Interviews
27 mars 2019
Nilüfer Yanya, l’unité dans le chaos
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Nilüfer Yanya, l’unité dans le chaos

Précoce, surdouée, acharnée… Nous avons rencontré la prometteuse Londonienne Nilüfer Yanya qui vient de faire paraître son premier album, Miss Universe.

 

J’ai besoin d’écrire plus de chansons”, avait-elle dit en fin de concert en 2018 à Paris. Comme si l’acte, douloureux, lui était nécessaire. La revoilà, un an plus tard, du haut de ses 23 pommes, avec Miss Universe, son premier LP paru le 22 mars sur Ato Records / [PIAS]. Pas question pour elle de reprendre du contenu déjà publié. “Ça ne m’amuserait pas de ressortir du travail que j’ai déjà sorti. Je veux m’assurer que je peux me surpasser. Sinon, ça n’a aucun intérêt.

Nilüfer Yanya est comme ça. Elle se met la pression toute seule, même quand, du côté des critiques, cela ne semble pas nécessaire. Elle est décrite comme un “prodige” par Pitchfork, une artiste qui mérite sa propre “secte” par un site spécialisé, une “révélation” chez nos confrères de Libé. De quoi rapidement donner la grosse tête. Mais non. “Lorsque j’ai eu ma première critique, je m’attachais au moindre mot, se souvient-t-elle. Mais plus on écrit à ton sujet, le moins cela a d’importance pour toi. C’est génial qu’on pense ça de moi, c’est agréable de l’entendre. Mais j’ai forgé une sorte de barrière, je me suis immunisée.

Elle aurait aussi voulu s’isoler des autres pour composer ce dernier disque. Pour Nilüfer Yanya, il n’y a qu’une seule bonne façon de travailler : seule, entourée de visages familiers. “Je trouve ça vraiment intéressant de voir comment on peut faire grandir quelque chose de façon organique, d’observer des idées émerger, et de les assembler. Mais cet album est un peu plus étalé, un peu plus aléatoire.

« Cet album ne ressemble pas à ce que j’imaginais »

La douleur de cet album se situait là pour la jeune Londonienne : celle d’apprendre à laisser derrière elle ses méthodes rodées pendant l’adolescence, ses mélodies effleurées, ses compositions à une guitare qui ont fait d’elle l’égérie des adorateurs du minimalisme. “Cet album, ce n’est pas ce que je pensais écrire. Il ne ressemble pas à ce que j’imaginais, avoue-t-elle, à moitié fière, à moitié déçue. J’ai l’impression de ne pas avoir travaillé toute seule. Mais je suis aussi heureuse d’avoir été capable de m’ouvrir à tellement de nouvelles personnes. Au final, je pense que c’est très bien comme ça.

On le pense aussi. Car après avoir écouté plusieurs salves de l’album, produit avec les camarades de son groupe (et copains d’école), Jazzi Bobbi et Luke Bower, son ancien prof de guitare – et accessoirement leader du groupe The Invisible, Dave Okumu –, mais aussi les producteurs John Congleton (Alvvays, Anna Calvi, St Vincent), Oli Barton-Wood (James Blake, Tom Odell) ou encore Will Archer (Jessie Ware, George Maple), on ne peut qu’applaudir l’effort. Tout est là : les mimiques vocales de sa douce voix, les jeux de stop and start à coups de guitare qui intensifient aussi bien les riffs enjoués que les silences, le tout agrémenté de références rétro, de sonorités piochant – à petites pincées – dans la soul, le jazz, et les années 80. Un mélange qui rend l’artiste inclassable. “En tant que songwriter, je ne pense pas au style de chanson que j’écris, assume-t-elle. Je pense plutôt à la chanson, et à ce qu’elle doit être.

Le talent de la jeune songwriter – un titre qu’elle revendique plus que celui de musicienne, celui qui, selon elle, la “valide” –, c’est de savamment piocher, découper, assembler, pour former un alliage naturel pour cette artiste aux origines britanniques, irlandaises, turques et barbadiennes. “Je viens de plusieurs univers, donc j’ai toujours envie d’assembler les choses d’une façon harmonieuse. Quand on est petit, c’est ce qu’on essaie de faire en permanence. Au lieu de souligner les différences, on essaye de trouver les similarités ici et là, pour que tout soit plus logique, dans notre tête et dans le monde. C’est ce que j’essaie de faire avec ma musique, je pense.

« J’écris, c’est comme ça que je valide mon existence »

C’est cette méthode que Nilüfer Yanya a employée dans Miss Universe, qui, plus qu’un album, est une séance de thérapie sonore bizarroïde où les interludes nous invitent à multiplier les expériences et l’expression de nos sentiments les plus profonds. “Tu es au téléphone avec une entreprise de soins qui t’amène nulle part. Mais tu ne t’en rends pas compte avant la fin, ose spoiler l’artiste, qui interprète la voix de Miss Universe, à moitié vocodée, à l’autre bout du fil. Les chansons sont centrées autour de l’anxiété de ton esprit, de la façon dont tu perçois les choses. Puis, on se concentre sur l’expérience, comme la joie ou la liberté, mais aussi le fait d’avoir son coeur brisé. Il y a aussi une partie plus abstraite, qui parle de température pour figurer des choses plus intenses, comme le stress. Vient ensuite la fin, où tout s’écroule.

Même dans le chaos, l’obsession de Nilüfer Yanya reste l’unité, dans la forme et dans le fond. Sa musique en porte l’empreinte. Son travail hors de la scène et des studios, aussi. C’est ce qu’on voit notamment dans la réalisation de ses clips – filmés avec sa soeur Molly Daniel, réalisatrice et artiste -, des assemblages et collages de scènes largement influencés par le cinéma et l’esthétique des Polaroïds Instamatic.

C’est ce que manifeste aussi la jeune femme dans ses activités à l’étranger, elle qui passe plusieurs semaines chaque année en Grèce dans des camps improvisés de réfugiés. “On amène simplement des fournitures d’art. Un jour, on fera de la peinture. Un autre, du dessin. Puis le lendemain, on fera du jardinage. La plupart du temps, avec des enfants, même si on essaie d’inviter tout le monde. (…) Ce qui compte, ce ne sont pas les oeuvres qu’on crée avec eux, mais plutôt de faire des rencontres, d’apprendre à les connaître et les aider à partager leur histoire, avec leurs propres mots.” Des mots qui constituent l’essence-même de sa personne, assure-t-elle. “J’écris. C’est comme ça que je valide mon existence, que je me sente bien ou que je me sente mal. C’est ce que je veux faire.

Paméla Rougerie

 

Historique :
2015 : première chanson diffusée sur Soundcloud
2016 : sortie de l’EP Small Crimes
2017 : sortie de l’EP Plant Feed
2018 : sortie de l’EP Do You Like Pain
2019 : sortie de l’album Miss Universe (ATO Records)
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