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Cette interview a bien failli ne jamais exister – du moins, pas sous cette forme. Par chance, je me suis rendu compte que mon enregistreur déconnait dès la première question. Ça aurait été dommage. Après huit ans passés au sein de Hoorsees, Alex Delamard lance A.Gris, son tout premier projet solo : un voyage en terres glitch-folk, américain sans vraiment l’être. Un premier EP, sorti le 17 avril sur Géographie, désormais accompagné d’une live session tournée dans une ferme en Eure-et-Loir, que Magic dévoile en exclusivité. Rencontre.

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Du coup, avant que je ne me rende compte que ça n’enregistre pas, tu me racontais qu’une amie t’a dit que t’aurais dû t’appeler Aigri, et pas A.Gris…

Alex Delamard (chant / guitare) : C’est ce qu’on m’a dit, moi je ne le pense pas.

Mais c’est quoi, un bon nom de groupe ? Et surtout un bon nom de projet solo ? Parce qu’un nom de groupe, tu le décides à plusieurs – au pire, tu peux toujours rejeter la faute sur ton batteur…

Ça, c’est vrai. Je pense que c’est quelque chose qui t’ancre dans une esthétique, qui impose déjà quelque chose quand tu l’entends, avec un minimum de reconnaissance. Mais j’ai surtout l’impression qu’il n’y a pas de bon nom : tout le monde les déteste au début. Donc à un moment, il faut juste en choisir un et arrêter d’y penser. Le mien n’a pas vraiment de signification – à part ce perroquet que j’ai croisé ce jour-là.

J’avais interviewé le groupe Rocket avant qu’ils ne jouent au Point Éphémère. Et pour eux, le seul bon nom de groupe, c’est celui que tu peux dire à tes parents sans rougir.

C’est pas faux. Après, Hoorsees, c’était pas idéal : personne n’arrivait à l’orthographier. Je pense qu’on a perdu des streams à cause de ça. Les gens venaient te voir après un concert, mais une fois chez eux, ils ne retrouvaient jamais le nom.

Du coup, A.Gris, c’est ton premier projet solo… ?

Oui, je n’avais jamais osé. Je me ne sentais pas forcément légitime, pas assez doué, et j’avais besoin de validation extérieure. Du coup, ça m’a toujours bloqué. Je pensais que je n’arriverais pas à être satisfait tout seul. Et puis, j’ai eu un déclic.

C’était quoi, ce déclic ? Un truc que tu peux expliquer, ou juste un matin où tu t’es dit « c’est bon » ?

Presque ça. Je me suis réveillé, j’ai commencé à faire des morceaux… et je me suis dit que ceux-là, j’avais pas envie de les porter autrement que seul. C’était la première fois que je composais quelque chose que je n’avais pas envie de partager. Et du coup, ça a tout changé.

C’est lequel, ce premier morceau ?

Oblivion. Un peu par accident. Je ne pensais pas du tout lancer un projet solo avec ça. Juste, je le trouvais différent. Et d’habitude, quand je fais un truc différent, je le jette. Là, non. Je me suis dit que j’allais construire quelque chose autour.

Peut-être que si d’autres étaient intervenus, ça aurait atténué ce côté différent ?

Oui. Il y avait un équilibre entre le bancal et le maîtrisé. Et c’était hyper fragile. J’avais peur qu’une intervention extérieure vienne lisser tout ça.

Le “débancaliser”, quoi.

Exactement. Lui donner une direction que je trouvais moins juste. Donc j’ai suivi ça. Et puis mes amis m’ont poussé – ça faisait des années qu’ils me disaient de le faire.

Ils ont aimé les maquettes ?

Ça n’a pas changé leur vie. Mais ils étaient contents que moi, je le sois.

Qu’est-ce que t’as dû réapprendre en étant seul ? Dans la prise de décision, le son…

Pas tant en studio – j’ai toujours été assez autonome. C’est surtout en live. Là, il faut simplifier énormément, parce que je suis seul. C’est un vrai travail d’épure, presque d’homme-orchestre. J’utilise un ordinateur, mais j’essaie de ne pas tout lui déléguer. Parfois j’ai mon pote Lully, qui vient jouer de la basse. Il faut qu’il y ait une plus-value humaine. Même si bon… on ne bat pas un ordinateur. C’est juste une autre manière de travailler. Et il faut aussi accepter d’être seul au centre, ce qui demande d’être à l’aise avec son ego. C’est étrange, mais intéressant.

Quand t’es bloqué sur un truc, tu fais comment ? Tu demandes de l’aide ou tu contournes ?

Je suis quand même limité techniquement – t’as vu le studio, hein. Mais j’ai la chance de bosser avec Florentin Convert et Maxime Maurel pour tout ce qui est enregistrement et prod. Et musicalement, je m’ouvre : par exemple, j’ai fait appel à Rémi Palis, qui est violoniste. Je ne me ferme pas. J’ai envie d’explorer plein d’instruments… peut-être que c’est une crise.

Genre ?

Des instruments très acoustiques, comme le violon. J’aime bien l’idée de les mélanger avec des textures très électroniques.

T’as écouté l’album de Cameron Picton, My New Band Believe ? C’est l’ancien bassiste de Black Midi. Pendant que Geordie Greep partait dans un truc très “Black Midi” après la fin du groupe, lui a fait un disque quasi guitare classique, avec des morceaux assez tortueux. C’est un revival folk 60s, mais très exubérant.

Je vais te décevoir deux fois : j’ai écouté ni l’un ni l’autre. Et pourtant, on parlait de noms… Black Midi, c’est un super nom. Mais je n’ai jamais cliqué. On m’a tellement dit que c’était bien que je préfère rester avec cette idée-là, plutôt que de risquer de ne pas aimer – et de me sentir à côté.

Si on en est dans les secrets… Moi, je déteste Radiohead.

Je ne suis pas un très grand fan non plus. Le problème de Radiohead, ce n’est pas forcément les compos, les compos sont géniales, c’est juste que soit on aime, soit on n’aime pas la voix de Thom Yorke.

J’aime pas la voix de Thom Yorke.

Moi, je ne suis pas un énorme fan non plus. Après, c’est vrai que quand j’écoute, je ne peux pas dire que ce n’est pas bien, parce que c’est super bien fait. Mais ça ne me touche pas. Je ne sais pas, c’est juste que c’est très dramatique sa manière de chanter. Du coup, c’est difficile de ne pas être premier degré tout le temps. Et moi, j’aime bien la musique avec un peu d’ironie, donc ça me gêne un peu. 

Un truc que j’aurais dû écouter il y a très longtemps, que je me commence juste à faire maintenant, c’est Alex G. Déjà, A.gris, A.G., Alex G, A.G., c’est une coïncidence ?

Je me suis rendu compte après que c’était complètement con de ma part, mais oui.

Parce que ça reste quand même, j’imagine, une très grosse influence.

Oui. Oui, oui, oui, totalement. Mais j’essaie de ne pas tomber dans le pastiche, évidemment. Cela dit, c’est vrai que c’est un mec…

Qu’est-ce qui te plaît autant, musicalement ?

Je pense qu’en réalité, ça pourrait être quelqu’un d’autre – c’est surtout une question de timing. Tu tombes sur le bon morceau au bon moment de ta vie, et il y a des choses qui ne te quittent plus. Lui, ça fait presque dix ans que je l’ai découvert, et ça ne m’a jamais lâché. Dans tous les projets que j’ai faits – rock, folk, métal, peu importe – j’y ai toujours trouvé quelque chose à prendre. Ses albums sont parfois un peu foutraques, avec des morceaux très différents les uns des autres, au point que le propos global peut sembler flou. Mais dans certaines chansons, il y a une telle densité d’idées que tu te sens forcément nourri. J’aime aussi énormément ses textes. Et puis j’écoute beaucoup Elliott Smith, donc forcément, il y a une filiation quelque part.

Je trouve que ce que tu fais s’inscrit vraiment dans l’air du temps. Il y a un côté très américain dans ta musique : on sent l’influence d’Alex G, mais aussi des choses plus rock, un peu étranges, presque glitchées – je pense à They Are Gutting a Body of Water ou Full Body 2.

Oui, encore une fois je vais te décevoir : je les connais, mais pas tant que ça. J’essaie justement de ne pas trop penser à des groupes précis. Dans mes projets précédents, il y avait ce côté un peu revival, et je n’avais pas envie d’être écrasé par des influences déjà existantes même si dit comme ça, ça peut paraître prétentieux. Du coup, c’était parfois compliqué, parce que je n’avais pas de « référence idéale » en tête. J’essayais juste de créer quelque chose à partir des morceaux, de faire émerger un truc. Mais oui, ça tire probablement plus vers les États-Unis que vers la scène française.

Justement, pourquoi ce refus d’être catalogué dans un style ? Tu n’aimes pas le pastiche, ou tu penses avoir assez de recul pour chercher quelque chose de plus personnel ?

 Je pense surtout que les gens n’ont pas besoin de ça. Écouter A.Gris ne va pas bouleverser leur vie – mais ça le ferait encore moins si j’essayais de refaire quelque chose qui existe déjà. Donc tant qu’à capter l’attention de quelqu’un pendant dix minutes, autant proposer quelque chose d’un minimum singulier.

Il y a un artiste que j’aime beaucoup, Tommy Oeffling – je crois que je te l’avais envoyé. Un truc un peu slowcore, jungle pop. Et dans une interview, il disait ne pas aimer le pastiche ni les clichés, alors que ses morceaux reposent souvent sur une esthétique lo-fi assez identifiable.

Oui, je vois. Dans ce que j’ai entendu, il y a un côté assez marqué, mais mélangé à autre chose. Et je pense que son projet n’existerait pas sans Beach Fossils, par exemple. Du coup, ça reste un mélange, et c’est là que ça devient intéressant. Moi, j’accorde aussi énormément d’importance aux paroles. Ça contextualise la musique bien plus que les mélodies : la manière de poser les mots, ce que ça raconte, ça peut complètement transformer un morceau.

Tu passes plus de temps à écrire ou à composer ?

Aujourd’hui, c’est vraiment 50-50. Avant, j’étais beaucoup plus concentré sur la musique. Maintenant, je fais plusieurs versions des textes. Même si ça me frustre parfois : quand je fais écouter à des anglophones, on me dit que mon accent n’est pas parfait… mais au moins, je le fais pour moi. Et puis je me vois mal monter seul sur scène, complètement à nu, pour raconter des trucs qui ne tiennent pas la route.

Ça t’est déjà arrivé de réécouter d’anciens morceaux et de trouver les textes faibles ?


Bien sûr. Je pense qu’on passe tous par là. C’est comme revoir une photo de lycée : t’as pas honte, mais ça pique un peu.

Ça fait partie du parcours.

Oui. Avec le recul, tu vois différemment. Sur le moment, tu es convaincu, mais quelques années plus tard, tu te dis que tu aurais pu faire autrement. Huit ans après, ça va – tu arrives à prendre de la distance. Mais deux ou trois ans après, c’est le pire moment : t’as pas encore digéré. Le premier album d’Hoorsees, par exemple, je ne l’écoute jamais… mais quand je retombe dessus, je me dis que c’est quand même bien.

Et des projets encore plus anciens, comme Dr. Chan ?

Là, c’est tellement loin que je n’ai même plus le courage d’y retourner. J’étais beaucoup plus énervé à l’époque, et ça s’entend. Mais passé dix ans, ça redevient presque « regardable ».

Peut-être que dans deux ans, tu verras A.Gris de la même manière, comme un début.

Très probable. C’est peut-être déjà en train d’arriver. Putain, je réalise que la sortie du projet, c’était il y a un mois, c’était bizarre.

T’as pris combien de temps pour finaliser le projet ?

Un mois.

Un mois ?

Ouais, j’ai pris un mois pour faire cet EP. C’est tout. Je l’ai fait exprès comme ça.

Donc t’as même pas eu le temps de te dire en cours de route « je recommence tout, c’est déjà trop vieux »

Non, justement. Je me suis dit que j’avais mis tellement de temps à me décider que si je ne le faisais pas vite, je ne le ferais jamais.

Et concrètement, comment tu fais un EP en un mois ?

J’ai écris des morceaux, puis j’ai appelé Flo pour savoir si le studio était libre. Je lui ai dit qu’il fallait que j’enregistre un EP, et on l’a fait. En un mois, tout était plié : la compo et l’enregistrement. C’était en juin 2025. Après, il y a eu le mix, mais ça, c’est pas moi. Ça a pris un mois de plus. Je pense que c’est parce que j’ai un cerveau spécial. Donc je conseille à personne de faire pareil. C’est juste que je passe tellement vite à autre chose que je sais que si je laisse traîner les choses, je suis pas content. Après, je suis pas satisfait et je me vois pas passer 6 ans à faire la même compo parce que je la détesterais trop.

Ah putain, ça fait un an que je joue les premiers morceaux que j’ai écrits.

Tu commences à douter de tout. Tu commences à te dire, j’aurais dû faire ça.

C’est plutôt en mode « je sais pas ce que je vais en faire… » 

Ça dépend de ce que tu veux faire. Si tu le fais en toute urgence, il faut avoir conscience qu’il va y avoir plein de défauts, mais que c’est voulu.

Est-ce qu’aujourd’hui c’est plus cool d’être américain, ou d’avoir l’air américain ? Parce qu’on voit pas mal de groupes parisiens qui adoptent cette esthétique, comme Dewey, par exemple.

C’est pas exactement pareil. Même si j’adore Mathieu, lui est plus dans un délire college rock. Mais je crois qu’il y a quelques années, je n’aurais pas dit ça – aujourd’hui, je dirais que c’est « avoir l’air américain ». Tu gardes les avantages sans les inconvénients. Même quand on était aux États-Unis, évidemment ça ne représente pas tout le monde – mais dans les scènes de concerts, il y avait presque une forme de honte. Moi je regarde ça de loin, mais culturellement, le niveau m’a vraiment marqué : n’importe quel groupe que tu croises, même dans un bar, joue hyper bien, avec des compos incroyables. On s’est retrouvé à jouer en tête d’affiche face à des groupes qui, pour nous, étaient aussi bons, voire meilleurs. Et eux te disent : « nous, c’est notre culture ». Ils n’ont pas le même background, pas Mozart par exemple, pas toute la tradition classique d’un pays ancien qu’on t’apprend au conservatoire. Du coup, ils ont construit une musique qui leur appartient vraiment.

C’est quoi le plus gros choc, à part le niveau des musiciens ?

J’y suis allé dans plusieurs contextes – en tournée, et aussi plus en mode vacances. Mais en vrai, il n’y a pas de choc frontal. Ton téléphone est américain, tes apps aussi… t’as presque l’impression de voir la source de choses que tu utilises déjà tous les jours. Après, ça dépend énormément des villes. Je n’ai pas du tout ressenti la même chose entre New York et Los Angeles. Los Angeles m’a beaucoup plus déstabilisé au début – presque négativement : tout est pensé pour la voiture, tu ne peux pas vraiment marcher, même commander une bière devient une expérience bizarre. Puis tu t’y fais, et tu comprends que c’est juste un autre monde. À New York, t’as encore des repères européens. À Los Angeles, ça m’a pris du temps, mais une fois dedans, j’avais plus envie de partir. Mais il y a aussi la réalité sociale : des musiciens signés chez Sub Pop, beaucoup plus connus que moi, doivent quand même bosser sur leur ordi pendant les tournées pour s’en sortir. Là tu relativises – la France, c’est quand même très confortable. L’intermittence, pour eux, c’est même incompréhensible. Donc oui : c’est bien de le voir, c’est bien de le fantasmer… mais pas forcément de le vivre.

C’est marrant que tu portes cette casquette là tout de suite, parce que pour moi, la casquette Realtree, c’est presque un symbole de la musique américaine qu’on écoute aujourd’hui. Il y a un vrai lien entre musique et mode – comme le tee-shirt déchiré pour le punk. 

Je n’y avais jamais pensé comme ça, mais tu n’as pas tort. Oui, clairement, les groupes que j’aime portent ce genre de trucs. Donc forcément, ça déteint. Mais c’est aussi une forme d’appropriation. Et c’est marrant, parce que des amis à moi ne comprennent pas du tout : « pourquoi tu portes une casquette de chasseur ? T’es de droite, maintenant ? » Alors que pour moi, c’est devenu neutre. Juste une casquette que j’ai vu partout. Mais c’est vrai qu’il y a peut-être une lecture politique ou sociale derrière, et qu’il faut en être conscient. Moi, je l’ai surtout trouvée belle. Et ça faisait longtemps que je la voulais. Peut-être que je ne suis pas juste un suiveur, au final.

Tu as fait beaucoup de rock, de métal, du shoegaze… pourquoi revenir à la guitare acoustique, à la folk ?

C’était un challenge. J’aime pas trop le mot, mais c’est ça. Pendant dix ans, j’ai fait des démos guitare-voix sans jamais réussir à en sortir une seule qui me satisfasse. Là, j’essaie de faire un morceau qui tienne vraiment juste avec ça. Et c’est hyper dur, parce que tu ne peux rien cacher. Donc il faut que ce que tu racontes tienne vraiment. C’est du “less is more” au sens strict : réussir à faire beaucoup avec très peu. Et pour le coup, il n’y a pas de concept derrière — juste une contrainte de composition.

Et les glitchs, du coup ? C’est pour “casser” la folk ou rappeler ton passé plus électrique ?

Bonne question. Mais en ce moment, j’essaie justement de ne pas en mettre, sauf si c’est vraiment justifié. Je ne sais pas si c’est pour corrompre la folk. Je dirais plutôt que c’est pour créer un dialogue entre le monde acoustique et le monde numérique. 

Je trouve que c’est déjà une vraie force sur l’EP. Ça pourrait devenir une signature.

Oui, clairement. Parce que c’est des choses que j’aime profondément. J’adore Oklou — c’est une évidence, mais elle est vraiment brillante. Et du coup, faire comme si ça n’existait pas, monter sur scène avec une guitare acoustique en mode « retour aux sources », ça me paraît faux. Le monde a changé. Tu peux pas juste faire ton revival, ta chemise en jean, ton fantasme de cow-boy, et ignorer tout le reste. Ce qui m’intéresse, c’est justement comment tu intègres ça sans que ce soit gratuit. Comment tu fais dialoguer ces deux mondes pour que ça reste pertinent. Au fond, c’est ça : essayer de faire quelque chose de moderne, sans faire semblant.

Comment tu donnes naissance à ces glitchs ?

C’est toi qui me parlais d’un sampler tout à l’heure. C’est la même chose, sauf que j’utilise un sampler d’ordinateur. Et ça peut être des sons de YouTube, des sons d’un batteur, n’importe quoi. Quand tu regardes une vidéo YouTube, tu peux te dire « j’aime bien ce truc d’intro ». C’est pareil. Je te parlais de Rémi tout à l’heure : il a enregistré du violon, j’ai samplé son violon et maintenant je le mets partout.

Du coup, qu’est-ce que la modernité selon toi ? Est-ce que tu dirais que ce que tu fais est moderne ?

Non. Enfin, probablement pas pour beaucoup de gens. Non, je ne pense pas. Ce n’est pas parce qu’il y a trois sons d’ordinateur que c’est moderne.

Oui, ça aurait été moderne en 2000.

C’est ça. Non, j’ai réécouté Crystal Castles justement, que j’ai trouvé très moderne. Mais je crois que le mec est cata. Mais la musique était bien. Non, je ne pense pas que ce soit très moderne. Mais après, est-ce que c’est une valeur absolue ? C’est une vraie question.

Qu’est-ce qui manquerait pour que ce soit moderne ?

Franchement, c’est une question très difficile. Ce n’est pas du tout ça qui manque là. Mais est-ce que c’est vraiment ce que je veux faire ? Je ne sais pas. Parce que c’est déjà presque passéiste d’être attaché à des objets comme des instruments. Faire de la musique avec des instruments, faire des concerts… tout ça, c’est déjà un patrimoine. Donc non, ce n’est pas très moderne dans la démarche. Après, il y a des éléments de modernité, je ne l’ignore pas. Mais non, je ne pense pas que ce soit hyper moderne. Le mythe du mec qui chante avec sa guitare, ça fait 200 ans. Même plus. Même à l’époque des trouvères avec des luths, c’est la même chose. Donc non, je ne pense pas être très moderne malheureusement. Et je pense que ce n’est pas à moi d’être moderne.

C’est à qui d’être moderne ? Aux gens qui font des beats sur Suno ?

C’est aux gens qui ont inventé la modernité. C’est des gens qui ont été invisibilisés pendant des années je pense. C’est surtout à eux qu’il faut laisser la parole. Les filles, les queers, les racisées. La modernité va par là.

Du coup, une Oklou serait moderne.

Oklou ? Ouais. Moi je trouve énormément. Mais c’est parce que je suis fan.

Moi aussi je trouve qu’elle est moderne.

Et surtout ce que j’aime bien, c’est qu’elle plaît autant à mes potes qui ont fait une école de commerce (oui, j’en ai), qu’à mes potes plus diggers. Donc voilà. La modernité, au fond, c’est assez implacable : c’est un truc où il n’y a pas vraiment de débat, il se passe quelque chose. C’est pareil avec PNL à l’époque. Tu savais pas si c’était bien ou pas, t’avais un choc esthétique : « mais c’est quoi en fait ? » Et ça, c’est moderne. Parce que tu sais pas où le classer. Tu sais pas si tu dois aimer ou pas. Tu sais pas comment te placer. Ça te déplace. Et ça, c’est le vrai truc moderne : ça déplace tes codes. C’est un énorme but artistique.

D’une certaine manière, le moderne est aussi clivant. PNL, beaucoup de gens ont détesté parce qu’ils ne comprenaient pas.

Oui, ils ont pas compris, mais dix ans après ils disent que c’est culte. Et ils n’ont pas compris sur le moment, mais ça s’adresse à ceux qui ont compris. Ça déplace complètement le truc. Elliott Smith, par exemple, n’est pas du tout moderne. Pourtant c’est culte. Mais il y a un truc plus… post-moderne. Je préfère « post-moderne » à « moderne ».

Qu’est-ce que ça veut dire post-moderne ?

C’est un courant littéraire, David Foster Wallace et des choses comme ça dans les années 90, qui parlent du consumérisme américain avec des trucs très cyniques et très drôles. Et je pense que MJ Lenderman, que t’aimes bien je crois, a lu ce genre de choses, ça se sent dans ses paroles. Le post-modernisme, c’est un peu ça. Quelqu’un qui peut te faire un texte sur un centre commercial, par exemple. Mais bon, c’est déjà assez daté. Ça reste une forme de modernité.

Et du coup pour la live session, t’as tourné dans l’endroit le plus moderne de France : l’Eure-et-Loir. 

Alors ça, c’est une vaste histoire. Chercher un endroit pour faire une session live… je sais pas pourquoi, j’y avais pas pensé. Et j’ai failli mourir pour cette session. Pascal, qui nous a accueillis dans son jardin/élevage/atelier, nous a fait un ragoût de sanglier. Il y a des gens qui ne digèrent pas le sanglier… je passe les détails. J’ai cru que le sanglier était incarné dans mon estomac.

Un peu alien.

Absolument. Le jour même ça allait, j’ai tourné, nickel. Mais le lendemain j’ai cru qu’il renaissait dans mon corps. J’entendais ses sabots. Horrible. Je crois que c’était quelqu’un qui leur en avait donné. Mais je me suis demandé si j’avais pas mangé la balle. J’ai même regardé sur Internet : il y a une bactérie mortelle du sanglier si c’est mal cuit. J’ai eu peur. Mais je suis encore en vie. Pour en revenir à ta question… J’avais pas envie de faire une live session comme tout le monde dans une SMAC prêtée. J’avais envie de la faire dans la nature, mais pas en mode torrent cliché non plus. Je voulais qu’il y ait des gens derrière, une vraie présence. Ils ont accepté, on s’est posés devant les chevaux. C’était ce qui me semblait le plus juste.

Moi ça m’a fait penser à la live session de TAGABOW dans une casse…

Oui, je vois.

J’aime bien ce côté où le lieu porte la musique. Ça colle bien à ton truc, un peu brut.

Oui, c’est très beau. Mais pour les diggers, cette idée existe déjà : Weed l’avait fait en 2015 dans une casse avec exactement les mêmes plans. Tu connais Hotline TNT ? Weed, c’est leur ancien groupe, c’est excellent aussi d’ailleurs.

Pourquoi présenter ces deux chansons ?

Normalement il y en avait trois, mais j’en ai retiré une. Je ne sais pas trop pourquoi. Je voulais faire les deux sans clips, mais j’en ai pas gardé une. C’était surtout technique : j’étais dans le rush, je faisais tout moi-même, donc j’ai gardé celles où j’étais le plus à l’aise. Pas de grande signification.

Ok. Dans Meta Piano, tu chantes “tu tournes le dos à l’église que nous avons toujours aimé, ton poison secret”. C’est une église genre “t’as arrêté d’écouter de l’indie rock, t’es plus avec nous” ?

Je pense que ça représente une figure d’autorité morale, donc ça peut être plein de choses. C’est ça le plus important.

Et le poison secret, moi ça m’a fait penser à Marx, religion, opium du peuple…

Tant mieux. Moi je n’y pensais pas. Mais c’est ça : je fais des associations d’idées assez libres, un peu comme des cadavres exquis. Je me sens pas enfermé dans un sens unique des mots. Les choses restent ouvertes, ce sont des émotions plus que des définitions.

Et quand tu chantes “Am I on a mission now ? / I can’t find my mission”, on est dans une forme d’errance. En 2026, tout le monde erre un peu.

C’est 2026… dans le 13e, c’est pareil que 2025. Rien n’a vraiment changé. Et c’est difficile d’en parler, parce que je me mets dans une position un peu inconfortable. Je pourrais dire des conneries.

Il n’y a jamais de conneries quand tu expliques tes propres paroles.

Je ne sais pas s’il y a beaucoup d’explications. Quand j’écris, je suis très littéral. Je n’arrive pas à faire autrement. J’ai besoin de raconter une histoire, même de façon un peu drôle. Mais je n’arrive pas à être dans le “I wake up, I drink my coffee”. Ce n’est pas comme ça que je vis. Dans ma vie intérieure, il se passe autre chose. Et du coup, dans l’EP, il y a cette métaphore un peu militaire qui revient. Ce n’est pas volontaire, c’est plutôt quelque chose d’inculqué que de choisi.

Oui, parce que par exemple, quand j’ai vu Oblivion 2025, j’ai pensé au jeu Oblivion avec les portails Daedras et tout le toutim…

Elder Scrolls Oblivion ? Non je ne connais pas. 

Tu n’as jamais joué à Skyrim par exemple ?

Non.J’ai énormément d’admiration. Beaucoup plus que pour les musiciens, pour les gens qui jouent aux jeux vidéo. Je trouve que c’est une très bonne manière de vivre sa vie. Mais malheureusement… Je n’ai jamais été capable… 

Comment ça, de vivre sa vie ?

D’échapper à plein de choses. C’est une belle manière d’esthétiser son quotidien, de vivre dans un truc… Les vrais geeks hardcore, ils vivent dans quelque chose de totalement virtuel. Et pourquoi pas d’ailleurs ? C’est une très bonne solution, plutôt que de devenir aigri ou autre chose. Mais moi je n’y arrive pas du tout. En fait ça m’ennuie extrêmement, et je suis extrêmement nul.

C’est assez intéressant, parce que moi j’ai beaucoup joué aux jeux vidéo. J’ai surtout passé beaucoup d’heures sur World of Warcraft quand j’étais jeune, genre des centaines d’heures. Et je me dis que si j’avais passé deux soirées avec la moitié de ce temps à faire de la guitare, peut-être que je ne serais pas en train de prendre des cours à 28 ans. Je jouais vraiment pour m’échapper. Je me faisais chier. Même en première année de fac je me faisais chier aussi. Et en fait je jouais pour oublier ça. Tu passes d’un jeu où tu es un peu un PNJ dans la vie, à un autre jeu…

Tu utilises même le terme, parce que c’est exactement ce que me disait un gars que je connais. Il me disait pareil, PNJ dans la vie. C’est juste une manière de se mettre à distance, de réinventer ta vie.

Moi je détestais me battre dans la vraie vie. Mais sur World of Warcraft je faisais du Joueur contre Joueur, ou PVP. Et j’étais un peu le bully. J’avais un niveau plus élevé que les autres. Je jouais surtout pour me défouler contre des gens moins forts. Et j’adorais voir mon classement monter.

Et il y a beaucoup plus de chances que tu sois “reward” par World of Warcraft que par la musique. Parce que tu peux croire à ta revanche, et puis tu te retrouves sur Spotify avec 500 vues et tu te sens encore plus mal. Donc finalement t’as choisi le bon chemin.

Aujourd’hui je joue encore un peu aux jeux vidéo, mais beaucoup moins, parce que j’ai moins besoin de revanche. Peut-être que j’ai besoin d’être un peu plus “back to earth”, donc je fais de la musique. Et dans Meta Piano tu dis “large pills for my peers”, il y a un côté un peu… antidépresseurs pour tenir le matin.

J’aime bien le jeu de mots entre “pills” et “peers”, mais… Après c’est des trucs très personnels, donc c’est bizarre d’en parler, mais en même temps je les ai mis dans un morceau.

C’est intéressant, il y a beaucoup d’artistes qui mettent du personnel dans leurs morceaux parce que c’est leur moyen de l’exprimer.

Je me suis fixé une ligne : ne jamais mentir dans ce projet. Ça sonne intense, mais c’est juste que je n’essaie pas de jouer un rôle. Je ne veux pas être la next big thing.

Tu me disais que tu mentais dans tes groupes ?

Je faisais des compromis. C’est normal quand tu vis avec d’autres gens. Mais là ce n’était pas l’idée. Et c’est normal les compromis, sinon tu deviens un tyran.

Tu peux aussi être ton propre tyran. Ton cerveau droit veut du pitch shifter, ton cerveau gauche de l’harmonizer…

Oui, tu peux être ton propre tyran, je suis à l’aise avec ça.

Dans Gravity Rules tu dis “I wrote a novel about a book”, comme une mise en abyme.

J’essaie de trouver des images à la fois drôles et un peu malaisantes. Ça me met mal à l’aise, et c’est exactement ce que je veux transmettre. C’est quelque chose que je ne comprends pas complètement, mais qui m’évoque quelque chose. Je n’ai pas écrit une nouvelle sur un livre.

Aujourd’hui il y a aussi le fait de documenter sa création sur les réseaux, les vlogs…

Oui, je n’y avais pas pensé, mais ça peut marcher. Si une phrase est réussie, c’est qu’elle ouvre plusieurs lectures.

C’est quoi la phrase dont tu es le plus fier ?

Je ne sais pas. Mais j’aime bien ponctuer mes phrases avec “yeah”. Des fois le “yeah” dit plus que le reste. J’adore Porches par exemple. Ses nouveaux albums sont très bons, un peu post-Nirvana avec de l’électronique. Il est très fort sur les adlibs, les “yes”, les “ok”. Et les “yeah”. C’est difficile de bien les placer. Lui il le fait parfaitement.

“I don’t think I had a life more than despair”. Est-ce que tu vois la tristesse comme plus stable que la joie ?

Je ne sais même pas si j’ai vraiment écrit ça. En tout cas j’aime mélanger du flou esthétique et des phrases très directes. Il n’y a pas forcément de message caché.

Dernière question, qu’est-ce que c’est le futur pour A.Gris ? Un nouveau nom ?Comment est-ce que tu envisages, qu’est-ce que tu attends de ce projet ?

Qu’est-ce que j’attends ? Moi, j’aimerais bien faire des concerts, tant que je peux, et je peux encore, donc je m’en mets à en faire. J’ai pas mal de morceaux qui viennent aussi. C’est difficile de se placer, je ne sais rien, je ne pense pas qu’il va se placer… Je ne pense pas que demain, je serai…

Tu ne seras pas aux Victoires de la Musique, avec Sam Sauvage et avec Yoa ?

C’est sûr que non, parce qu’en toute façon, les dés sont pipés dès la base. Donc, juste continuer, et que ça puisse toucher quelques gens, c’est tout ça qui m’inspire, c’est vraiment tout ça qui compte pour moi. C’est bien d’avoir… C’est l’un des seuls avantages de vieillir, c’est de…

Tu as moins de rêves, quelque part ?

Il y a moins de rêves qui sont une vaste farce. Donc j’ai moins d’illusions sur les choses, mais en même temps j’ai l’impression de faire les choses pour les bonnes raisons.

Tu avais des illusions quand tu étais plus jeune et que tu avais tes premiers groupes ?

Bien sûr, forcément. Ce n’est pas moi qui les avais, c’est juste que tu entends des gens, c’est un entourage professionnel, ils te disent, il faut faire comme ça, il faut faire une reprise en français, tu vas passer ici, il faut être comme ça avec lui, parce que tu vas pouvoir passer à son festival, et tout ça, c’est des trucs qui te minent. Mais de toute façon, en vrai, c’est leur boulot, c’est comme ça, mais c’est juste qu’au final tu t’y perds un peu, et c’est dommage parce qu’en vrai tu t’oublies pourquoi tu fais la chose. Donc voilà, il y a très peu d’espoir, et c’est très bien comme ça.

Et la question que je pose à chaque interview : quelle est la question que tu as rêvée qu’on te pose ? 

Je n’ai pas fait tant d’interviews que ça. Une vingtaine.

C’est déjà bien, on va voir des groupes qui ont fait zéro interview de leur vie.

En tout cas j’ai une question, ça c’est sûr, mais je pense qu’on t’a déjà répondu ça, c’est genre rêver qu’on ne me la pose pas, et qu’on me pose à chaque fois : c’est « pourquoi ce nom ? » C’est toujours la question que je rêve qu’on ne me pose pas. Et la question que je rêve qu’on me pose…

J’ai commencé par cette question, donc je suis désolé.

Ne t’inquiète pas, c’est un classique. 

Un autre long format ?