Deux semaines après la sortie de leur premier EP “Are We Friends Yet?” sur Young Records, 1000 Rabbits – sorte de Black Country, New Road en plus mignon encore – incarne la nouvelle vague d’un Windmill qui ne cesse de faire émerger des groupes prometteurs. Rencontre avec le quintette londonien juste avant leur set au Napoleon Dynamite Festival, organisé sur la péniche du Petit Bain les 12 et 13 mai dernier.
Vous avez un nom très trompeur, parce que… où sont les 995 autres lapins ?
Liv (synthétiseur) : On représente vingt lapins chacun. Enfin, non, deux-cents !
Est-ce qu’il y a une signification particulière ? Parce que les lapins ont aussi énormément d’importance culturelle. Par exemple, il y a la patte de lapin porte-bonheur…
River (chant) : Notre ancien nom, c’était Rabbit Foot, justement !
Laura (violon) : Oui, les lapins symbolisent plein de choses. L’amour, déjà. En plus, ils se reproduisent vite ! Ils ont ce côté mignon, mais aussi une certaine forme d’étrangeté, voire de danger. On aime bien cette versatilité.
On ressent dans votre musique l’influence de Black Country, New Road, qui a beaucoup changé la scène britannique ces dernières années. C’est quoi votre période préférée du groupe ?
Laura : Je ne pourrais pas vraiment choisir. J’ai aimé tous les albums.
Avec vous comme avec Man/Woman/Chainsaw, j’ai l’impression que le violon fait un retour en force dans la scène UK. Pourquoi avoir remis cet instrument au centre ?
River : J’ai l’impression qu’on était d’abord un groupe d’amis, puis un groupe de musiciens ensuite. On est juste très proches, et comme Laura joue du violon, c’était évident qu’elle devait faire partie du projet.
Paolo (guitare) : C’est presque dommage, parfois je me dis que j’aimerais qu’elle joue du saxophone…
Luke (batterie) : On peut toujours voler un saxophone.
River : Ou inventer un instrument hybride violon-saxophone. Mais voilà, Laura joue du violon, donc on a Laura au violon.
Est-ce que vous pensez qu’un jour que la scène du Windmill arrêtera de produire autant de chouettes groupes ?
Luke : Pas tant que Tim Perry sera à la barre. Ce qui est important avec lui et avec le Windmill, c’est que le lieu reste filtré par le goût de quelqu’un. Pas entièrement, évidemment, mais suffisamment pour mettre en avant des choses intéressantes, pas juste ce qui plaît au plus grand nombre. Du coup, des groupes plus singuliers émergent. Et comme Tim est là depuis longtemps, qu’il lit tous ses mails et construit lui-même les line-ups, c’est un cas d’étude fascinant sur ce que le goût d’une personne peut faire à une scène.
Quand on regarde Black Midi, Black Country, New Road, Idles, Shame… ce sont tous des groupes énormes dans l’indie rock, et ils viennent tous du même endroit. Je ne pense pas qu’il y ait eu récemment de salle plus culturellement importante dans le monde.
Paolo : Le Windmill permet surtout l’expérimentation. On peut y faire un peu ce qu’on veut. Et des lieux comme ça devraient continuer d’exister.
River : Et il y a aussi le public. Pas seulement une figure centrale à la tête du lieu, mais aussi des figures récurrentes dans la communauté et dans l’audience. Ça veut dire que tu peux jouer devant les mêmes gens qui ont vu Black Midi, Squid ou Black Country, New Road à leurs débuts. Tu peux observer leurs réactions, grandir devant eux.
Est-ce que ces groupes vous donnent parfois des conseils ? Est-ce qu’ils viennent vous voir jouer ?
River : Oui. On essaie toujours de garder ce lien. On a fait quelques concerts importants là-bas l’année dernière, et ça semblait naturel qu’ils soient présents. J’espère que ça continuera.
C’est votre première tournée hors du Royaume-Uni ?
River : Pas vraiment. On a un peu tourné l’an dernier.
Laura : Notre premier concert hors de Londres, c’était à Berlin.
River : Et puis on a joué à Rotterdam, au Left of the Dial. C’est dommage, on devait venir à Paris en novembre mais le concert a finalement été annulé.
Paris en novembre, c’est un peu triste. Donc c’est mieux que vous soyez là aujourd’hui. Et quelle est l’histoire derrière le titre Are We Friends Yet?
River : C’est une phrase qui vient d’un concert. À la fin du set, j’ai eu envie de demander au public comment il se sentait, s’il se sentait connecté à nous. Alors j’ai dit “Are we friends yet?” Les gens ont vraiment réagi à ça. Et on s’est rendu compte que ça résumait bien le groupe. C’est une question douce et tendre, mais aussi un peu désespérée.
Oui, mais d’une belle manière. Une belle forme de désespoir.
Laura : C’est révélateur. Vulnérable. Un peu embarrassant aussi.
Mais il faut être vulnérable pour faire de la musique.
Laura : Exactement. C’est ce qu’on veut créer comme espace.
La première fois que j’ai lu ce titre, je me suis dit que ça pouvait aussi être une question qu’on se pose au sein d’un groupe. Et je me demandais : est-ce qu’on peut faire de la grande musique avec des gens dont on n’est pas amis ?
Paolo : Je ne pense pas.
Luke : Enfin… c’est une très bonne question. Je pense qu’on peut faire de la grande musique avec plein de dynamiques différentes. Mais je suis heureux qu’on fasse la nôtre comme ça.
Pourquoi avoir choisi de terminer l’EP avec Spring Cleaning ? Pour moi, le “spring cleaning”, c’est vider ses tiroirs, jeter ce qu’il faut jeter, repartir de zéro.
River : C’est une belle interprétation. Tu as un peu répondu toi-même à la question.
Laura : Oui, c’est aussi la dernière chanson qu’on joue sur scène. On aime l’effet qu’elle laisse aux gens.
Et pour Bear Hunt ?
River : Je crois qu’on l’a un peu inventé sur le moment.
Laura : Je pense que ça parle d’une forme de recherche. Enfin, je n’ai pas écrit les paroles. Comme pour Rubik’s Cube, le titre n’a pas forcément une signification ultra précise. À la fin de l’écriture, on s’est demandé comment appeler le morceau, quelqu’un a proposé Bear Hunt, et on s’est dit « oui, c’est exactement ça » !
Luke : Il y a quelque chose de très intime et réconfortant dans ce titre. Comme un livre qu’on lit enfant.
Et en même temps, partir à la chasse à l’ours reste quelque chose de dangereux.
River : Oui, je pense aussi qu’on adorait les images et les animaux. À cette époque, on écrivait beaucoup de chansons autour des animaux.
Paolo : C’étaient toutes des chansons sur des animaux.
River : Il y avait des poissons, des lapins…
Vous devriez vous appeler Animal Collective.
Paolo : Oh non… ou alors One Thousand Animals. Mais oui, les images… c’était juste une autre image à ajouter à la pile, peut-être. Quelque chose d’un peu ancien aussi.
J’ai lu que le morceau Rubik’s Cube avait été pensé au départ un peu comme une chanson de James Bond. Qu’est-ce qui rend la musique de James Bond si mémorable au point de vouloir en faire votre propre version ?
River : La raison pour laquelle on l’appelait comme ça, c’est qu’on avait un riff qui sonnait un peu comme ça… *mime un espion*. C’est parti de là. Le riff avait ce côté un peu… puis le morceau a changé. Au final, il ne reste quasiment plus aucun des éléments “James Bond” du départ. Ce n’est plus vraiment une chanson de James Bond aujourd’hui, mais c’est l’idée originale qui a lancé le morceau. Il y avait ce côté chromatique, un peu espionnage, un peu inquiétant… c’est un peu idiot au fond, mais j’adore ces films.
C’est qui, votre James Bond préféré ?
Laura : Tous ceux de Daniel Craig.
Luke : Surtout Casino Royale.
Je me souviens que l’un des rares films que je suis allé voir au cinéma avec mes parents – parce que mon père déteste aller au cinéma, c’était Skyfall.
Laura : Skyfall est un des meilleurs films.
River : Ok, ne mets peut-être pas nos noms à côté de ça. Il n’est absolument pas meilleur que Casino Royale.
Paolo : Casino Royale, c’est du niveau S-tier.
C’est quoi votre plaisir coupable, niveau films ? Et musique aussi d’ailleurs. Est-ce qu’un « plaisir coupable », ça existe vraiment ?
River : Mec, j’adore Mean Girls.
Luke : Moi c’est Pretty Woman.
Paolo : Moi… en musique, j’adore beaucoup de rap français.
Ah ouais ?
Luke : Paolo, c’est notre spécialiste du rap de Marseille.
C’est intéressant parce que je n’écoute pas énormément de rap, mais le rap que j’écoute est encore plus niche que le rock que j’écoute, qui est déjà très niche…. Vous remerciez les gens qui ont dansé sur Virgin Soil, puis vous dites espérer qu’ils danseront aussi sur Rubik’s Cube. Qu’est-ce que la danse représente pour vous ? Est-ce que c’est la manière la plus directe de se connecter à une chanson ?
Laura : Je pense que c’est l’une des manières les plus directes de se connecter aux autres.
Et la danse, c’est une de ces choses incroyables qui sont tellement liées à la musique…
Luke : …et tellement exposées.
Laura : Oui, tellement exposées. Ça élève tout. Quand les gens dansent — surtout depuis la scène, de notre point de vue – on sait qu’ils passent un bon moment, et c’est une sensation incroyable. La danse dépasse complètement les notions de « cool » ou de gêne. C’est juste génial. Et quand les gens le font volontairement, c’est incroyable. Donc ce n’est même pas juste qu’on espère que les gens dansent sur nos chansons : j’espère juste que les gens dansent, bordel.
Vous diriez que la danse est un peu sous-estimée dans la musique indie ?
River : Parfois oui. On joue souvent des concerts où — de manière compréhensible et respectable – beaucoup de gens font juste ça…
Luke : …ils hochent la tête.
Oui, ils hochent la tête. Et c’est très bien. Mais je crois qu’on veut que les gens dépassent le mental pour entrer davantage dans le corps. Qu’ils arrêtent de se demander s’ils ont l’air cool, ou de penser « oh, c’est en 5/4, c’est très malin », « Ah, là il y a une modulation…» Laissez plutôt votre ventre vous guider !
C’est une belle manière de voir les choses. Je crois que je suis trop complexé avec mon corps pour danser. Donc à chaque fois qu’on me demande de danser, je suis là…
Luke : Pareil. Tout le temps. Mais quand je vais à un concert, ça devient presque libérateur.
Paolo : Je pense qu’aussi, surtout dans le monde indie, il y a cette idée qu’il faut avoir l’air cool.
Et beaucoup de gens intellectualisent énormément les choses. Ils ont un peu peur de simplement laisser leurs instincts guider leurs goûts. Les gens veulent avoir les « bons » goûts, aimer ce que les autres aiment, parce qu’il y aurait une raison valable de le faire. Au lieu de juste se dire « peut-être que ce n’est pas la chose la plus sophistiquée ou compliquée du monde. Peut-être qu’ils ne sont même pas techniquement incroyables ensemble. Mais si ça me procure quelque chose, alors c’est suffisant. » C’est toute la justification dont tu as besoin. Et si une seule personne réagit à quelque chose, alors c’est déjà validé.
Et si mille lapins réagissent à quelque chose, alors c’est encore plus validé.
Paolo : Là, ça devient une expérience scientifique.
Qu’est-ce qui vous attend maintenant ? Vous venez de sortir votre EP, vous avez signé chez Young Records… comment vous voyez les deux prochaines années ?
Paolo : Se faire plein de nouveaux amis.
Liv : Plein de nouveaux amis. Faire plein de nouvelles musiques. Retourner enregistrer. Rejouer en live. Revenir à Paris.
Laura : On a un été entier de tournée devant nous : une tournée UK et une tournée européenne en juin puis en septembre. Et jouer au MIDI Festival.
Oh, c’est un super festival. Je suis dégoûté de ne pas pouvoir y aller cette année. Vous revenez à Paris bientôt ?
Luke : On revient en *censuré* .
Paolo : Ça n’a peut-être pas encore été annoncé…On revient bientôt.
Et la dernière question que je pose toujours : quelle est la question qu’on ne vous a jamais posée, mais dont vous rêveriez qu’on vous la pose en interview ?
Liv : “Comment vous faites pour être aussi dramatiques ?”
River : Moi, ma question préférée pour apprendre à connaître quelqu’un, c’est : “Quelles sont tes dix choses préférées au monde ?”. Alors, quelle est ta chose préférée au monde ?
Facile : la musique.
Liv : C’est la bonne réponse.
Parfois j’ai un peu peur d’être monodimensionnel, parce que quand les gens me demandent ce que j’aime faire dans la vie… je suis journaliste musical, je vais à des concerts et j’écoute de la musique.
Luke : Si c’est ce qui te fait vibrer, alors c’est parfait.
C’est un peu ça, la beauté de la musique. C’est presque comme une religion. Certaines personnes n’ont besoin que de ça pour traverser toute leur vie.
Je suis totalement d’accord. Je n’ai foi dans aucune religion, mais je sais que j’ai foi dans la musique que j’écoute.
Liv : Exactement.
Je me souviens qu’un jour, j’étais terrifié par l’idée de la mort. Et j’avais dit à ma psy – il y a peut-être dix ans – que ce qui me faisait le plus peur, c’était qu’une fois mort, je ne pourrais plus écouter de musique.
Luke : Et c’est justement ça qui nous fait sortir du lit le matin. Ne plus avoir ça, ce serait horrible.
River : Moi, ce qui me fait sortir du lit le matin, c’est ma tasse de thé au lait de soja.
Liv : Non, la musique, c’est ce qui nous fait sortir du lit.
Laura : C’est quoi, toi, la question rêvée qu’on te pose ?
Le plus drôle, c’est qu’on m’a posé cette question il y a quelques jours. Je discutais avec une amie journaliste et on échangeait nos techniques d’interview. Je lui ai dit qu’à chaque fin d’interview je posais cette question, et elle m’a demandé la même chose. Et j’ai réalisé que je n’y avais jamais réfléchi. Peut-être juste : « pourquoi tu aimes autant la musique ? » Comme je le disais, j’ai l’impression que la musique me sauve un peu. Je ne sais pas si vous imaginez parfois ce que vous seriez devenus sans la musique. Genre… Est-ce que vous imaginez parfois ce que vous seriez devenus s’il n’y avait pas de musique dans le monde ?
Laura : Ça, c’est encore une bonne question.
Paolo : Je ferais probablement quelque chose de très mathématique et ennuyeux.
Liv : Moi, j’aurais fait de l’histoire.
River : Moi, j’aurais été un très très bon mixologue. J’adore faire des cocktails.
Laura : Paléontologue.
River : Ça te correspond totalement.
Luke : Moi, je ferais peut-être de l’histoire de l’art. Mais probablement prof.
Paolo : Laura serait ermite. Elle vivrait dans les bois avec les fées.
Je vais bientôt interviewer un artiste américain qui s’appelle Tommy Oeffling et qui étudie aussi pour devenir professeur. Je voulais lui demander si musique et enseignement se nourrissent mutuellement. Vous diriez que c’est le cas ?
River : Je trouve que faire de la musique créative et travailler avec des enfants, c’est rester connecté à quelque chose de ludique.
Luke : Oui, l’enseignement… c’est drôle parce que la musique, très souvent, c’est une question d’empathie. Et enseigner, c’est presque exclusivement une question d’empathie. Évidemment, ton expertise, tes connaissances et ton expérience sont précieuses – parfois inestimables – mais si tu n’es pas capable de te connecter à la personne à qui tu enseignes, d’entrer dans sa tête et de réfléchir à ce qui peut fonctionner pour elle, alors tu ne seras jamais un bon professeur. Même si tu es le meilleur batteur du monde, ça ne veut pas dire que tu sauras apprendre à un enfant de cinq ans à jouer.
Tu enseignes à quel type d’élèves ? Maternelle, collège, lycée ?
Luke : Un peu de tout. Des adultes et des enfants. Laura travaille beaucoup avec les plus petits. Paolo donne énormément de cours aussi. C’est l’un des meilleurs profs de guitare de Londres.
Laura : Je peux te demander un truc sur la piscine à côté ? On peut voir à travers ?
Je n’y suis jamais allé, mais je crois que oui.
Laura : C’est fou, j’ai trop envie d’y aller maintenant. Elle sera ouverte après notre concert, tu penses ? Enchantée en tout cas. J’espère que c’était bien.