Nick Cave à Rock en Seine, 2026
Nick Cave à Rock en Seine, 2026 | © Emilie Bardalou

Rock en Seine 2026 : la messe de minuit selon Nick Cave

Entre averses parisiennes, choix cornéliens et sets inégaux, le festival de Saint-Cloud a basculé, vendredi soir, dans la ferveur habitée d'un Nick Cave & the Bad Seeds au sommet de son art.

Le temps est incertain cette année sur Rock en Seine qui propose une programmation d’une profusion inédite sur cinq jours. Ce qui conduit le spectateur vorace à des dilemmes cruels. Quel artiste sacrifier quand la distance entre les trois scènes entraîne de longs trajets de latence ?

Jeudi, ces examens de conscience ne sont pas encore trop difficiles. Mais pas toujours payants.

J’opte pour Lykke Li au lieu de Wednesday. Erreur ! La Suédoise, engoncée dans un long K-Way sous la pluie parisienne, ne brille que par sa fadeur. Mais entre deux draches, Kompromat livre, sur la même scène un peu plus tard, un set impressionnant, commencé par Only in Your Arms a cappella, terminé très electroclash. Très en forme, Rebeka Warrior se jette dans la foule et exhibe sa poitrine avec facétie.

Les choses sérieuses commencent vendredi avec un temps plus clément et les choix deviennent plus délicats. Allez, on mise sur Kurt Vile qui, en Mister Bean chevelu, excelle dans la nonchalance et la torpeur travaillées. Puis on se ravise. Un petit tour pour voir les Sparks qui ont bluffé tout le monde avec un show enlevé et un groupe de jeunes très rock.

Sparks, Rock en Seine 2026 | © Olivier Hoffschir

Les frères Mael ont près de 80 ans mais ravis d’être à Paris, leur énergie est intacte. Ron Mael quitte même son clavier pour quelques pas de danse curieux. Le duo fantasque égrène quelques titres phares de son immense discographie (Beat the Clock, The Number One Song in Heaven, excellente version de This Town Ain’t Big Enough for Both of Us…) et quelques titres plus obscurs ou récents de leur dernier excellent album (Running Up a Tab at the Hotel for the Fab).

Le public est nombreux et attentif pour les Wilco, impérieux en live. Quels musiciens ! Quel son chaud ! Fender Rhodes, guitare acoustique, voix veloutée de Jeff Tweedy. Le concert commence très fort avec une longue version un peu électro et surtout bruitiste d’Art of Almost. Nels Cline, remarquable, malmène sa guitare. On entend de loin le blues moderne toujours parfaitement porté par les Black Keys. Et il est déjà temps de se placer pas trop loin de la plus grande scène pour se préparer à Nick Cave and the Bad Seeds.

Sa dernière prestation sur le festival remonte à quatre ans. Elle était déjà exceptionnelle.

Nous l’avions vu l’an dernier en format piano solo à la Philharmonie de Paris (avec Colin Greenwood, le bassiste de Radiohead). Sublime. L’Australien termine sa tournée à Rock en Seine. Trente-deux concerts à travers la Grande-Bretagne et l’Europe, essentiellement dans des festivals.

Le concert est monumental. L’artiste est devenu une légende sur scène. Intensité, puissance, émotion, performance. Nick Cave surgit et le voilà déjà happé par son public, par les premiers rangs qu’il chevauche pour lui transmettre son énergie (il regarde peu au loin dans le public comme s’il était arrimé à ses fans). Il est soutenu par un groupe incroyable, des musiciens hors pair. Warren Ellis, chamane, dont la longue chevelure s’emmêle dans son violon. Quatre choristes qui donnent encore de l’ampleur au son. Des percussions, xylos…

Dans un post envoyé sur les réseaux sociaux, Nick Cave écrit le lendemain du concert : « On me demande souvent comment je parviens à rester aussi impliqué émotionnellement, soir après soir. La réponse, ce sont les Bad Seeds — le plus grand groupe live dont un chanteur puisse rêver. Si puissants, si vulnérables, si agiles, glorieusement anarchiques et totalement dévoués à leur propre forme de folie. Ils sont vraiment les meilleurs ».

Pas faux. Mais la star, c’est quand même Nick Cave, possédé, enragé, habité par sa musique, virevoltant. Il est déchaîné mais il n’est pas seulement question d’énergie : le show est millimétré et parfaitement équilibré.

« Le public devient une immense église dans laquelle le groupe déverse son amour, et cet amour, cette dévotion, lui reviennent en pleine vague. »

Nick Cave à Rock en Seine 2026 | © Marina Viguier
Nick Cave à Rock en Seine 2026 | © Marina Viguier

On pourrait gloser sur chacune des versions dantesques de ce concert. Une version démoniaque de From Her to Eternity, un O Children bouleversant. Les classiques de Nick Cave, maitrisés comme jamais, avec cette tension explosive si caractéristique : Tupelo, The Mercy Seat, Red Right Hand, Jubilee Street… Une version étonnante (plus rock que l’original) de The Weeping Song. Des moments de recueillement où il abandonne son rôle de prédicateur : Carnage, Into My Arms (piano voix pour conclure).

Nick Cave tenant l’a cappella devant 30 000 personnes sur Joy. Henry Lee en duo somptueux avec sa choriste. L’artiste prend aussi des risques : le tellurique Hollywood, à la fin du concert, est long et hypnotique. Nick Cave est le maitre et sa messe, vendredi 28 août 2026, était magnifique.

Dans le même post, Cave écrit : « Cette connexion nous emporte tous. Certains parlent de transcendance, voire de quelque chose de religieux. Eh bien, c’est exactement cela. Le public devient une immense église dans laquelle le groupe déverse son amour, et cet amour, cette dévotion, lui reviennent en pleine vague. Pour moi, c’est là que réside la puissance. C’est l’amour, tout simplement ».

Il termine son message ainsi : « Mon manager vient de s’asseoir avec moi au petit-déjeuner, ici à Paris, et m’a dit : « La tournée est terminée. Tu as fait du bon travail. Maintenant, parlons des Bad Seeds et de 2029. J’ai une idée très intéressante. » Chose étrange, j’ai senti monter en moi une vague d’excitation ». Vivement Rock en Seine 2029?