Un album sort, vous le trouvez brillant, et pourtant, vous n’en parlez pas plus que ça dans le magazine où vous êtes pourtant journaliste musical. Sans même savoir pourquoi. Cette histoire, c’est celle que j’ai vécu avec "Something We All Got", troisième album de Cootie Catcher, quatuor basé à Toronto qui dépoussière la twee pop à coups d’indietronica – comme si les Pastels avaient eu accès aux recoins les plus mignons d’Internet. Rencontre aux allures de rattrapage avec le groupe, un mois après la sortie du disque sur Carpark Records.
Je vous ai découverts avec Shy At First en 2025 et j’avais trouvé ça vraiment cool. Mais je ne sais pas pourquoi, quand le premier single de Something We All Got est sorti, je me suis dit « ah, il est sympa ce morceau », mais ça ne m’est pas resté en tête tout de suite. C’est vraiment avec l’album que ça a pris. C’est un disque qui grandit beaucoup à l’écoute – je pense que c’est celui que j’ai le plus écouté ce dernier mois, donc c’est plutôt bon signe. Si je devais décrire votre musique à quelqu’un, je dirais que ça ressemble à The Pastels… mais s’ils avaient eu accès à TikTok et aux vidéos de chats. Vous seriez d’accord ?
Anita Fowl (basse / chant) : Oui, je pense.
Vous, comment vous décririez votre musique ?
Nolan Jakupovski (guitare / chant) : Je dirais que notre terme de référence en ce moment, c’est plutôt « indietronica », mais aussi indie pop. Parfois on dit indie rock, mais pas vraiment.
J’ai lu des articles où on parle de « computer twee » ou de « laptop twee » pour vous.
Sophia Chavez (synthés / chant) : Oui, certains disent ça, mais même si « laptop twee » correspond bien aux mots, ce n’est pas vraiment ça. Je pense que « indietronica » reste la meilleure description.
Qu’est-ce qui ne va pas avec le terme « twee » ? Dans les années 90, c’était presque une insulte. Si quelqu’un disait qu’un disque était twee, il se faisait descendre. C’est toujours quelque chose que vous évitez ?
Nolan : J’ai entendu ça aussi, que c’était péjoratif à l’époque. Mais nous, on ne le voit pas comme ça. Aujourd’hui, c’est plutôt positif. Je pense que c’est davantage la partie « laptop » qui ne correspond pas totalement, même si on en utilise un.
Qu’est-ce qui ne colle pas avec « laptop » alors ?
Sophia : Ce n’est pas vraiment l’ordinateur en lui-même. C’est plutôt que « laptop twee » évoque souvent des projets solo, pas des groupes. Le laptop est important pour nous, c’est un instrument à part entière, mais ce n’est pas le centre. Ça reste un groupe de rock au final. Et puis « laptop twee » fait très musique programmée, Gen Z / Gen Alpha.
En tout cas, chez vous, le côté twee m’a reconnecté à la tweepop. Entre 2018 et 2023, j’écoutais énormément The Pastels, Sarah Records, K Records… Mais je m’en suis un peu lassé. Aujourd’hui, notamment à Paris, il y a une scène twee, mais souvent ce sont des groupes qui essaient de recréer quelque chose – un peu comme le shoegaze. Sauf qu’ils ne sont pas Amelia Fletcher ou Rachel Goswell. Comment vous faites pour garder ça frais ? Est-ce que vous aviez peur de tomber dans une simple revival ?
Anita : Oui, on essaie clairement d’éviter de simplement ressusciter des choses, comme tu dis. Je pense que le laptop aide à garder une certaine fraîcheur. Et surtout, le live. On nous dit souvent qu’on n’a jamais vu quelque chose comme ça sur scène. C’est facile de produire des sons incroyables seul chez soi avec Ableton ou GarageBand, mais ces gens ne peuvent pas toujours les reproduire en live. Nous, on essaie justement de jouer en live ce qu’on enregistre.
Vous utilisez quoi comme matériel sur scène ? Un sampler Akai ? Beaucoup de machines ?
Sophia : Moi j’utilise juste mon DDJ, deux pistes, et du matériel classique comme des synthés.
J’aime beaucoup certains sons dans votre musique, les petits éléments digitaux qui la rendent fraîche. Je ne sais même pas comment les appeler – en français on dirait des « bidules ». Ça me fait penser aux sons d’internet du début des années 2000. Vous diriez que votre musique est nostalgique ?
Anita : Pas vraiment, j’essaie justement d’éviter ça. Je n’utilise pas de vieilles boîtes à rythmes ou de sons rétro. J’essaie de moderniser, même dans les instrumentaux. C’est plus influencé par Four Tet que par des trucs anciens. Beaucoup de groupes cherchent un son lo-fi garage avec des boîtes à rythmes, alors que nous, on va vers des influences plus électroniques.
Tu mentionnais Four Tet, quelles sont vos autres influences électroniques ?
Nolan : On essaie de créer un son qui fonctionne bien en live avec une vraie batterie. Des artistes comme Caribou ou Mouse on Mars font ça très bien. C’est un son assez « bubbly », très organique, qui s’intègre bien avec la batterie sans prendre toute la place dans le mix. Si tu écoutes Mouse on Mars, c’est un peu ce que Joseph entend dans sa tête quand il joue.
Ok. Et vous avez aussi mentionné dans une interview que vous aviez une sorte de rapport à la nostalgie. D’où ça vient ? Et est-ce que vous diriez que la nostalgie est aujourd’hui le plus grand ennemi de la musique en 2026 ?
Nolan : Oui, je dirais que oui. Je pense que c’est une manière assez facile et un peu cheap de toucher les gens émotionnellement. Je ne suis pas vraiment fan de faire les choses de manière facile. On a un peu une liste de choses à éviter, qui pourraient être plus commerciales ou aider, mais qui ne nous semblent pas authentiques.
Anita : Oui, et comme tu le disais, je pense que le but, c’est plutôt de faire quelque chose qui sonne intemporel. Parce que dès que tu prends la voie nostalgique, ça finit toujours par sonner comme une époque précise.
Nolan : Oui, je n’ai pas envie qu’on nous colle une étiquette du genre : “ah, ça, c’est un truc ancien”.
Oui, d’une certaine manière, j’ai l’impression qu’aujourd’hui, en 2026, avec tous les outils qu’on a – le matos, les plugins, etc. – on peut créer des choses vraiment innovantes. Mais en même temps, ça devient presque étrange d’essayer d’innover, parce qu’on a l’impression que tout a déjà été fait.
Nolan : Oui, je vois. Mais nous, on essaie juste d’être nous-mêmes. On ne va jamais courir après un son à la mode. On ne va pas faire de l’hyperpop ou copier directement quoi que ce soit. On essaie juste d’être authentiques et de s’amuser.
C’est quoi, pour vous, un disque vraiment intemporel ? Un album qui, même sorti dans les années 2000, donnerait encore l’impression de venir du futur, par exemple ?
Nolan : Je pense à des artistes comme Arthur Russell. Même après sa mort, il y a encore des disques qui sortent, et ils sonnent toujours très modernes, alors qu’ils sont anciens. C’est une forme d’intemporalité inversée : c’est vieux, mais ça sonne neuf. Il faisait ça incroyablement bien. Même ses morceaux plus folk ou country paraissent modernes.
Oui, je vois. Moi, quand je pense à un disque intemporel, je pense à Sweet Trip, par exemple Velocity : Design : Comfort. C’est un album dont on ne peut pas vraiment situer l’époque, alors qu’il date de 2003.
Nolan : Oui, ça tient toujours super bien.
Et est-ce que vous diriez que, sans forcément tomber dans la nostalgie, Internet et la culture web jouent un rôle important dans votre musique ? Que ce soit dans le son, les influences ou la découverte d’artistes ?
Anita : Oui, bien sûr. Je pense que ça influence tout le monde aujourd’hui, donc nous aussi.
Et vous disiez aussi dans une interview que votre première expérience en studio pro était un peu intimidante, que vous étiez timides au début – d’ailleurs, dans l’interview, vous dites “we were shy at first”, Shy At First étant votre premier album. Du coup, qu’est-ce qui vous a le plus impressionnés en entrant en studio ?
Nolan : Probablement l’enregistrement des voix. C’est toujours le plus intimidant, peu importe l’endroit. Chez toi, tu peux prendre ton temps, tu n’as pas de limite. Mais en studio, tu sais que tu payes chaque minute. Et je ne pense pas qu’on se considère comme des chanteurs incroyables. On sait chanter, mais la contrainte de temps met une pression énorme.
Pourquoi vous dites que vous n’êtes pas de grands chanteurs ? Parce que moi, je trouve que…
Sophia : Je ne suis pas d’accord avec ça. Parle pour toi ! Moi, je pense être une bonne chanteuse. Mais c’est vrai que le studio, c’est différent : c’est chronométré, tu es avec tout le groupe… Si j’avais eu plus de prises, j’aurais sûrement chanté certaines choses autrement. Mais en même temps, cette contrainte donne un rendu plus brut aux voix, et j’aime bien ça.
Oui, je comprends totalement. Ça fait trois mois que je me dis que je devrais enregistrer des morceaux, et ça fait trois mois que je n’ai même pas allumé mon enregistreur… Donc peut-être que je devrais aller en studio avec un chrono qui me dit “il te reste 10 minutes”.
Nolan : Oui, vu comme ça, ça peut aider. (rires)
Et si vous retourniez en studio aujourd’hui, qu’est-ce que vous feriez différemment après cette première expérience ? Peut-être travailler davantage les voix, ou autre chose ?
Nolan : Je pense que si on avait beaucoup plus d’argent, on passerait simplement plus de temps sur les voix. Parce que, par exemple, les guitares, la basse et pas mal d’autres éléments n’ont pas été enregistrés en studio – on les a enregistrés nous-même, avec Anita. Donc idéalement, je ferais tout en studio. Oui, je pense que j’enregistrerais aussi les guitares et la basse là-bas.
Et vous avez travaillé avec Nate Amos, si je ne me trompe pas ?
Nolan : Oui, il a fait le mix. On a surtout échangé par mail. Oui, il a fait un super boulot.
C’est un peu l’homme à connaître en 2026 dans la musique. Vous allez faire une reprise d’un morceau de This Is Lorelei, comme tout le monde ?
Anita : Non, on ne fait pas vraiment de reprises. C’est assez compliqué pour nous d’en faire.
Quel est votre processus de composition ?
Nolan : En général, j’envoie une démo, avec ou sans voix. C’est souvent juste une guitare, ou un beat, ou les deux. Et je demande : “Qui veut chanter là-dessus ?” Quelqu’un s’en charge, puis on se retrouve pour travailler le morceau ensemble à partir de là. Parfois on change beaucoup de choses, parfois presque rien. Ça commence souvent de mon côté, puis ça devient un travail collectif, en studio ou plutôt en répétition.
Ok. Et qu’est-ce qui se passe quand personne ne veut chanter un morceau ? Parce que j’ai lu que vous aviez failli enlever Puzzle Pop du tracklisting final.
Anita : Oui, on a failli la retirer. Mais pas parce que personne ne voulait chanter. En général, on aime tous chanter à un moment ou à un autre. Je crois que sur ce morceau, c’était autre chose… Peut-être un problème de beat ou d’arrangement, je ne me souviens plus très bien.
Nolan : Oui, je ne me rappelle plus exactement, mais je crois que l’arrangement était compliqué. Et j’avais l’impression que c’était peut-être un peu trop maximaliste.
Ok. Vous n’aimez pas l’idée d’être trop maximalistes ?
Nolan : Je n’aime pas non plus être trop minimaliste. C’est pour ça.
Oui, vous cherchez un équilibre parfait.
Anita : Exactement. Là, on se disait que c’était peut-être un peu trop, mais au final c’était bien. Et c’est notre morceau le plus écouté aujourd’hui, donc on a probablement pris la bonne décision.
Oui. Pour vous, ce serait quoi “trop” ? Ajouter des cordes, des cuivres, ce genre de choses ?
Anita : Non, ça, ce serait cool. Je ne pense pas que ce serait “trop”.
Oui, je vois. Moi, par exemple, ma référence dans ce genre d’évolution, c’est Crack Cloud : leur premier album est très dépouillé, puis ils ont ajouté de plus en plus de cordes, d’arrangements, jusqu’à revenir à quelque chose de plus simple récemment. J’ai l’impression que le climax d’un groupe pop, c’est d’avoir un orchestre derrière soi.
Nolan : On en rigolait justement : si on faisait ça, ce serait juste un sample. Ce serait très simple à faire. Et ça pourrait marcher… si ça colle au morceau.
Ou vous pourriez mettre un orchestre de dix personnes dans votre salon, avec un seul micro au milieu…
Nolan : Oui, mais c’est ça qui est bien avec nous : avec l’ordinateur, on peut faire ce qu’on veut. Si on veut un orchestre, on peut l’avoir sans rien ajouter de compliqué.
Et justement, pour l’écriture des chansons, notamment des paroles, comment ça se passe ? Vous écrivez les textes en amont puis vous les adaptez selon qui chante, ou bien ça part d’une idée plus spontanée ?
Anita : Moi, j’écris les paroles après. Je pense que c’est pareil pour nous tous.
Et c’est quoi votre… Parce que j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de vie quotidienne dans vos paroles. Je ne sais pas trop comment le formuler, mais c’est ce qui les rend très touchantes et très cool, je trouve.
Nolan : Je pense que “vie quotidienne”, c’est une bonne façon de le dire. C’est vraiment beaucoup de ça.
Vous avez des carnets où vous notez tout ce qui vous arrive, en mode “ça, ça pourrait faire une chanson” ? C’est comme ça que ça fonctionne ?
Anita : Peut-être pour les autres, mais chez moi, tout se passe dans l’appli Notes.
Nolan : Oui, parfois on note des petites phrases par-ci par-là, mais la plupart du temps, ça vient après avoir entendu le morceau. Et ensuite, ça peut nous rappeler quelque chose qu’on a vécu ou remarqué.
J’ai aussi l’impression qu’il y a une vraie ouverture dans vos textes, et une tension entre sincérité et ironie. J’ai des questions sur des paroles précises pour la fin de l’interview, mais est-ce que vous cherchez volontairement cet équilibre entre sincérité et ironie ?
Anita : Moi, j’aime surtout relever des choses que je trouve vraiment drôles.
Nolan : Je dirais que c’est plus de l’honnêteté que de l’ironie.
Parce que, par exemple, dans Gingham Dress, il y a cette phrase, “Pseudo wife, I tried my best”. J’ai l’impression que ça parle un peu du “cancer” de 2026, à savoir les situationships.
Sophia : Je n’aime pas trop ce terme. Si c’était moins profond que ce que j’ai vécu avec cette personne, d’accord. Mais peut-être que je me raconte ça pour valider mon expérience. Mais oui, ok, disons que les situationships sont le cancer de 2026. Je pense surtout que beaucoup de gens n’osent pas vraiment s’engager. Et oui, pas mal de gens se reconnaissent dans cette chanson, mais il y a tout un spectre d’expériences derrière ces “situationships”.
Oui. Et ce que tu dis sur le fait que les gens ne veulent pas s’engager, j’en parle souvent avec mes meilleurs amis. On a l’impression qu’avec le contexte actuel – les tensions mondiales, le coût de la vie – les gens sont encore plus individualistes. Du coup, tu n’as pas envie de choisir la « mauvaise » personne pour affronter la fin du monde, en quelque sorte. Tu veux quelque chose de simple. Et c’est triste, parce qu’on aurait plutôt besoin de plus d’amour, pas de gens qui font semblant d’aimer.
Sophia : Oui. Quand je repense à mes paroles sur Something We All Got, il y a une certaine naïveté, même si aujourd’hui, avec du recul, c’est autre chose. Je ne sais pas sur quoi j’écrirai dans le futur, mais clairement, je n’ai plus envie d’être avec cette personne. Les situationships, ou l’amour en général, c’est très intéressant à écrire quand on est dedans.
Et il y a aussi cette phrase dans Loiter For The Love Of It, “I can tell your fun is counterfeit”. C’était quoi l’inspiration derrière cette ligne ?
Sophia : Je pense que c’est juste une manière de se moquer des gens qui… je ne sais pas comment dire… des “clout chasers”. Des gens qui sortent avec l’idée de grimper une échelle sociale, en gros.
Dans Quarter Tone Rock, vous chantez “you could be an essential part of a team”. Ça m’a fait penser à une de mes chansons préférées des Pastels, Exploration Team, que je trouve magnifique sur l’amitié. Et selon vous, qu’est-ce qu’il faut pour être une « part essentielle de votre équipe » ?
Nolan : Je pense que souvent, j’écris un peu pour moi-même. La suite de la phrase, c’est “you could be an essential part of the team if you turn up out of the blue”. Je crois que j’ai envie d’être quelqu’un qui participe, qui fait partie d’un groupe, d’un projet. Mais j’ai parfois du mal à m’y intégrer. Donc c’est un peu comme si je me parlais à moi-même, en mode : “tu peux le faire”.
Dans Rhymes With Best, vous chantez aussi “we’re both in the same boat, takes two to keep me afloat”. Pour moi, c’est une très belle manière de parler d’interdépendance.
Nolan : Oui, clairement. Là, c’est vraiment de la codépendance, sans hésiter.
D’une certaine manière, j’ai l’impression que les relations occupent une place énorme dans ce que vous appelez la « vie normale », dans votre écriture. Et il y a aussi cette phrase, “you’re still figuring me out”, que je trouve vraiment intéressante : est-ce que vous pensez qu’il est vraiment possible de connaître quelqu’un entièrement, même les personnes les plus proches de nous ?
Anita : Euh… je sais pas, c’est drôle d’en parler ici. Disons que Nolan et moi, on est dans une situation un peu particulière parce qu’on est ensemble depuis très longtemps. Et c’est vrai que c’est parfois étrange d’écrire sur une relation aussi longue. Mais en gros, tu continues toujours à découvrir des choses sur quelqu’un, ça ne s’arrête jamais. Et ça, c’est plutôt beau, en fait. Après, on n’écrit pas tant que ça l’un sur l’autre, mais comme ça fait partie de notre quotidien, ça finit forcément par ressortir.
Mais il y a aussi un morceau, Straight Drop, qui parle de vouloir plus tout en acceptant moins. Est-ce que vous pensez que c’est quelque chose de très générationnel ?
Sophia : Vouloir plus ? Oui, je pense. C’est facile aujourd’hui, surtout avec internet, de voir en permanence tout ce qui existe, tout ce que tu pourrais faire ou vivre. Du coup, tu as toujours l’impression de passer à côté de quelque chose. Mais dans mon cas, en écrivant ça… je crois que c’était plutôt une forme d’acceptation. Quand tu es ado et un peu awkward, tu te dis que tu es juste en train de te chercher. Mais une fois que tu arrives vers 25 ans, tu réalises que non, en fait, c’est juste comme ça que tu es. Donc c’était un peu moi qui me parlais à moi-même : accepter les choses telles qu’elles sont.
Je vois complètement. Moi aussi j’étais très awkward au collège et au lycée. Et en arrivant à Paris, je suis un peu « devenu cool » en découvrant la musique, le cinéma… J’ai revu récemment un ancien pote de lycée qui maintenant vend des assurances, porte des doudounes sans manche, écoute Hans Zimmer et trouve Christopher Nolan super bon cinéaste, et je me suis dit que ceux qui n’ont pas traversé cette phase gênante au lycée finissent parfois par devenir… un peu ennuyeux. J’ai l’impression que c’est justement cette bizarrerie qui pousse à faire des choses intéressantes. Comment vous avez appris à l’accepter, justement ? Vous avez l’impression d’y être arrivés ?
Anita : Franchement, la plupart du temps ça reste difficile. Mais bon… c’est comme ça.
Nolan : Oui, c’est clairement un combat permanent. Ce serait plus simple autrement.
Anita : Mais bon, il y a aussi des bons côtés à être comme on est, j’imagine.
Something We All Got donne l’acronyme SWAG. Vous avez connu une vraie période SWAG dans les années 2010 ?
Sophia : Oh oui, tous.
Ça ressemblait à quoi ?
Joseph Shemoun (batterie) : La période “indie sleaze swag” ! On avait même des snapbacks “Dunweb” au début. C’était notre première tentative de merch. On était déjà un peu dans ça, en fait. Une sorte de soft launch.
J’ai l’impression qu’en 2016, le swag était pris très au sérieux, alors qu’en 2026 c’est devenu complètement ironique. Est-ce que regarder le passé avec à la fois de la nostalgie et de l’ironie, ce n’est pas une manière de gérer un présent un peu absurde ?
Nolan : Je pense que ce qui marche avec nous, c’est que l’album s’appelle SWAG, mais qu’on ne fait absolument pas de musique “swag” au sens 2010. Si on faisait de l’électro à la David Guetta, ce serait cringe. Là, comme ça n’a rien à voir, ça crée un décalage intéressant. Ça s’inscrit quand même dans une forme de revival 2026, mais sans être littéral. Et peut-être aussi que cette époque correspond à nos années les plus awkward. Du coup, cet album, c’est une manière de revenir en arrière en se disant : « et si on avait été cool à ce moment-là ? »
Qu’est-ce qui vous manque le plus de cette époque ?
Nolan : Rien du tout.
Joseph : Moi, c’est surtout l’internet de l’époque qui me manque.
Oui… et tous ces YouTubeurs des années 2010 qui ont fini cancel…
Nolan : Oui… moi j’adorais Equals Three, et aujourd’hui ça me paraît insupportable.
Joseph : Moi c’était Rooster Teeth… et tout s’est écroulé depuis.
C’est pour ça qu’il ne faut jamais avoir d’idoles…
Anita : Je ne regrette pas vraiment les années 2010, mais internet était différent. Peut-être plus “innocent”. Aujourd’hui, tout le monde est accro aux réseaux, à son téléphone… À l’époque, YouTube était juste fun. Je passais mes journées dessus après l’école.
Nolan : Et il n’y avait pas de copyright ! Tu pouvais mettre n’importe quelle musique. Moi je découvrais des morceaux via des vidéos Club Penguin…
Moi, toute ma culture musicale vient des vidéos de skate. C’était une forme de validation : ton skateur préféré validait ton groupe préféré. Aujourd’hui, avec TikTok, tout passe par l’algorithme… Vous aimeriez avoir un morceau qui explose là-dessus ?
Anita : Je n’utilise pas TikTok. Si je commence, je ne m’arrêterai pas.
Nolan : Moi non plus.
Vous ratez quand même des trucs comme « et si vous rameniez la Monster Energy White dans l’Empire Romain » raconté par une IA…
Joseph : Oui, mais c’est déjà assez abrutissant sur Instagram.
Vous aimeriez qu’un de vos morceaux devienne viral, au point que les gens ne filment que 20 secondes en concert ?
Anita : C’est assez drôle comme idée. Le meilleur exemple, c’est quand un interlude devient le morceau le plus streamé d’un groupe, comme pour Blonde Redhead.
C’était aussi le cas de Steve Lacey : les gens venaient à ses concerts juste pour une ou deux chansons, puis partaient. Après la chanson, ils se disaient « on s’en fout de sa musique », ils voulaient juste le morceau qui tournait sur TikTok.
Joseph : C’est très Gen Z, ce côté attention hyper courte. Ils ne peuvent même pas rester pour tout un concert, ils écoutent leur morceau et ils s’en vont.
Franchement, pour les concerts, il faudrait deux écrans : un avec une vidéo de Family Guy et l’autre avec une vidéo de Subway Surfers, et vous jouez au milieu. Mais pour conclure cette interview : c’est quoi, le swag en 2026 ?
Sophia : Être soi-même ?
Anita : Oui. Je suis d’accord.
Comment vous faites pour rester fidèles à vous-mêmes en 2026 ?
Anita : Comment ? Aucune idée.
J’ai l’impression qu’il y a une infinité de niches aujourd’hui, et en même temps plein de gens veulent rentrer dedans, même si ça ne leur correspond pas vraiment.
Anita : Je pense : aucune niche. Rien. Efface tout ça. « Truc core », « machin core »… débarrasse-toi de ça. Vide-toi la tête. Va juste dehors.
Nolan : Je suis d’accord. Il faut être moins en ligne.
Joseph : Oui. Genre : quels sont tes instincts quand tout le reste disparaît ? Juste… fonce.
Donc pas de “Cootie Catcher core” ?
Anita : Sûrement pas, non (rires).
Et pour la dernière question, que je pose toujours : quelle est la question que vous rêveriez qu’on vous pose ?
Anita : « Wow, il est trop mignon ce petit chaton / ce petit chiot derrière toi. Il s’appelle comment ? » Ça, c’est ma question rêvée. Parce que je rêve d’avoir un animal.
Et vous répondriez quoi si on vous posait la question ?
Anita : Ça dépend de l’animal. Je dirais « Ça c’est Muffin », « ça c’est Buttercup ».
Vous avez des plans de tournée en 2026 ?
Nolan : Oui, on va beaucoup tourner. Cet été et à l’automne. Je crois que ce sera annoncé en avril. Je ne sais pas si j’ai le droit d’en parler.
Vous allez jouer à Paris ?
Nolan : C’est encore en discussion.