Peut-on être un groupe de pop “britannophile” fondé à Brooklyn et survivre au premier mini-ouragan de hype venu ? La réponse est positive pour The Drums, qui revient sous sa forme bicéphale d’origine avec une Encyclopedia de pop songs entêtantes sans aucun second degré. D’ailleurs, ces mecs-là n’ont jamais été des hipsters et le prouvent dans cette entrevue franche du collier. [Interview Michaël Patin].

Les interviews qu’on peut lire sur Internet donnent l’impression que vous n’aimez pas du tout vous plier à cet exercice.
Jonathan Pierce : En fait, ça dépend de la personne qui mène l’interview. Si elle n’en a rien à faire, on s’en rend compte très vite. On ne prend aucun plaisir quand les échanges manquent de cœur. De plus, ce sont souvent ces mêmes journalistes qui saccagent nos propos lors de la retranscription.

Dans la biographie reçue pour la sortie d’Encyclopedia, on trouve des descriptions assez intimes de vous en tant que personnes. L’un serait dans l’émotion brute, l’autre celui qui rend les choses possibles. Vous reconnaissez-vous dans ces lignes ?
Jacob Graham : (Il se marre puis se tait.) Je ne sais pas… En réalité, ça n’a pas d’importance que je sois d’accord ou pas. Si quelqu’un voit les choses de cette manière, c’est qu’il y a une part de vérité. En ce qui nous concerne, nous n’y pensons pas beaucoup.
JP : C’est sûr que nous avons des personnalités bien différentes. Jacob s’est toujours montré réservé dans sa vie privée, tandis que moi, je veux me sentir vivant tout le temps, et je m’exprime sans penser aux conséquences. Cette double dynamique fonctionne depuis que nous sommes gamins. On la ressent nettement sur Encyclopedia, avec des chansons comme Face Of God et Let Me, brutalement sincères, où je me suis lâché à fond, et d’autres comme Break My Heart ou I Hope Time Doesn’t Change Him, qui portent l’empreinte de Jacob. Si tu nous connais un peu, ce n’est pas dur de deviner qui a composé quoi. Cela donne du caractère à notre musique, ce qui est très important quand on vient de Brooklyn, où tout le monde essaie de n’avoir aucune identité. Plus que les cheveux devant les yeux ou les pantalons baggy, c’est un problème musical : tout est dans la réverb’, il n’y a plus aucune ambition mélodique. Selon nous, si tu sors un album de quatorze chansons, ce sont quatorze opportunités de dire quelque chose de signifiant.
JG : Voire de mémorable.
JP : C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous n’avons jamais réussi à trouver notre place. Notre approche de la musique est sincère, ce serait trop facile de faire des clones de Let’s Go Surfing (ndlr. leur premier et plus gros tube, paru en 2009).

Un titre que vous avez d’ailleurs refusé de jouer sur scène peu de temps après votre succès éclair.
JP : Oui, c’est vrai que nous avons arrêté de le jouer pendant un moment. Nous étions jeunes ! Avec le recul, je pense aujourd’hui que c’était une erreur, dans le sens où c’est tellement difficile de réussir en tant que groupe – et quand je parle de réussir, je veux dire survivre.
JG : Contrairement à ce que certains pensent, nous n’avons pas encore réussi.
JP : Il faut préciser que lorsqu’on enregistre un disque, personne ne peut nous influencer. Un concert est éphémère, il dure une heure et demie puis s’évanouit, il n’en reste rien à part quelques photos, des souvenirs vagues. Alors que nos disques existeront encore après notre mort, quelque part dans le monde. Voilà pourquoi on fait en sorte que chaque chanson compte. Pour Encyclopedia, nous en avons retenu douze sur les quatorze composées. Il n’y a presque pas de déchet, tout ce que tu entends est réfléchi. On a dressé la liste de tout ce qu’on aimerait faire musicalement et nous nous y sommes mis. Il y a un thème transversal commun, celui de mieux vivre le fait de se sentir à part. Comme beaucoup de gens, on sait ce que ça signifie de se sentir merdique et seul au monde. On a grandi en écoutant des groupes qui parlaient de cela et dont la musique nous donnait du réconfort. Je ne me suis jamais senti aussi heureux et connecté aux autres que dans ces moments d’écoute.

ABSURDITÉS
Vous vous présentez toujours comme des types en marge, voire des losers, mais la figure qui vous sied le mieux est celle de l’underdog. Comme Rocky, vous aviez tout pour perdre et vous avez quand même gagné sans faire entorse à vos propres règles.
JP : Je crois que je ne me suis jamais intéressé à quelqu’un qui n’était pas un underdog ! Sans cela, pas de relation possible. (Rires.) Il n’y a rien de plus ennuyeux que les artistes nés dans le milieu, ceux qui n’ont connu aucune galère pour y arriver, qui n’ont rien vécu.

En parlant de Brooklyn, avez-vous pris conscience au cours de vos tournées de la “brooklynisation” galopante des grandes capitales ? On retrouve partout les mêmes boutiques, la même musique aussi.
JG : Il me semble que le monde entier a tendance à s’homogénéiser. C’est un processus à la fois triste et étrange, avec des bons et des mauvais côtés. On échange de plus en plus d’informations et d’idées, on devient plus intelligent et tolérant vis-à-vis des autres cultures, mais ce faisant, on compromet aussi ces cultures.
JP : La mode n’a jamais été aussi présente. Je pense à ces endroits de Brooklyn où on détruit un magnifique magasin de coiffure ancien pour en construire un nouveau qui a l’air vieux. On dépense beaucoup d’argent pour ce genre d’absurdités.

Vous qui vous sentez comme des outsiders, comment avez-vous vécu l’engouement initial suscité par The Drums ? Aucun problème de chevilles enflées ?
JP : Presque tous les musiciens avec qui nous avons tourné avaient l’air de s’amuser comme des fous en toute circonstance. Le seul que j’ai vu faire la moue devant un concert était Christopher Owens de Girls, qui nous a lancé un regard du genre : “Là, j’avoue, ça craint.” Cela nous a un peu rapprochés. (Sourire.) Les autres trouvent juste formidable de faire partie d’un groupe connu. Jacob et moi, on avait douze ans quand on s’est rencontrés, et on pensait déjà en permanence à la mort ! On n’arrive pas à s’abandonner au moment présent parce qu’on n’arrête pas de gamberger. On a fait la couverture du NME trois fois en une année et tout le monde s’enthousiasmait : ça y est, vous y êtes, il n’y a rien au-dessus !” Alors qu’à chaque séance photo, on n’espérait qu’une chose : que ça se termine au plus vite.
JG : Puis on découvrait le résultat et on se lamentait : “On ressemble vraiment à ça ?” (Rires.)

En tant qu’artistes pop, vous devez souhaiter toucher le maximum de gens, mais en tant que personnes, vous ne pouvez pas vous conformer à ce que cela implique. C’est une contradiction classique.
JP : Pour être tout à fait honnête avec toi, nous ne savons rien faire d’autre. Jacob et moi avons été scolarisés à domicile et il y a des trous immenses dans notre éducation. Nous ne sommes jamais allés à l’université, nous n’avons pour ainsi dire aucune compétence. (Rires.) Du coup, on passe nos journées assis sur des chaises à discuter avec ceux qui le veulent bien, essayant de faire passer le mot de la sortie d’Encyclopedia. Pour nous, dans nos vies, c’est facile d’appuyer sur un bouton pour passer de “rien du tout” à “rien que cet album”. On y a investi toute notre énergie. Une fois le travail artistique accompli, je ne vois aucun problème à en faire la promotion.
JG : Quand on y pense, tous les artistes importants ont été obligés de batailler pour se faire une place. C’est une vision un peu triviale mais réaliste des choses.

Vous parlez de votre ambition pour le songwriting, une donnée qui est souvent oubliée dans la pop actuelle.
JP : (D’un air dépité.) C’est vrai, plus personne ne semble apprécier une bonne chanson.
JG : Comme si c’était une forme artistique oubliée. Aujourd’hui, soit il n’y a pas du tout de songwriting, soit c’est du gros songwriting pop où l’on enlève tout élément humain. Ce sont littéralement des scientifiques qui composent pour la radio afin d’hypnotiser le public. Je ne plaisante pas, on demande à des musicologues de trouver des formules pour faire des tubes avec des fréquences qui agissent sur le cerveau ! Mais ça ne remplacera jamais une vraie chanson écrite par une vraie personne. Un bon vieux Fleetwood Mac, par exemple.
JP : Ou Dolly Parton. Une expérience humaine sincère transformée en pop song. Pourquoi ces choses-là sont-elles aussi taboues aujourd’hui ?
JG : Je pense qu’on est encore en réaction contre les années 90 – c’était une belle époque pour les chansons.
JP : La plupart des gens ne comprennent même plus ce que c’est. Ils ne font pas la différence entre une chanson et “un track”.

On sait qu’on tient une bonne pop song quand elle a l’air d’avoir toujours existé. C’est la simplicité, l’évidence. En revanche, le chemin pour y arriver peut être douloureux. Il paraît que vous avez souffert pendant la conception d’Encyclopedia.
JP : Ce n’était pas évident de se lancer dans un enregistrement de manière aussi indépendante. C’était la première fois qu’il n’y avait pas une grosse équipe pour nous aider à faire l’album qu’on désirait. On en a d’ailleurs parlé à personne, ni à notre manager, ni à nos labels. On a disparu et on s’est enfermés dans une cabane dans le nord de l’État de New York. Pas une cabane aménagée en studio, une vraie cabane au fond des bois.
JG : Rien à voir avec celle qu’a investi MGMT. Pas d’ascenseur ni de toit en verre ! (Rires.) Plutôt des fissures et la pluie qui goutte sur nos pantalons.
JP : On y est restés une semaine, le temps de poser les fondations. Puis on est retournés à Brooklyn et on a installé notre matériel dans une chambre de location. Il faisait une chaleur d’enfer, nous étions seuls et paumés à cause de l’absence de feedback. Quand on terminait une chanson, on plongeait dans un grand vide, sachant pertinemment que cela pourrait aboutir à un désastre. Mais voilà, on préfère jouer une musique qui nous correspond plutôt que de courir après le succès.
JG : Sur le long terme, je pense que cette démarche portera ses fruits.

Vous êtes passés au cours des dernières années de quatre à deux membres dans le groupe. Comment avez-vous géré ces ruptures ?
JG : On avait la bonne configuration dès le début, mais à cause de cette mini-tornade médiatique, les gens ont voulu nous voir en concert, ce qui ne nous était jamais venu à l’esprit. Du coup, on a intégré d’autres musiciens dans The Drums. Je ne connaissais pas Adam (ndlr. Kessler, guitariste) ni Connor (ndlr. Hanwick, batteur) avant leur arrivée dans la formation, notre relation a eu lieu uniquement dans ce cadre. Parfois, Adam me manque, on ne se parle plus depuis son départ et ça me rend triste car nous étions assez proches. Mais cela n’a rien changé sur le plan musical. Jonathan et moi avons toujours été à l’origine des chansons. Se retrouver en duo a aussi eu un côté libérateur dans le sens où on a pu prendre beaucoup de risques.
JP : À l’époque, on avait envie de se créer une image de groupe. Ce n’est plus d’actualité.
JG : Nous avons donné notre premier concert dans cette nouvelle configuration à Moscou il y a quelques jours. Désormais, on sait qu’il vaut mieux ne pas faire participer d’autres musiciens au processus créatif, qui est trop spécifique et obsessionnel.

Une critique que l’on pourrait vous faire est justement de sonner comme une encyclopédie de tous les groupes que vous avez aimés. En écoutant Encyclopedia, on pense tour à tour à The Wake, Orange Juice, Joy Division, Pixies, The Cure et des noms plus récents comme Mystery Jets, The Tough Alliance ou MGMT.
JP : Ce serait plutôt une collection d’idées, de sons, de thèmes qui nous sont chers. D’ailleurs, nos influences sont largement aussi visuelles que musicales. Nous faisons nous-mêmes le montage de nos clips, c’est même nous qui les mettons sur YouTube. Il ne s’agissait pas de sonner comme tel ou tel artiste mais de réaliser tous nos fantasmes. Jacob voulait faire un disque plein de synthétiseurs alors que j’avais envie d’un disque qui sorte d’une poubelle. On a donc mixé les deux pour obtenir cet étincelant tas de déchets !

Un autre long format ?