de gens qui me disent avoir découvert le film de Jean Eustache grâce à notre morceau. C’est le plus beau compliment pour moi, parce que c’est l’un de mes films préférés, un film qui va me suivre toute ma vie, que je revois tous les cinq ans. Chaque fois que je le revois, je découvre des choses, parce que c’est un film très riche — un «film-vie» comme ça a été dit. Chaque fois, je découvre ou j’interprète des choses différemment. La deuxième fierté, c’est le positionnement féministe mais complexe : le texte a été écrit par un homme, mais porté par une voix de femme. C’est un monologue très ambigu — certaines féministes trouvaient ça effroyable, réactionnaire. Mais chez Jean Eustache, c’est pas une femme réac’ qui parle, c’est pas non plus une femme libérée ou une féministe « classique » des années 70 — c’est tout ça mélangé. C’est quelqu’un de saoul qui parle, une parole vraie et ivre — donc quelque chose d’ambigu. On a essayé d’avoir dans nos textes sur l’ensemble de l’album une parole vraie, dans cet esprit. Et depuis #3 justement, ça m’anime d’avoir une parole vraie, pas lissée dans mes textes. Il y a des moments où c’est plus simple, plus lumineux — mais ce n’est jamais complètement simple… Le fait de pouvoir dire dans un même texte « noir » le matin, « blanc » l’après-midi, « paix » à 17 h et « guerre » à 21 h, aimer les gens à un certain moment et les détester juste après, et pouvoir dire tout ça à la fois… »
« La Maman et la Putain résonne super fort avec ce nouveau féminisme, que je trouve super vivifiant, qui tente de reconstruire les hommes et déconstruire les rapports hommes–femmes. Ça vient du film d’Eustache, qui est carrément visionnaire, sur ce qu’est la société aujourd’hui, sur une certaine forme de progressisme, ce nouveau féminisme, sans langue de bois. Je trouve ça très bien, ça fait longtemps que la masculinité toxique, moi, ça me fait chier aussi ! On a tous subi ça : tous les mecs qui n’étaient pas des masculinistes toxiques ont subi les autres. À l’époque, quand je disais que Serge Gainsbourg, sur la fin, c’était juste un déchet, que c’était gênant, que ce n’était pas mon chanteur et auteur français favori, tout le monde criait au scandale. Je suis content qu’aujourd’hui il y ait des gens un peu évolués qui remettent ça en question ! »
« Cette parole très libérée choquait beaucoup. Aujourd’hui, on mythifie beaucoup Diabologum, mais hyper souvent on jouait dans des salles quasi vides… Et quand on avait été invités par Noir Désir à faire leur première partie, quand on jouait La Maman et la Putain, c’était limite si on ne faisait pas lancer des sandwiches à la merguez ! Remettons les choses à leur place : le mythe, c’est bien, mais à l’époque, #3 et La Maman et la Putain, ce n’était pas très populaire… Et Diabologum non plus : on a vendu 20.000 disques en dix ans. Franchement, avec la couverture médiatique qu’on a eue à l’époque, on aurait dû en vendre 150.000 ! Mais on n’était pas Noir Désir : ce n’étaient pas des morceaux avec des bons sentiments et de la colère saine et juste. On était sur une proposition beaucoup plus compliquée artistiquement — quelque chose qui à l’époque parlait aux jeunes, pas aux vieux. On s’est fait dégommer par plein de gens ! J’ai le souvenir d’une critique assassine dans Rock & Folk [d’Alexis Bernier], qui disait que des gens comme Guy Debord s’étaient suicidés à cause de gens comme nous. Ça allait très, très loin ! C’était plein de mauvaise foi mais aussi d’incompétence. Peut-être que, dans une vie antérieure, je lui avais volé son quatre-heures, à cet homme-là !… Mais quand tu sors un album comme celui-là, il ne faut pas s’attendre à avoir uniquement des chroniques tièdes. Il faut forcément être détesté par certains pour être adoré par d’autres… En tout cas, cette chronique nous a vraiment fait marrer, je ne dirais pas que c’est la chronique qu’on retient, mais pas loin ! »
9 — Un instant précis « Il y a vraiment une inspiration délibérément slowcore — j’étais vraiment très fan de Codeine et de Slint. Le texte est donc un peu abstrait, et la musique, un peu lente et froide.»
10 — Blank Generation « C’est un morceau qu’on a enregistré quelques mois avant de finir l’album. À l’époque, je bossais avec un label et un tourneur espagnols, et ils nous ont demandé une reprise pour une compilation hommage au punk. Avec Arnaud, on l’a enregistré tous les deux en live, sur un magnéto numérique deux pistes — on a branché nos deux claviers, mon Korg et son Prophet, et joué les accords du morceau. À un moment, on a lancé, avec une platine CD reliée à une pédale de delay, un extrait du morceau de Richard Hell. C’est conceptuel, une sorte d’oraison funèbre du punk, plus qu’un hommage — ou alors un hommage post-mortem (rires). Et c’est Lithium qui, en entendant ça, au moment où on construisait le tracklisting de #3, a dit que ce serait super de finir le disque par ce morceau, qu’il y avait un côté assez définitif. Nous, on n’y avait pas vraiment pensé, pour nous c’était juste un titre pour une compilation espagnole. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé sur l’album — et c’est vrai que ça referme le disque, et en même temps ça l’ouvre aussi. Ça fait partie de l’apprentissage de la musique qu’a constitué #3 pour moi, avec le fait d’apprendre à écrire des morceaux en se disant « celui-là ressemble trop à celui-là, on le vire », essayer de partir dans une autre direction, ne pas rester figé dans un seul format. Diabologum, ça a été mon apprentissage de la musique, et j’ai eu le bac avec #3 ! (rires)»
La réincarnation c’est l’avenir (inédit, publié sur la réédition de 2022) « C’était un titre qui devait être sur l’album, mais qu’on n’a pas mis finalement parce que c’était un peu redondant avec d’autres morceaux et, au final, il n’avait pas sa place sur le disque. Ce n’était pas un mauvais morceau, mais parfois on doit éloigner des titres parce qu’on a déjà le bon tracklisting, la bonne durée et rajouter un seul morceau peut rallonger un peu trop le disque ou casser un équilibre. Et #3, l’album original, est vraiment sur le fil… C’est un voyage avec des morceaux très différents. Il y a très peu de morceaux qui se répondent et qui sont sur le même moule. Ce morceau-là, on l’avait mis de côté juste parce que le compte était bon, il n’y avait pas besoin d’en rajouter.»
Autres bonus et compléments « On a fait plusieurs éditions limitées : une vinyle, et trois versions CD, avec des pochettes différentes, et deux titres en plus [en tracks cachées]. Il y avait un titre, une impro instrumentale de 12 ou 15 minutes enregistrée en studio, totalement en live. Et il y a un autre morceau qu’on avait composé pour un défilé de mode, en 1994-95, pour Viktor & Rolf, qui à l’époque étaient des créateurs un peu fous — c’était le début de cette création ultra-contemporaine, où l’art contemporain fusionnait avec le prêt-à-porter et la haute couture. On nous avait commandé un instru, composé avec Arnaud, à base de sampling. Ces deux titres se sont retrouvés sur les éditions limitées, ils ne sont pas sur la réédition… Il faut acheter les CDs de l’époque, il doit y avoir deux-trois voleurs sur Discogs qui doivent vendre ça une fortune ! (rires) »
« Il y a aussi les faces B de l’époque, celles d’un EP, À découvrir absolument, sorti en maxi-CD, avec trois titres bonus qu’on avait écrits spécialement — on aimait bien écrire des morceaux différents, pas dans une logique d’album mais dans une logique de quatre-titres, un format un peu bizarre. Ceux-là sont sur les rééditions. Il y avait aussi un EP sorti en Espagne, qui était un split EP avec un groupe espagnol de post-rock qui s’appelait Manta Ray — trois titres, quasiment les derniers qu’on ait enregistrés. Ils sont aussi sur la réédition. Et il y a aussi un titre avec Daniel Darc (Et si nous n’avions pas été là l’histoire aurait été la même mais racontée par d’autres, qui clôture le volume bonus de la réédition de #3). On a produit plein de titres… »