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13 avril 2015
“Je ne voulais pas devenir David Hasselhoff” : les confessions mordantes de l’ami Baxter Dury
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“Je ne voulais pas devenir David Hasselhoff” : les confessions mordantes de l’ami Baxter Dury

It’s A Pleasure. Rarement titre d’album aura exprimé avec autant de justesse notre état d’esprit à l’heure de découvrir le quatrième effort de celui qui demeure, treize ans après ses débuts plus ou moins impromptus, l’une des figures les plus talentueuses et attachantes de la scène britannique contemporaine. Prolongeant la veine presque minimaliste du somptueux Happy Soup (2011) – le premier disque du succès –, cette nouvelle collection de vignettes pop hautes en couleur, où les vocalises mixtes et autres mélodies imparables servent de toile de fond musicale à quelques évocations tragicomiques bien senties des désarrois du quotidien. Toujours au diapason de ses propres chansons, Baxter Dury balance entre rires contenus et larmes dissimulées, évoquant avec une ironie souvent mordante son parcours vers une forme de maturité pas forcément sereine. Il se permet même de mentionner son père de sa propre initiative, sans même qu’on ait songé à aborder le sujet.

Article et interview Matthieu Grunfeld – Photographies Richard Dumas

MAGIC : Dans quel contexte as-tu conçu et enregistré It’s A Pleasure ?

BAXTER DURY : Il n’y avait absolument aucun contexte d’aucune sorte. L’album a émergé progressivement d’une accumulation de tentatives désespérées et d’une série de sessions enregistrées avec les moyens du bord. Comme d’habitude, en fait. J’ai toujours eu du mal à suivre un planning rigoureux. D’un mois à l’autre, j’ai envie de suivre une nouvelle direction et de visiter un nouveau studio. La plupart des chansons ont été enregistrées chez moi, dans mon petit studio. Et puis je me suis autorisé quelques excursions à l’extérieur, mais je ne suis pas sûr qu’elles étaient nécessaires finalement. J’ai souvent tendance à m’inquiéter pour pas grand-chose et à remettre en question les premières étapes de mon travail alors que je m’aperçois rétrospectivement qu’il n’y avait aucune raison de douter et que tout était en place dès le départ. Au bout d’un moment, il y a suffisamment de gens autour de moi pour dissiper ces doutes et surtout de partenaires financiers qui commencent à s’impatienter : “Bon, mon gars, il est temps d’y aller maintenant !” Et je finis par leur livrer l’album en m’excusant du retard. (Sourire.) C’est toujours comme ça, il n’y a pas de projet préalable ou de gestion du temps sur le long terme. J’en suis incapable.

Tu as donc fini par en revenir aux premières versions des morceaux ?

Exactement. Beaucoup de titres présents sur la version définitive de l’album sont quasiment des décalques des premières démos. C’est évidemment un cliché, mais cette histoire selon laquelle la première impulsion ou le premier pas est toujours le bon possède un fond de vérité. Le tout est d’arriver à le saisir sur le vif et donc en dehors d’un studio bien équipé. Heureusement, la technologie moderne est d’un grand secours sur ce point. C’est toujours difficile d’obtenir un enregistrement de bonne qualité de ce premier jet, mais aujourd’hui, tu peux améliorer une mauvaise version jusqu’à ce que les gens trouvent que ça sonne bien, et ce assez facilement et pour pas très cher. On ne pouvait pas le faire autrefois. Je ne dirais donc pas que ça a été facile, mais disons que c’était assez simple.

Le succès de Happy Soup (2011) a-t-il également contribué à te simplifier la vie, ne serait-ce que sur le plan matériel ?

Oui et non. Pas beaucoup sur le plan professionnel puisque le contrat avec Parlophone a été rompu peu après la sortie de l’album quand ce label a été racheté. Je me suis retrouvé dans une situation inconfortable puisqu’il a fallu renégocier avec de nouveaux partenaires et consacrer du temps et de l’énergie à ces démarches. Ce n’est pas forcément difficile mais cela oblige à se concentrer sur autre chose que la musique. C’est comme si les deux hémisphères de mon cerveau musical étaient sollicités en même temps sans pouvoir fonctionner de manière simultanée. Mais les choses ont bien tourné finalement. J’ai eu pas mal de propositions en France où Happy Soup avait le mieux marché, mais j’ai hésité parce que je ne voulais pas me contenter de développer ma carrière uniquement à l’étranger. Je ne voulais pas devenir une sorte de David Hasselhoff des temps modernes. Tu sais qu’il a eu beaucoup de succès en Allemagne ? Il a même été invité à chanter au moment de la chute du mur de Berlin. Mais bon, il y a pas mal de gens compétents et sympathiques dans les maisons de disques ici, en France, et qui développent des business models relativement – je dis bien relativement – cohérents et rentables. Jusqu’ici, tout va donc plutôt bien.

MISOGYNE

Happy Soup présentait une galerie de portraits féminins. Avais-tu également en tête une ligne directrice préétablie pour ce quatrième LP ?

Pas du tout. Je n’essaie jamais d’unifier quoi que ce soit volontairement. Cela se produit parfois par accident et les gens ont l’impression que j’ai beaucoup réfléchi simplement parce que je cite deux ou trois noms de filles. Bon, ceci dit, peut-être bien que l’album précédent parlait de ces filles que j’ai connues et que celui-ci traite davantage du syndrome de stress post-traumatique qui résulte de mes rencontres et de mes relations avec elles, de l’incapacité à contrôler ses propres émotions qui apparaît comme un contrecoup de ces histoires amoureuses. J’y aborde davantage mon propre état alors que précédemment j’essayais sans doute de me placer de leur point de vue à elles. Attention, rien de tout cela ne doit être interprété comme l’expression d’un point de vue étroitement misogyne. Je parle du désastre qui suit la fin de mes relations avec des filles, mais c’est tout simplement lié à mes préférences très subjectives. Ça aurait pu être des garçons si mes goûts étaient différents. Les prénoms féminins sont souvent mélodieux alors que Pete, par exemple, ne sonne pas aussi bien. En fait, It’s A Pleasure me semble plus introspectif et assez vaniteux. Oui, c’est ça : je crois bien avoir inventé un genre de psychédélisme vaniteux.

Une fois de plus, plusieurs morceaux sont construits autour de l’alternance entre des voix féminines et masculines. Qu’est-ce qui t’attire particulièrement dans la juxtaposition de ces deux registres ?

C’est simplement un artifice que j’ai décliné pour fournir à l’auditeur quelque chose d’agréable à entendre. Je trouve que ma voix est trop brute, trop riche pour que l’on supporte de l’écouter seule sur toute la durée d’une chanson. Il lui faut un contrepoint féminin plus doux, et qui reste plus proche de la ligne mélodique principale. J’aime bien que l’on retrouve ce contraste entre le côté sombre de mes morceaux et une certaine forme de douceur. C’est plus intéressant. Je ne choisis donc pas la répartition des parties vocales féminines ou masculines en fonction du sens. Pour moi, ce n’est pas comme s’il s’agissait de personnages distincts qui exprimeraient des points de vue différents ou qui dialogueraient entre eux. En fait, c’est une question d’équilibre à l’oreille, exactement comme pour les autres instruments. C’est aussi simple que cela, un vieux truc que Gainsbourg et d’autres avaient inventé avant moi et qui marche encore aujourd’hui – on retrouve la même chose dans le hip hop. Par ailleurs, j’aime composer des refrains efficaces et faciles à mémoriser parce que j’ai toujours adoré ces gros refrains pop classiques, et il se trouve que je suis généralement incapable de les chanter moi-même. C’est la même logique pour les extraits où je parle davantage que je ne chante : quand je n’ai pas de bonnes idées pour une mélodie, je m’en tire à bon compte en me contentant de déclamer les paroles. C’est une astuce assez primitive mais qui fonctionne bien si tu n’y as pas recours trop souvent. Ça crée une atmosphère différente des autres et ça convient bien à la position qui est la mienne dans ces chansons : je suis souvent plus spectateur qu’acteur de mes propres histoires.

 

“Peut-être bien que l’album précédent parlait de ces filles que j’ai connues et que celui-ci traite davantage du syndrome de stress post-traumatique qui résulte de mes rencontres et de mes relations avec elles.”

 

Pour les textes, t’appuies-tu sur les mêmes critères en privilégiant l’effet des sonorités sur le sens ?

Mes textes ont du sens. Je les trouve d’ailleurs d’autant plus réussis qu’ils possèdent une pluralité de significations et d’interprétations possibles. Moi-même, je ne suis pas toujours très sûr de ce que j’ai voulu dire. Mais fondamentalement, oui, les paroles doivent d’abord posséder des vertus proprement musicales.

En l’occurrence, c’est Fabienne Débarre de We Were Evergreen qui chante ici avec toi. Comment l’as-tu rencontrée et sollicitée ?

Je l’ai d’abord croisée à Paris quand elle jouait avec son groupe et elle s’est ensuite installée à Londres où nous avons passé davantage de temps ensemble. En dehors de ses talents de chanteuse, elle a également cosigné avec moi plusieurs musiques. Auparavant, j’avais travaillé avec d’autres interprètes, notamment Madelaine Hart sur Happy Soup, mais c’était différent, je contrôlais davantage. J’aime toujours mettre les gens dans des situations où ils sont libres d’improviser ou d’expérimenter mais je supervisais plus étroitement leur apport. Fabienne est une artiste plus complète et exceptionnellement douée, sans aucun doute l’une des plus brillantes avec lesquelles il m’a été donné de travailler. Elle possède absolument toutes les compétences que je n’ai malheureusement pas. Elle est tellement impressionnante quand elle compose ou adapte une proposition musicale. Elle ne s’arrête quasiment jamais, c’est fabuleux. Son enthousiasme est constant et extrêmement communicatif. C’est sans doute lié à sa formation classique ; elle a commencé à jouer du Bach à trois ans et j’imagine que comparé à ça, tout ce que je lui demande doit lui sembler extrêmement facile.

Tu as également choisi de t’entourer une fois encore du producteur Craig Silvey et du guitariste Mike Moore qui sont non seulement de vieilles connaissances mais aussi tes amis proches. Leur présence est-elle nécessaire pour te rassurer ?

Oui, certainement. Craig a travaillé avec moi sur tous mes albums et Mike uniquement sur les deux derniers. Mike et moi écrivons ensemble et il m’aide énormément à structurer quasiment tout. C’est un bon musicien, cela va de soi, mais il est surtout éminemment patient. Avec lui, mes idées de départ les plus farfelues et les moins raffinées se transforment progressivement en œuvres d’art un poil plus sophistiquées. Avec Craig, nous nous connaissons tellement bien qu’il peut mixer n’importe quelle chanson en moins de temps qu’il ne m’en faut pour claquer des doigts. J’ai mis deux ou trois ans à concevoir tout cet album et nous l’avons mixé en cinq jours seulement. Bon, nous étions obligés de faire vite parce que sinon, ça nous aurait coûté trop cher, mais quand même ! En plus, il fait partie des deux ou trois meilleurs ingénieurs du son au monde et il est très demandé. Parce qu’il est mon ami, il a accepté de travailler pour une bouchée de pain.

MILLE-FEUILLE

Une fois de plus, tu publies un album assez court, de trente-quatre minutes. La brièveté est-elle une vertu importante à tes yeux ?

Oui, absolument. Je trouve que l’excès et la complaisance sont extrêmement ennuyeux, dans la vie en général et tout particulièrement en musique. C’est mon point de vue aujourd’hui : pour avoir un impact sur l’auditeur, il faut savoir rester bref, aller droit au but en sacrifiant tous les éléments superflus. Court et mélodique, c’est ce que je préfère. C’est important à mes yeux et c’est ce qui convenait le mieux à ce que j’essayais d’exprimer ici. Peut-être que ce sera différent à l’avenir, mais j’ai toujours préféré ce format pop, y compris chez les autres. Je me suis toujours intéressé à la manière dont on pouvait parvenir à condenser de façon astucieuse et efficace le plus d’éléments possible dans un cadre artistique extrêmement limité et contraignant.

Quand on regarde ton parcours musical depuis tes débuts, on a l’impression que tu progresses vers une forme d’épure, de dépouillement. Quel regard portes-tu aujourd’hui sur ces premiers albums ?

Je crois surtout que j’étais beaucoup plus naïf et inexpérimenté. Je préfère le premier, Len Parrot’s Memorial Lift (2002), parce qu’il a justement ce côté un peu brut, pas policé. Je n’avais pas la moindre idée de ce que j’étais en train de fabriquer, mais j’étais entouré de super musiciens et leur présence compense mon inconscience totale. Je suis sans doute plus lucide aujourd’hui et je contrôle mieux la situation. J’ai donc moins besoin de frimer ou d’en rajouter au niveau des arrangements pour prouver aux autres que je mérite ma place de musicien. C’est plus facile d’en faire moins et de se débarrasser du superflu quand on sait ce qu’on fait et qu’on a davantage confiance en soi. Plus je progresse, plus j’arrive à cette forme d’épure dont tu parles. C’est parce que je suis capable de défendre mes propres choix et de sélectionner les éléments indispensables en éliminant tout le reste. La plupart du temps, la musique qui ressemble à un mille-feuille, avec des couches d’arrangements superposées, est juste de la mauvaise musique faite par des gens incompétents ou en état d’insécurité et qui essaient de t’en mettre plein les yeux et les oreilles en tentant d’avoir l’air plus riches qu’ils ne le sont en réalité.

Pourtant, It’s A Pleasure contient aussi certains passages musicaux ambitieux et qui m’ont semblé extrêmement travaillés. On pense notamment à la seconde partie de Whispered avec ces parties de guitares croisées et ces chœurs féminins. Tu peux quand même assumer parfois une forme de complexité ?

Oui, je n’ai pas renoncé à toute forme d’ambition comme tu l’as remarqué. J’imagine que cela fait aussi partie de mes contradictions. Bon, ce n’est quand même pas tout à fait du rock progressif. Disons qu’il faut savoir s’arrêter au bon moment, tout est là. C’est amusant parce que la chanson dont tu parles est née de manière spontanée au cours d’une séance d’improvisation collective en studio. C’est Drew McConnell, le bassiste de Babyshambles, qui a eu l’idée de changer de tonalité au milieu et tout le monde l’a suivi. Ensuite, c’est Fabienne qui a ajouté tous ces bruits bizarres au clavier et qui a conçu cette outro instrumentale un brin alambiquée qui ressemble à la bande-son d’un vieux film de science-fiction des années 70.

À ce propos, et compte tenu de ton intérêt initial pour le cinéma, comment expliques-tu que tu n’aies pas encore composé de bande originale de film ?

Je ne sais pas, mais ça commence en effet à être vexant ! Sérieusement, j’aimerais vraiment qu’on me sollicite. Des réalisateurs ont déjà utilisé mes morceaux dans certains films comme Christophe Honoré dans Métamorphoses (2014), mais je n’ai jamais eu de proposition sérieuse pour travailler spécifiquement pour le cinéma. Je ne comprends pas pourquoi. Ils devraient me demander !

Tes chansons font souvent référence à des situations dramatiques mais qui sont évoquées de manière distanciée. Comment conçois-tu la bonne distance par rapport aux personnages ou aux histoires que tu évoques ?

Je m’efforce de toujours rester… Quel serait le mot juste ? Pas moqueur, mais sardonique je crois. J’ai toujours naturellement possédé une aptitude à saisir le côté ironique des situations tragiques. J’imagine que je tiens cela d’une certaine imprégnation culturelle puisque c’est une forme d’humour que l’on retrouve dans la tradition de la comédie britannique. J’aime souligner le côté sombre des choses, sans esprit de sérieux. C’est toujours plus drôle quand les événements tournent mal.

Comme dans Police par exemple ?

Exactement. C’est un titre inspiré d’une situation réelle. Une de mes voisines avait l’habitude de se réveiller très tôt pour partir au travail et elle avait tendance à enfiler ses sabots ou ses chaussures à talons, je ne sais pas trop, sans faire attention à moi qui dormais à l’étage du dessous. Un jour, j’étais tellement énervé que j’ai poussé la riposte un peu loin : j’ai installé ma batterie sous sa chambre et j’ai commencé à jouer vers quatre heures du matin. Elle a donc appelé la police et son copain est descendu pour me casser la gueule. Je ne dis pas que j’avais raison, mais au moins, j’en ai tiré une chanson.

Les lieux et plus particulièrement certains quartiers de Londres sont souvent évoqués dans ton répertoire : Chiswick, Notting Hill… Est-ce important pour toi de situer précisément le décor ?

C’est important dans la mesure où il s’agit des quartiers que je connais, dans lesquels j’ai vécu toute ma vie. Je fais presque partie intégrante de ces endroits. À Notting Hill, je suis un personnage connu, une figure locale. La plupart des gens me saluent. C’est une forme d’intégration qui a ses bons et ses mauvais côtés évidemment.

 

“En règle générale, et surtout en Angleterre, la pop est fabriquée par des jeunes et pour des jeunes. C’est dire si je n’y ai pas vraiment ma place.”

 

Ta manière d’écrire s’apparente davantage à une forme de collage, de juxtaposition d’images et de fragments plutôt qu’à un récit. As-tu une méthode d’écriture bien rodée ou des références poétiques particulières ?

Pas vraiment. Je crois que si j’essayais d’écrire en m’inspirant d’autres auteurs ou de références littéraires, je n’arriverais à produire que des textes formatés ou des pastiches merdiques, le genre de trucs que seraient capables de faire des étudiants torturés qui cherchent péniblement à imiter Orwell. Quand j’écris, je pense avant tout à une situation bien précise, une anecdote généralement tirée de mon expérience personnelle et j’essaie de trouver les mots adéquats pour l’évoquer de manière intéressante. Je n’ai pas forcément des images en tête. La musique provoque des sensations visuelles, pas tellement les mots. Le seul à qui je me permets de piquer de temps en temps des paroles, c’est mon père. Je me suis aperçu par exemple que j’employais souvent le mot “glimpses” dans mes textes, et ça vient de lui et de son morceau You’ll See Glimpses. Régulièrement, je m’aperçois que je lui ai involontairement emprunté une expression ou une phrase entière.

On a également relevé un certain nombre de réflexions ambivalentes sur l’âge ou le vieillissement dans It’s A Pleasure. Est-ce un thème qui te préoccupe ?

Je ne m’étais pas aperçu que je parlais autant de l’âge à vrai dire, mais tout le monde m’a fait la remarque donc je suppose que ça doit me trotter dans la tête plus que je ne le croyais. C’est tout simplement la peur de vieillir que tout le monde ressent à partir d’un certain âge. J’aimerais être plus jeune. J’aimerais avoir vingt-six ans pour toujours. J’en ai quarante-trois et j’ai l’impression d’être ridicule à me trimballer dans mon survêtement comme un gamin. Il y a un côté régressif dans les professions musicales, où les gens vous autorisent parfois à vous comporter de manière immature. C’est la même chose pour ce qui concerne ma carrière : j’aimerais bien “grossir” un peu mais je me dis que c’est trop tard et que je n’ai plus l’énergie pour devenir un chanteur à succès. En même temps, certaines de ces compositions présentent une vision ambivalente de la jeunesse. Lips, par exemple, évoque aussi les mauvais côtés de la jeunesse et ses pièges. Petals aussi, qui parle du quartier de Chiswick dans lequel j’ai grandi et vécu longtemps. J’y ai vu tellement de jeunes gens sombrer dans les excès, dans la drogue. Certains sont encore là-dedans aujourd’hui. Je n’ai pas de jugement normatif à ce sujet mais je me demande simplement : est-ce que c’était vraiment un plaisir ? C’est évidemment une interprétation possible du titre de l’album.

Comparé à beaucoup d’autres, tu as commencé la musique tardivement. Penses-tu que cela t’a protégé de certains de ces dangers ?

Je ne sais pas. Je pense surtout que je n’ai pas une nature tournée vers l’excès. J’aime bien être normal, c’est sans doute ce qui m’a protégé. En même temps, c’est aussi un désavantage parce que ça m’a empêché d’adhérer complètement à la culture adolescente et à ses stéréotypes. La pop est une industrie juvénile. Quoi que je fasse, je ne pourrai jamais rattraper mon retard initial. Bien sûr, il y a des exemples de bons albums enregistrés par des vieux. Louis Armstrong a vécu dans cet hôtel, on ne peut pas demander mieux ! Mais en règle générale, et surtout en Angleterre, la pop est fabriquée par des jeunes et pour des jeunes. C’est dire si je n’y ai pas vraiment ma place.

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