Interviews
29 janvier 2020
Étienne Blanchot : « Dans Closer Music, il y a l’idée d’effacer les frontières entre des musiques que les gens ne connaissent pas forcément »
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Étienne Blanchot : « Dans Closer Music, il y a l’idée d’effacer les frontières entre des musiques que les gens ne connaissent pas forcément »

Rapprocher les spectateurs, les musiques, les pratiques, écarter les murs, les sols, les plafonds, symboliques ou réels, voilà le défi de festival Closer Music, du 31 janvier au 2 février à Lafayette Anticipations. Au programme : Mark Lanegan & Not Waving, Nicolas Godin, Anadol, Teto Preto, Alessandro Cortini, Lavascar, Tom of England, Mhysa, Maria Teriaeva, Maria Somerville… Interview avec Étienne Blanchot, le programmateur qui a opéré les rapprochements.

PAR WILFRIED PARIS

Après avoir claqué la porte du festival Villette Sonique, qu’il a dirigé pendant quinze ans, Étienne Blanchot poursuit ailleurs son activité de programmateur audacieux, entremetteur d’esthétiques plurielles, généreux médiateur de tous les publics, dans le même esprit de découverte, d’expérimentation et de convivialité qui avait fait de Villette Sonique un véritable « événement », au sens philosophique du terme (qui suppose l’inattendu, donc une émergence du hasard, hors de la causalité normalement attendue, ou qui advient comme un moment de rupture dans le temps historique, linéaire). Il a ainsi récemment créé, avec la même philosophie, le festival Ideal Trouble, repris la direction artistique du festival Looping (petit frère montreuillois des Nuits Sonores), et depuis 2019, programme le festival Closer Music, sis pendant trois jours dans le bâtiment de la Fondation d’entreprise des Galeries Lafayette, un bâtiment industriel de 2 200m2 et de sept niveaux, réhabilité par l’architecte néerlandais Rem Koolhaas et son agence OMA.

Effacer les frontières

Si le nom du festival est un clin d’œil de fan à Closer Musik, le duo tech-house formé par Matias Aguayo et Dirk Leyers, « c’est aussi et surtout en référence au bâtiment de Lafayette Anticipations, nous explique Étienne Blanchot, dont le cœur a cette particularité de pouvoir moduler ses niveaux. On peut ainsi faire sauter des étages, le premier, le troisième et on joue vraiment avec ça sur ce festival pour obtenir de grandes verticalités, de manière à ce que les gens puissent voir les concerts de points de vue différents, comme dans les théâtres à l’italienne, avec des balcons, mais très rapprochés, qui permettent des vues en plongées, avec une grande impression de proximité. On avait initié cette réflexion l’année dernière, avec la première édition du festival, sur le rapport physique à la musique, lié à l’architecture particulière du bâtiment, selon l’endroit où l’on se place, comme une rencontre entre musique et architecture. D’autre part, dans le titre Closer Music, il y a aussi l’idée d’effacer les frontières, souvent mentales, entre des musiques que les gens ne connaissent pas forcément, de rapprocher les auditeurs d’une zone musicale inconnue, ou pas encore complètement appropriée. Le nom du festival évoque ces deux dimensions d’une musique “plus proche” donc : au sens physique et au sens esthétique. »

En 2019, la première édition de Closer Music (avec Robert Görl, Tirzah, Easter ou Céline Gillain notamment) s’était donnée pour mission de brouiller les frontières entre expériences sonores et visuelles. Le festival revient à partir du 31 janvier avec la même ambition de décloisonnement entre genres et disciplines, tout en en remettant l’espace architectural au centre de la performance musicale. Le concert de Nicolas Godin, moitié du duo Air, en échappée belle sur un nouvel album solo, Concrete and glass (lire notre coup de cœur et la rencontre dans le Magic#219), est une actualité opportune pour le festival. « Son disque a comme point de départ le travail qu’il a effectué avec Xavier Veilhan sur l’architecture, raconte Étienne. C’est ce rapport entre musique et architecture qui nous a intéressé, en relation avec l’histoire de la fondation comme lieu de croisements entre art, musique et architecture. Il devrait faire quelque chose de plus dépouillé que le disque, qui est très produit. Ce sera l’occasion de découvrir ses nouvelles chansons d’une autre manière. »

Intempestif

Pour ce qui est de la rencontre inattendue, celle entre Mark Lanegan, figure culte de la scène rock américaine (Screaming Trees, Queen Of The Stone Age) et de Not Waving, projet du producteur techno italien Alessio Natalizia, devrait faire événement, selon Étienne.« Je trouve super que, pour une fois, il y ait une proposition de rencontre entre rock et électronique où le musicien électronique ne transforme pas tout en méga remix mais se met vraiment au service d’une voix, d’une histoire. Avec des nappes électroniques très fines, Alessio apporte une touche qui fait vraiment évoluer la musique de Mark Lanegan, en la twistant sans la travestir ou la trafiquer. C’est une belle collaboration qui donne à Lanegan une dimension spectrale, à la Alan Vega, ou Scott Walker, et modernise complètement son côté crooner. Ce qui est joli aussi ici, c’est que Lanegan a une carrière qui repart du feu de dieu et qu’on a quand même réussi, grâce à l’insistance d’Alessio, à le faire jouer pour des dates très low-profile par rapport à ce qu’il peut faire en ce moment en termes de jauges et de prix dans des salles plus rock. »

OVNI

On scrutera aussi avec attention le DJ set d’Anadol, alias Gözen Atila, photographe et artiste sonore turque basée à Berlin, dont le dernier album Uzun Havalar est une des plus belles choses entendues en 2019. Repoussant les limites de l’équipement minimaliste, elle modèle sur bandes une synth-pop psychédélique et iconoclaste complètement hors du temps, marchant sur les traces d’expérimentateurs de synthétiseurs solitaires comme Bruce Haack ou The Space Lady, avec la même curiosité enfantine pour les sons électroniques, et une grâce à s’évanouir de plaisir. « Comme beaucoup de gens, nous dit Etienne, je suis tombé amoureux de ce disque. J’avais quand même repéré qu’elle ne faisait pas de live, mais j’ai écouté les DJ-sets qu’elle fait en pagaille dans les clubs ou pour des podcasts, et c’est assez sidérant de retrouver dans ses mixes la richesse du tricotage esthétique qu’on trouve sur le disque. Les mixes sont assez scotchant de proximité avec cet univers, ce patchwork d’acid, de musique turque, de library music improbable, de psyché, avec sa manière bien à elle de les ramifier. Elle enregistre son album en ce moment à Istanbul et a accepté de faire une pause pour venir mixer pour nous. »

Closer Music invite également cette année la folie performative des brésiliens de Teto Preto, le chaman synthétique Alessandro Cortini, la rappeuse Mhysa de Philadelphie, le projet rare Lavascar (Michèle Lamy et Nico Vascellari), l’ovni punk club Tom of England (LIES Records), ancien collaborateur de DJ Harvey et deux jeunes pousses à découvrir : Jean-Luc, trio berlinois de new wave dada et Maria Teriaeva, nouvelle tête chercheuse russe de la musique électronique modulaire. Enfin, pour cette deuxième édition, le festival s’enrichit d’une programmation en journée avec une exposition de l’artiste polonaise Jagna Ciuchta, les conférences performées de Katia Kameli (My Anthology of Rai) et de Bertrand Lamarche autour de sa fascination pour Kate Bush, des Warm Up Sessions avec Jean-Biche. Ouf. Parisiens épris d’intimité (avec la musique, avec les vieux bâtiments modernisés, avec les corps des autres danseurs sur la piste), vous savez où aller.

Toutes les informations sur Closer Music à Lafayette Anticipations, du 31 au 2 février se trouvent par ici.
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