“C’est comme si Julian Casablancas avait pensé à tous les gens qui sont encore esclaves de leurs attentes quant à la manière dont il doit sonner, et leur avait craché dessus.” Ce commentaire, lâché par un(e) anonyme sur YouTube à propos de la chanson Human Sadness, résume bien la première impression laissée par l’écoute (éberluée) de Tyranny, et donne une idée précise des débats qui ne vont pas manquer d’entourer sa parution. Tout dans ce premier single – son aberrante durée de onze minutes, son évolution mélodique sinueuse, sa boulimie d’arrangements et d’effets dépareillés – participe d’une déclaration d’intention. Ce qui ne l’empêche pas d’être absolument fascinant. Aucun des onze autres morceaux ne lui ressemble, mais chacun hurle à sa manière cette même urgence de détruire et d’innover, cherchant furieusement quelque parcelle vierge dans la jungle pop postmoderne. On passera sur le discours anti-corporatiste et l’imagerie punk (dont une pochette hideuse) qui accompagnent cette œuvre pour en surligner l’esprit de rupture. D’ailleurs, ce côté maso n’est pas pour nous déplaire – Julian doit savoir qu’il va (veut) s’en prendre plein la gueule et ne fait rien pour esquiver.
Dans son approche du rock, la sophistication et le verrouillage qui faisaient la force de The Strokes (et dans une moindre mesure de son premier effort solo Phrazes For The Young, 2009) laissent place à un extrémisme de savant fou, s’autorisant tous les empilages pour satisfaire ses tapageuses lubies. Ici, la frontière est mince et sûrement poreuse entre les coups d’éclat (la parfaite fusion krautrock/R&B de Take Me In Your Army, le post-punk tuméfié et liquéfié de Xerox ou le swamp rock brutaliste de Dare I Care, qui envoie la ligne mélodique de One Way Trigger des Strokes résonner en enfer) et les gamelles honteuses (M.utually A.ssured D.estruction et son pompage de Queens Of The Stone Age, Crunch Punch qui change The Strokes en Muse malgré l’épaisseur de la friture, ou l’impayable Business Dog qui sonne comme une version speed metal de Message In A Bottle). La rançon d’une démarche résolument agressive dont on n’aurait jamais cru capable le chanteur des Strokes, qui entre avec Tyranny dans une zone rouge où rien ne lui sera épargné.