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Cinq longues années après "Valentine", une éternité dans le monde de la pop moderne, Lindsey Jordan fait son grand retour sous le nom de Snail Mail avec "Ricochet", qui sort ce 27 mars 2026. Un troisième album spleenesque et aérien, parfait pour observer le temps filer entre nos doigts. Rencontre en visio entre Paris et la Caroline du Nord.

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Salut Lindsey ! Où est-ce que tu es, en ce moment ? 

Lindsey Jordan / Snail Mail (chant/guitare) : Je suis en Caroline du Nord ces temps-ci.

Ah, cool. Si on parle d’indie rock, la Caroline du Nord, c’est un peu un endroit où il se passe de bonnes choses en ce moment. Wednesday, MJ Lenderman… J’ai vu Wednesday vendredi dernier à Paris, c’était incroyable.

Super. Attends, ils jouaient avec Bleary Eyed ?

Oui, j’ai acheté leur disque d’ailleurs.

J’ai grandi avec les Bleary Eyed, parce qu’ils viennent du Maryland. Vraiment des gens géniaux.

En tout cas, leur musique l’est ! Pour revenir à toi, ça fait cinq ans qu’on n’a pas entendu de nouvelle musique de Snail Mail. Il y a eu un EP démo en 2023, mais des vrais morceaux, ça fait cinq ans. La musique bouge tellement vite aujourd’hui… quelle est selon toi la chose la plus étrange ou nouvelle que tu as remarquée entre 2021 et 2026 ?

Tout me semble complètement différent maintenant. J’ai pris beaucoup de temps entre Lush et Valentine pour revenir dans l’industrie. C’était déjà différent à cause du COVID, mais là, ça a vraiment changé. Maintenant, tout passe par la vidéo, ce qui est plus stressant et compliqué. Hmmm… Par exemple, je fais maintenant du contenu sur TikTok… mais je n’ai aucune idée de ce que je fais vraiment. Je me contente de dire  « ok, tu peux poster ça ». Je n’ai pas de compétences d’influenceur. C’est cool que Snail Mail soit déjà établie avec une base de fans, parce que pour les groupes tout neufs, il faut vraiment une présence en ligne sérieuse pour réussir. Sinon, je ne sais pas si on aurait eu une chance. L’algorithme est un peu notre Dieu maintenant, il décide qui peut réussir…

Tu ne prêtes pas serment sur la Bible, mais sur l’algorithme maintenant.

Exactement. C’est ridicule. C’est une époque bête pour la musique. Historiquement, on regardera ça et on ne sera pas contents.

On est dans une génération où on a 50 % de chances de réussir sur les réseaux sociaux, 50 % d’échouer. Moi, j’ai échoué.

Moi aussi. Je ne sais pas comment « jouer aux populaires » sur Internet.

Complètement d’accord. J’étais harcelé au lycée. Je crois que maintenant je suis cool parce que ceux qui étaient populaires au lycée galèrent plus tard.

Oui. J’espère juste qu’il y aura un autre grand changement bientôt.

Il faudrait que les gens refassent des fanzines, je pense que ta musique s’y prêterait bien.

Espérons. Entre Valentine et Lush, notre public a complètement changé. Beaucoup de mêmes visages, mais plus jeunes, ce qui est fou. Et de nouvelles personnes. Au début, ça semblait disparaître un peu… puis ça a ramené de nouveaux fans et fait partir les anciens. C’est un peu effrayant, je ne sais pas si on touche un public complètement nouveau ou pas. Mon but, ce serait de gagner de nouveaux fans tout en vieillissant avec eux. Beaucoup de fans de Snail Mail ont toujours été du même âge que moi.

Peut-être que Ricochet va réunir les fans de Blush et de Valentine et créer une communauté commune.

Oui, peut-être. Je pense que ce disque va « régler » certaines choses ou attirer un nouveau public.

Et j’aime beaucoup le titre Ricochet. Un ricochet, c’est incertain, imprévisible…

Oui, je pensais à quelque chose d’énergétique, karmique. Tout ce que tu fais revient finalement vers toi. Comment tu traites les gens, comment tu crées ton art… ça revient toujours. Même si je ne crois pas en Dieu, il est important d’être une bonne personne.

Peut-être pour ça que j’aime My Maker. Une chanson athée sur la création, en quelque sorte.

Oui, on pourrait presque dire agnostique. Je n’ai pas de croyances très fortes. J’ai été élevé de façon très contre-intuitive, avec l’école du dimanche et tout ça. Ça a créé un peu d’OCD religieux chez moi enfant, surtout avec la confession. Oui, ça m’a marqué. Ensuite, le film Synecdoche, New York m’a chamboulé et a accentué cette obsession pour la mort. Je pensais constamment à la mort, à la disparition, même sur scène. J’ai voulu créer quelque chose avec ça. Mais ça ne vient pas d’un point de vue supérieur aux autres, juste… c’est un grand monde et j’ai beaucoup de questions.

Ricochet reflète vraiment l’anxiété générationnelle. Si certains de tes amis ont gardé la foi, est-ce que ça les protège de la peur de la mort ?

Je n’ai pas d’amis proches qui ont maintenu leur foi. Mais des membres de ma famille, oui. Quand les gens vieillissent ou tombent malades, ils se tournent vers la spiritualité, pas juste pour le confort. Il y a quelque chose de vrai là-dedans. Croire en quelque chose, c’est important.

Et écrire sur ces sujets dans Ricochet, est-ce que ça t’a aidé à comprendre ce qui te fait peur ?

En fait, c’est le moins cathartique de mes disques. J’ai pris tellement de temps à trouver ma perspective, être précis et intentionnel, surtout sur un sujet comme la religion. Je devais décider : suis-je nihiliste, athée, ou juste effrayé ? Tout ça rend l’expérience différente, moins comme un exutoire, plus comme un vrai projet de réflexion.

Ca t’a donc apporté encore plus de questions et d’anxiété sur le futur.

Totalement. Je la ressens maintenant.

Quelles sont tes plus grandes angoisses pour le reste de ta vie ?

Je ne sais pas. J’ai l’impression de vivre à fond, vite et sans vraiment me poser depuis longtemps. Les tournées, c’est dur pour le corps. Je dors très peu et je stresse énormément à propos du travail. Je commence à devenir un peu hypocondriaque. J’ai peur de tomber malade à cause du stress, de mourir de façon douloureuse… Et j’ai très, très peur du jour où mon chien va mourir. J’y pense souvent. Elle n’a que deux ans. Je pense aussi à la perte de mes parents, de tous mes amis. Parfois, ça me fait peur quand je prends du recul et que je me dis – c’est très négatif à dire à voix haute – que la vie, c’est peut-être juste une succession d’événements de plus en plus difficiles à encaisser. Et ça m’inquiète, de vivre tout ça, de le traverser. Je suis très sensible. J’ai déjà du mal à supporter ce que j’ai vécu jusqu’ici, tu vois ?

Oui. Je comprends. J’ai l’impression qu’en grandissant, on apprend ce que c’est que le deuil. Moi, par exemple, je n’ai jamais vraiment vécu une grande perte, quelqu’un de proche qui meurt. Mais je vois mes grands-parents, ils ont plus de 80 ans, et je me dis que ça va arriver bientôt… et c’est étrange comme sensation. Est-ce que tu dirais que l’une de tes angoisses, c’était aussi que si tu ne sortais pas de musique maintenant, tu pourrais ne plus jamais y arriver ?

Hmm… J’ai moins peur qu’avant de ne plus en être capable. Déjà parce que le nombre de disques que j’ai faits dépasse largement ce que je pensais possible, même en termes d’accords que j’aime utiliser. Depuis que je suis enfant, je me demande combien de bonnes chansons une personne peut réellement écrire. Et à chaque fois que je termine un disque, je me dis que ce sera le dernier… jusqu’à celui-ci. Mais le contenu de cet album est tellement lié à un moment précis que même si j’avais continué à l’écrire l’année prochaine, il aurait été complètement différent. Chaque album correspond à une période très distincte de ma vie. Je ne pourrais jamais revenir en arrière et recréer l’un d’eux.

Et au niveau du son, comment as-tu voulu évoluer pour explorer ces thèmes dans Ricochet ? Tu as essayé d’intégrer des choses nouvelles ?

Oui. À la base, j’ai appris la guitare classique, donc je suis bien meilleure en fingerpicking qu’au médiator. J’essaie de rattraper ça, parce que le son en live est plus difficile avec les doigts. Mais sur cet album, presque tous les leads sont joués en fingerpicking. Je me suis dit : autant jouer avec mes forces. J’aimerais reprendre des cours, avec un guitariste de métal par exemple, pour progresser. En attendant, j’apprends régulièrement des morceaux trop difficiles pour moi. Par exemple, j’ai appris Angel in the Snow d’Elliott Smith, et le solo de Nutshell d’Alice in Chains. Ça m’a permis d’intégrer des petites techniques que je n’aurais pas eues autrement. C’est comme lire un livre et améliorer son écriture, ou apprendre une chanson et améliorer son jeu. Comme les gens me suivent depuis que je suis ado, c’est important pour moi de progresser à chaque album, en tant que musicienne et autrice. Et j’aime quand les morceaux sont un peu trop difficiles à jouer. Ça me pousse à devenir meilleure. La tournée va être comme des Jeux Olympiques de guitare pour moi, et c’est génial.

Je te donnerai une médaille d’or. 

Je l’attends avec impatience.

Comme Alysa Liu.

Oh mon dieu, elle est incroyable.

Mon Instagram est rempli de vidéos d’elle. Elle a 20 ans et elle est déjà incroyable.

Quelle époque.

2026 est une année dingue. J’adore les TikToks absurdes, genre “et si tu vendais de la White Monster dans la Grèce antique ?”

Oui, clairement.

Je pense qu’il nous reste peu de temps. Une dernière question. Dead End évoque l’adolescence en banlieue. Est-ce que tu aimerais revivre cette période ou préfères-tu la garder comme un souvenir ?

Je dirais comme un souvenir. Je vis maintenant en Caroline du Nord, dans une maison, depuis deux ans, et je ne connais presque personne ici. C’est un choix. Je travaille mieux quand j’ai de l’espace et du temps. Après les tournées, j’ai juste besoin de calme. Je suis devenue une version assez ermite de moi-même. Je peux passer des mois sans voir personne. Dans Dead End, je parle un peu de ça. Quand on est jeune, l’intimité avec les autres est naturelle. On est entouré d’amis, de famille, c’est facile de créer du lien. En grandissant, ça devient plus rare. Et ces souvenirs deviennent précieux. À l’époque, ça semblait banal, juste être dans une voiture avec ses amis… et maintenant, ça me manque. J’ai encore les mêmes amis qu’avant, mais on ne se voit presque plus. Les choses s’effacent. Cette chanson parle un peu de ce passage de la chaleur de l’adolescence au froid de l’âge adulte. Mais oui, je préfère garder ça comme un souvenir. Ça m’aide à réfléchir à ce que je veux pour la suite, mais je suis heureuse là où je suis aujourd’hui. Même dans ma solitude.

Est-ce que tu prévois un concert à Paris en 2026 ou 2027 ?

On devrait, non ? Je serais très surprise si ce n’était pas le cas. On y travaille.

Trop bien, j’ai hâte.

J’attends toujours ma médaille.

Je vais appeler mon fournisseur de médailles.

Parfait, fais ça.

Un autre long format ?